samedi 1 décembre 2018

CHEMINS





Auteur : AXEL KAHN
Editions : Stock - 2018 - 281 pages.

Agé aujourd'hui de soixante-quatorze ans, Axel KAHN, qui fut et/ou est encore, médecin, généticien, directeur de recherche à l'INSERM, directeur de l'Institut Cochin, président de l'université Paris-Descartes, membre du comité national d'Ethique, homme politique (ouf !)...
a choisi, dans ce qui se révèle être une  biographie privée, de se définir avant tout comme  un marcheur.
On lui reconnaît bien volontiers ce titre, lorsque l'on sait que selon ses calculs, il a parcouru jusqu'à aujourd'hui,  plus de 100 000 km à pieds, "marathons et autres épreuves sur longue distance" exclus.




C'est donc de ses chemins parcourus qu'il nous parle, des premiers, sur ses jambes d'enfant, dans la campagne de sa Touraine natale, jusqu'aux plus récents, sur ses jambes d'homme âgé, qui continuent à le conduire, après deux traversées en diagonale de la France, au coeur de son terrain de vie favori : la montagne.

Des chemins parfois heureux, comme ceux suivis, petit garçon avec ses parents dans le Jura ou ses chemins amoureux d'homme adulte en compagnie de cette "Elle", dont il ne nous dit pas grand-chose, sinon, en creux, qu'elle reste inoubliée, des chemins parfois malheureux comme ceux de Corse, arpentés après le décès de son père.

Des chemins qui dans tous les cas cependant l'ont mené vers la beauté, le sublime, la liberté ou à l'inverse, vers ce que la vie a de plus quotidien, au coeur de la France, dont il explore  ainsi, les misères et les richesses.




A sa suite, on découvre de quelle façon cet enfant bien cruellement  arraché à cinq ans à tout ce qui était son monde, a réussi un riche parcours d'homme, sans parler de son parcours professionnel dont il ne dit à peu près rien, malgré le divorce de ses parents, la maladie, le "chaos de [sa] vie familiale", les déconvenues politiques....

Un beau parcours de résilience en quelque sorte, dans lequel l'auto-apitoiement n'a jamais sa place
Non, ici on parle de courage, d'exigence, de responsabilité même si "on est loin d'aimer tout ce dont on se reconnaît responsable".
On comprend qu'il lui a fallu toute une vie pour se libérer de l'injonction paternelle, laissée en héritage,  dans des circonstances particulièrement dramatiques,  à être "raisonnable et humain".
Raisonnable, pas toujours, mais c'est certainement mieux ainsi, mais humain, sans aucun doute.




J'ai eu plaisir à lire ce livre qui m'a permis de mieux connaître celui qui l'a écrit, même si parfois je me suis demandée si, après le très bon accueil de ses ouvrages précédents*, ce n'était pas un peu un livre de commande, comme les éditeurs en font souvent et parfois hélas, pour surfer sur le succès d'un auteur, surtout s'il est vieillissant.

Mais qu'importe. La rencontre avec un "honnête homme" n'est jamais à négliger !


* Dont : " Pensées en chemin : ma France des Ardennes au Pays basque" et 
              " Entre deux mers : voyage au bout de soi"

Toutes les photos ont été prises autour du hameau de Dormillouse, dans les Hautes-Alpes, qu'Axel Kahn semble très bien connaître pour l'avoir beaucoup fréquenté.

vendredi 23 novembre 2018

LES BEAUX MARIAGES





Titre original : "The custom of the country"
Auteure : EDITH WHARTON
Traduction : Suzanne MAYOUX
Editions : Les Belles Lettres -2018- 562 pages

Ah, comme elle est belle et désirable, Ondine Spragg ! Aussi ondoyante et charmante, que son prénom peut le laisser espérer. Comme elle est volontaire aussi et comme sait bien obtenir tout ce qu'elle désire, habituée qu'elle est à faire plier ceux qui l'entourent, ses parents en tout premier lieu,  des "parents-cariatides", qui n'ont existé que pour elle et qui n'ont jamais su rien lui refuser.
Son pouvoir sur eux a su si bien jouer qu'ils sont à présent installés à New-York, non pas dans leur maison, ils n'en ont pas les moyens, mais dans un hôtel assez chic cependant pour faire croire que c'est un choix et non une nécessité. N'y rencontre-t-on pas tous ceux qui comptent ?  C'est du moins ce qu'elle espère. Car son projet est simple : réussir.

Réussir, dans ce monde là et à cette époque, cela signifie pour une jeune-femme, faire un beau mariage et pour Ondine, qui est  très ambitieuse, faire même un très beau mariage.


Mr and Mrs I.N. Phelps Stokes
John Singer Sargent (1856-1925)

Elle va parfaitement y parvenir, tout au moins aux yeux des autres.
Epouser Ralph Marvell, dont la maison s'ouvre sur Washington Square, c'est pénétrer dans ce que la haute-société  new-yorkaise a de meilleur, de plus aristocratique même.
Ralph Marvell a une seule ambition : écrire. Le monde des affaires lui est totalement étranger. Il faut dire qu'il a été élevé ainsi, dans cette oisiveté distinguée, pétrie d'intelligence, de culture et de sensibilité. Il connaît tous les codes, les respecte, mais sait aussi les bousculer - n'est-ce pas justement ce qu'il fait en épousant Ondine ?- tant il est confiant en leur valeur, confiant également en cette jeune épouse si belle mais un peu frustre, qu'il saura guider jusqu'à  lui.

Mais il n'a pas compris :  pour Ondine, ce qui compte c'est l'argent et ce qu'il procure : toilettes, bijoux, voyages en Europe, dîners, sorties, respectabilité, ou tout au moins ce qui pour elle en tient lieu... Tout ce qui permet de se mettre en scène et de se faire admirer. 
Pas exactement ce que lui-même apprécie, promenades solitaires autour de Florence, cieux à admirer d'autant mieux que l'on est deux, partages silencieux devant les beautés du monde. Quant à la respectabilité il en est l'image même.

La chute sera brutale et même plus que cruelle, mais l'histoire n'est pas finie, du moins pour Ondine.


Portrait de Lady Helene Vincent, vicomtesse d'Abernan
John Singer Sargent (1856-1925)

Très vite, elle se met en chasse de nouvelles proies :  les unes s'échapperont, d'autres succomberont.
Mais elle, ne change pas : toujours belle, toujours incapable de comprendre les valeurs des autres, toujours imperméable à la ruine et aux malheurs qu'elle sème autour d'elle avec une totale insensibilité, elle continue à avancer ou plutôt à boucler la boucle, en devenant ce qu'elle n'a jamais cessé d'être : une arriviste, toujours insatisfaite. 

C'est un livre cruel que celui-ci. Un livre ou la critique n'épargne aucun bord, ni les femmes ni les hommes enchaînés les uns aux autres par "les moeurs de leur pays", décrivant tout à la fois la fin d'un monde et le début du suivant, celui dans lequel nous sommes.

Pour l'écrire il a fallu toute l'expérience d'Edith Wharton, toute son ironie, toute sa lucidité, tout son art de l'écriture, auquel, m'a-t-il semblé la traduction ne rend pas toujours hommage.

Edith Wharton et Henry James étaient amis. En les lisant, on comprend pourquoi. 
Je sors de leur lecture toujours emplie de la plus grande admiration.


Une fois de plus je ne saurais trop vous conseiller de ne lire la quatrième de couverture qu'après avoir lu le livre. Celle-ci m'a semblé particulièrement intrusive et, comment-dire, inadaptée quant à sa conclusion ? 


jeudi 15 novembre 2018

COMME TOUS LES APRES-MIDI




Titre original : Mesl-e Hame-ye Asr-hâ
Auteure : ZOYÂ PIRZÄD
Traduction du persan (Iran) : Christophe BALAŸ
Couverture : David PIERSON
Editions :  ZULMA -2007, 2015- 132 pages


Cela a été un grand plaisir pour moi, de découvrir dans la touffeur et le tohu-bohu de la FNAC de Marseille, ce petit livre à  la couverture d'un vert printanier, qui correspond si bien à la beauté et à la simplicité de ce livre.
Le plus important, cependant était le nom de l'auteure, dont j'avais déjà lu, avec bonheur, plusieurs livres, dont un chroniqué ici

Pas de roman cette fois, mais dix-huit très courtes nouvelles, dont certaines m'ont fait penser à des poèmes en prose, ceci n'engageant que moi !

Deux d'entre elles ont pour héros des hommes, perçus dans un moment de fragilité.
Les seize autres parlent de la vie des femmes, saisie dans une continuité quasi hypnotique : bébé, petite-fille, jeune-fille, jeune femme, femme mûre, femme âgée, ou d'une étape de celle-ci, pas un moment drame ni d'intense bonheur, non, juste un moment banal, ou qui semble l'être, alors que pourtant, sans que rien ne se passe vraiment, la vie bascule.


Femme au bouquet de fleurs. Iran, période Séféride. Vers 1575.
Peinture à l'eau et or sur papier. Smithsonian museum of Arts. Washington.


Toutes ces femmes ne sont en rien des héroïnes. Ce sont des femmes mariées ou veuves. Très peu d'entre elles travaillent à l'extérieur. Elles tiennent leur maison, s'occupent avec tendresse de leurs enfants, font la cuisine, beaucoup de cuisine, arrosent leurs fleurs, avec comme seul horizon, mais ce n'est pas une punition, le bout de la rue où tout s'agite un peu trop, le pêcher qui année après année s'entête à fleurir.
Si certaines ont parfois envie de faire autre chose, écrire une histoire par exemple, la plupart se satisfont de cette vie, sachant qu'elles tiennent leur rôle.
Leurs maris n'ont rien de tyrans : ils vont à leur bureau et rentrent chez eux le soir. Si le menu ne leur plaît pas, ils peuvent se permettre une petite grimace mais mangent "sans faire d'histoire".

Où sommes-nous ? En Iran. A quelle époque sommes-nous ? Quelque part entre les années cinquante du siècle dernier et aujourd'hui. En fait dans un espace intemporel, -s'il est possible d'écrire côte à côte ces deux mots -même si, dans les dernières nouvelles, une actualité proche ou un peu plus lointaine semble laisser sa marque.


Iran, Ispahan. Panneau de céramique à la joute poétique. XVIIe siècle. Musée du Louvre. Paris

Rien ne se passe ou si peu et pourtant tant de choses son dîtes : sur la vie, sa brièveté, ses bonheurs minuscules, ses  grands malheurs, sa fragilité.
Aucun pathos ici, des mots simples, des phrases fluides, qui rendent toute la vérité des moments que  la sensibilité et  l'oeil exercé de l'auteure  savent si bien saisir.

Un vrai bonheur de lecture à ne pas manquer.

Je tiens de plus à préciser qu'habituellement je ne goûte que très peu les nouvelles. Alors...


dimanche 11 novembre 2018

11 NOVEMBRE 1918


Il y a cent ans se terminait, sur le front occidental, la terrible guerre de 14-18.
Trois de mes arrière-grands-pères, y ont participé.  Mes deux grands-pères également.


Hôpital militaire. Mon grand-père est le jeune-homme en chemise blanche et portant un calot, assis sur une chaise ,en bas à droite.


Le premier de mes arrière-grands-pères,  se prénommait Firmin : rattaché à un régiment de "Gardes des Voies et des Communications" (g.v.c), du fait de son âge - 45 ans en 1914 -, fort caractère,  il a repris ensuite sa vie, sans sembler en avoir été  affecté, jusqu'à sa mort en 1952.

Le deuxième,  qui portait, pour des raisons assez romanesques, l'impérial prénom de Charlemagne, simple soldat également dans un régiment du génie,  a été gazé. Il est mort quatorze ans après la fin de la guerre à l'âge de cinquante-trois ans.

Le troisième, Barthélémy, quarante-huit ans au début du conflit,  flamboyant "chef de musique de  première classe au 89ème régiment d'infanterie", a participé au conflit jusqu'au 31 janvier 1917, date à laquelle, la limite d'âge atteinte, il a été mis à la retraite. Il s'est retiré dans ses foyers, honoré par la croix de guerre et la légion d'honneur.


Un poilu. Dessin de mon grand-père.

Mon grand-père paternel, Firmin, fils de Firmin, s'était engagé à peine âgé de dix-sept ans. 
Parti de son Languedoc natal,  enrôlé successivement dans plusieurs régiments d'infanterie, notamment en tant que mitrailleur  il a participé à toutes les grands batailles du front de l'est, dont la Marne et Verdun...  
Marqué à vie, il est resté un homme silencieux, renfermé, morose,  d'une extrême sensibilité, qui n'évoquait jamais ses années de guerre. Il  a cependant vécu jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Nous nous sommes beaucoup aimés.
Quant à mon grand-père maternel, ne l'ayant jamais connu je ne sais malheureusement rien de son parcours militaire.




Nous avons eu la chance, de retrouver dans une boîte à chaussures, une cinquantaine de cartes postales que  mon grand-père paternel et son père (les deux Firmin) ont échangé durant cette période, ainsi que  celles qu'ils envoyaient à leur mère ou épouse, restée à Sète (Cette à l'époque) avec son plus jeune fils.
C'est un précieux héritage.

En ce jour,  je voudrais juste partager avec vous deux d'entre elles, particulièrement émouvantes.




La première,  datée du mois d'avril probablement 1916, est écrite au crayon par mon arrière-grand-père  et est adressée à sa femme.




Proche de l'unité de son fils, il le cherche, dans le cahot qui suit la bataille :

"Le 20 avril. 8 heures du matin. Je suis à revigny j'ai marché toute la nuit de village en village sans pouvoir trouver le petit je me prépare à rentrer à Eclaron je suis très fatigué j'ai fait à pied toute la nuit 37 km je vous embrasse Bonneil" 



La seconde, envoyée par mon grand-père à sa mère fait preuve d'un sens de l'ellipse, qui témoigne chez lui cependant d'un  grand besoin "de dire", qu'il réfrène habituellement dans tous ses courriers, qui consistent le plus souvent en ces simples phrases :


" Chère maman
Je vais toujours très bien. Ne te fais pas de mauvais sang. Je t'embrasse."















Datée du 20 août 1916, en pleine bataille de Verdun, il écrit :

" Chère maman,  
Nous venons d'être relevés des lignes et je t'assure que cela n'a pas été un petit travail. Les tranchées étaient pleines d'eau. Nous sommes tout près du camp de Mailly. Je crois que nous allons faire des manoeuvres. Donne bien le bonjour chez tante. Je vous embrasse bien fort Albert (son jeune frère)  et toi. 
Firmin"




En ce jour, je pense à eux et à tous les autres, de tous les bords.


lundi 5 novembre 2018

LES HUIT MONTAGNES




Titre original : " LE OTTO MONTAGNE " - 2016 -
Auteur PAOLO COGNETTI
Traduction : Anita ROCHEDY
Editions : Stock  2017. - 299 pages-
Vient également de paraître en Poche

C'est un livre que j'ai lu comme je n'aime pas le faire. Sans trop de continuité et l'esprit trop pris par ailleurs, ce qui explique probablement que je me sens un peu malhonnête d'en parler ici.

L'histoire est connue  déjà de nombre d'entre vous. Celle d'une amitié entre deux enfants qui deviennent adultes, que tout oppose a priori mais que trois choses unissent : leur amour de la montagne,  un père en quelque sorte commun, une maison à bâtir.

Pietro, le narrateur, vit à Milan, fils d'un couple construit sur une enfance partagée dans les Dolomites et un drame originel, qui les a coupés de toute autre famille.
Le père, qui n'a pas connu le sien, "irascible, autoritaire, intolérant" aime "les chamois, les bouquetins, les nuits en bivouac, les ciels étoilées, la neige...", bref la haute montagne qu'il affronte toujours au pas de course.
La mère, "forte et tranquille et conservatrice", "préfère les deux mille - les prairies, les torrents, les forêts- " mais affectionne aussi particulièrement  "les mille, la vie de ces villages de bois et de pierres.... Elle voulait une maison où faire son nid et un village auquel revenir..." 

Entre eux, l'enfant sensible étouffe, sans jamais protester, sans n'avoir jamais eu "un mot de travers".


Massif des Dolomites. Italie.

Sa rencontre avec Bruno, un enfant du village dans lequel ils passent leurs vacances, va le libérer un peu de cet étau. Son père travaille au loin, il vit avec sa mère, "une femme qui ne parle pas", que les autres, parce qu'elle est une femme, "juge à moitié folle"
Ils vont parcourir à leur rythme la montagne, ses torrents ses alpages, partir aussi ensemble avec le père de Pietro, plus haut, celui-ci découvrant peut-être en Bruno, le fils qu'il aurait probablement  souhaité.

Ils se retrouvent ainsi chaque été, puis, grandissant, un peu moins souvent. 
Mais ils s'inquiètent l'un de l'autre. La mort aussi précoce que brusque du père de Pietro les réunira  à nouveau autour d'une maison à construire. 

L'un vivra sa vie attaché à sa montagne, l'autre parcourra des sommets plus lointains,  cherchant tous deux "à faire quelque chose de sa vie". 
Deux voies en partie séparées, unies par l'amitié.


Source :https://www.etsy.com/fr/listing/234931711/mandala-etoile-a-huit-branches-avec-des montagnes

On retrouve dans ce qui s'appelle ici  "roman", beaucoup des thèmes que Paolo Cognetti a développés  dans un court récit autobiographique "Le garçon sauvage", que j'avais vraiment beaucoup aimé.

La montagne et ses vertus consolantes, la difficulté à être père notamment quand on a pas connu le sien, celle d'être fils, quand on a craint son père et qu'on sait ne pas correspondre à ce qu'il aurait aimé.
S'y ajoute ici des visages de femmes : celles qui sont des mères, celles qui sont des compagnes pour un temps plus ou moins long et qui sont choisies  parfois pour  leur ressemblance avec les précédentes.
Un livre poignant, profond et triste, dans lequel se retrouveront tous ceux qui tournent sur les huit montagnes, comme ceux qui n'en escaladent qu'une, avec toujours en tête ce souhait, pas toujours exaucé,  de savoir où est notre place sur terre.   

Dominique avait beaucoup aimé, Tania également et s'il y en a d'autres, n'hésitez pas à me le dire, je mettrai un lien vers vos articles ! 
Keisha par contre est moins enthousiaste. Dasola, par contrefait partie de celles qui avaient beaucoup aimé.

mardi 23 octobre 2018

LES SAISONS DE LA NUIT




Auteur  : COLUMN MC CANN
Titre originel : "THE SIGHT OF BRIGHTNESS"
Traduction : Marie-Claude PEUGEOT

Il y a la ville, la grande ville, la métropole celle qui peu à peu dévore, les champs, les forêts et  s'insinue sous terre, sous les rivières aussi profondes et larges soient-elles, qui étend ses réseaux sur et sous le sol, avant de s'attaquer au ciel en édifiant d'immenses buildings, tours, gratte-ciel, qui peu à peu grignotent l'horizon.

Pour l'irriguer, il a fallu des hommes, des blancs, des noirs des dits rouges ou jaunes, des qui parlent anglais-fort peu-,  irlandais, italien, russe, que sais-je encore, qui défoncent le sol à coups de pique ou de mines, qui charrient les gravats, qui sautent aussi parfois en même temps que la roche, qui perdent un membre ou la vie et pour ceux qui s'en sortent, à terme la santé.

Pour la construire, il en a fallu d'autres encore, souples, habiles, indifférents au vide qui pourtant les entourent.


Ouvrier sur un chantier routier, en fin de journée. Yukon Canada. Cliché personnel.

Tous se sont plaints, tous ont été moqués, ritals ou négros, mais tous ont été fiers. Et puis il faut bien vivre, nourrir la famille que l'on retrouve le soir dans les quartiers où les autres, ceux que la ville enrichit, ne veulent pas vivre, nourrir aussi  les illusions de ceux qui sont restés au pays, le vrai, celui qu'on rêve de retrouver, qu'il s'appelle Géorgie, ce sud profond, ou Irlande ou tant d'autres encore.

Les uns ont  vécu, ont aimé, ont perdu leurs amours, sont  devenus  vieux, raides, essoufflés et pourtant  son restés joyeux.
D'autres ont cru tout avoir : amour, enfant, et même suffisamment d'argent  pour ne plus se sentir pauvre. La vie semblait pouvoir être belle, puis tout brusquement s'est écroulé.

Ils  sont devenus des clochards, des épaves : ils son sales, sentent mauvais, boivent, se piquent ou avalent trop de cochonneries. Pourtant ils ne sont pas SDF, ils ont un abri là, dans le ventre de la terre, ou ils conservent la trace des visages ou des lieux qu'ils ont aimés.

Source : Journal "L'Alsace".

Je ne dirai pas plus de ce très beau livre, construit autour de deux personnages dont on soupçonne jusqu'au bout ou presque les liens sans les comprendre et dont on découvre la vie de chapitre en chapitre, chacun d'entre-eux en étant le centre successivement.

C'est un livre qui marque, qui nous fait regarder avec plus d'attention et de respect, ceux qui travaillent sur les chantiers les plus durs et dont la couleur n'a guère changé, comme ceux que nous trouvons de plus en plus nombreux dans nos villes, assis à la porte du supermarché, grommelant et gesticulant en arpentant nos rues, affalés sous le poids de leur vie et de tout ce qu'ils avalent, pour l'oublier sur les bancs qui peuvent encore les accueillir. 

C'est un livre plein d'humanité que je n'oublierai pas.


Durant encore une quinzaine de jours mes parutions risquent fort d'être courtes et mes commentaires sur vos blogs assez irréguliers...  Il faut savoir s'adapter et c'est ce que j'essaie de faire, mais je tenais tout de même à m'en excuser auprès de vous.


vendredi 12 octobre 2018

RODERICK HUDSON





Titre original : RODERICK HUDSON. 1876.
Auteur HENRY JAMES
Traduction : Anne BATTESTI
Editions : Bibliothèque de  La Pléiade. Gallimard. 354 pages


Il est des livres qui me font contrairement à d'autres, perdre tout esprit critique. Il me suffit d'en lire quelques lignes et je sais que je poursuivrai, sans sauter un mot, jusqu'à la dernière, en n'éprouvant que plaisir et admiration.
"Roderick Hudson" est de ceux-là.

 Second roman de Henry James et premier "au décor international", cet ouvrage nous entraîne  à la suite du riche et jusque là désoeuvré  Rowland Mallet, qui découvre brusquement sa vocation de mécène, en admirant la statuette qu'un jeune-homme, Roderick Hudson, a sculpté puis offert à la cousine chez qui Rowland passe quelques jours avant de quitter l'Amérique pour l'Europe.

Roderick est beau, "impulsif, spontané, sincère" et incapable de résister à la proposition qui lui est faite, de quitter Northampton, Nouvelle-Angleterre,  autrefois épicentre "d'un calvinisme intransigeant" bien peu "propice aux épanouissements artistiques".
D'autant plus que les ambitions du jeune-homme ne sont pas minces : "Faire aussi bien que Michel-Ange", sinon rien.

Si Roderick est enchanté, sa mère l'est beaucoup moins : veuve, ayant déjà perdu un fils aîné, elle a toujours vécu à Northampton et son seul rêve est de voir le seul enfant qui lui reste, s'y établir,  devenir un  homme de loi respecté et mener une vie aussi pieuse et terne que la sienne.
Miss Garland, la jeune cousine fille de pasteur, qui séjourne pour quelques temps chez Mrs Hudson,  n'a probablement pas d'autre ambition pour lui, mais y renoncera si le bonheur de Roderick nécessite son départ à l'autre bout du monde.


Northampton. Massachussetts

Bien sûr leur arrivée en Europe et particulièrement à Rome, où s'installent les deux jeunes-gens, est une véritable extase. Roderick travaille, Rowland pourvoie à tous ses besoins, veille aussi sur lui conscient à l'extrême de sa responsabilité,  devant Mrs Hudson et Miss Garland qui lui font totalement confiance pour veiller sur leur idole.
 Troublé d'avoir appris les fiançailles de cette dernière avec son cousin, Rowland met de côté les sentiments que celle-ci lui a inspirés au premier coup d'oeil et ne peut que se remémorer la beauté cachée de cette jeune-femme intelligente, secrète et droite.

Mais Rome, est dangereuse pour une âme passionnée, égotiste, inconstante.
Et Roderick Hudson n'est pas Ulysse acceptant de se faire attacher au mât de son navire pour échapper aux chants des sirènes. La belle et capricieuse Miss Light va rapidement se révéler la plus dangereuse d'entre elles.


Rome

A partir de ce moment les événements vont s'enchaîner, inéluctables. Les caractères d'abord esquissés vont peu à peu se dévoiler, en miroirs inversés.
D'un côté la facilité, une certaine paresse, l'incapacité à résister à toute tentation, une attention forcenée à soi et à ses états d'âme, que le génie est sensé excuser. 
De l'autre, le sens du devoir, la générosité, la capacité à se maîtriser, une attention sensible aux autres, qui semblent naturelles et comme dues à ceux qui en sont tellement dépourvus.
Pourtant pas de manichéisme. L' âme la plus cruelle n'est pas la plus noire. Chacun va au bout de lui -même, plus ou moins enchaîné à l'autre, les yeux ouverts.
Aucun d'eux, aucune d'elles ne sortira vainqueur de l'aventure, chacun accomplira son destin avec éclat ou modestie selon le cas. 
Et tous les coeurs seront brisés.


Alexandre Calame (1810-1864) Montagne en Suisse. Crayon et fusain sur papier.


Je ne sais pas ce qu'il faut le plus admirer dans ce livre du contraste.
La construction sage, en chapitres équilibrés -le roman a paru tout d'abord en feuilleton dans la presse - qui  nous conduit implacablement vers la fin.
Le style pour moi parfait, qui sans aucune fioriture, sans un mot de trop,  avec précision et délicatesse, sait rendre l'enchaînement des événements comme les nuances et les variations violentes ou subtiles des sentiments.
La connaissance des tourments des âmes, ceux que certains s'infligent et infligent, ceux que les autres supportent et qui laissent à jamais coupables, malgré leur juste révolte, ceux qui ont toujours cherché à aimer, malgré tout, fidèlement.

Vous l'aurez compris je n'oublierai pas ce livre  et je suis profondément heureuse de savoir qu' il me reste encore de nombreux romans d'Henry James à découvrir.

vendredi 5 octobre 2018

IDAHO





Titre original : IDAHO -2017
Auteure : Emily RUSKOVICH
Traduction : Simon BARIL
Editions Gallmeister - 2018 - 358 pages.


Je sens que cet article va être difficile à écrire car  je me dois, ni d'en dévoiler les ressorts, ni me montrer trop critique sur certains aspects qui m'ont gênée car c'est un livre de qualité,  qui ne mérite en aucun cas d'être écarté, comme nous avons parfois envie de le faire lorsque les critiques dithyrambiques, qui figurent sur la quatrième de couverture, nous semblent, tout compte fait, un peu exagérées.

Tout d'abord je pense important de dire que c'est un  premier roman, qui fait suite à des recueils de nouvelles, qui ont été assez appréciés, pour être récompensés par un prix prestigieux outre-atlantique.

L'intrigue se déroule dans les montagnes de l'Idaho entre 1975 et 2025 et implique un homme, Wade, coutelier et éleveur de chiens, ses deux épouses successives, Jenny et Anne professeur de piano et de chant, les deux filles de son premier mariage June et May, ainsi qu'un personnage, totalement extérieur la famille, Elisabeth, qui partage avec Jenny, une expérience dévastatrice.

Rien n'aurait dû venir troubler la vie tranquille de ce couple et de leurs enfants et Anne n'aurait jamais dû  entrer dans cette famille,  si le drame ne s'était pas brusquement invité au coeur de la montagne.
A partir de là tous les personnages vont vivre  une expérience commune, sans la partager  vraiment , chacun à leur place.
Une expérience cruelle marquée par la perte, les ressorts de la mémoire et la culpabilité, et d'autant plus lancinante qu'un espoir, de plus en plus tenu au fur et à mesure que les années passent, s'emploie à maintenir les plaies ouvertes.

 Voici donc un  beau sujet et de beaux personnages. Des êtres sensibles, éminemment respectueux les uns des autres, aimants. Wade ne veut pas parler de ce qui c'est passé tout en continuant à espérer. Il avance vers le destin qui est celui des hommes de sa famille sans flancher. Jenny boit son calice jusqu'à la lie, culpabilité et dégoût d'elle-même mêlés, sans jamais regimber. Elisabeth sait, pour le bien d'une autre, se séparer de ce qui donnait sens à sa vie. Quant à Anne, elle continue à chercher pour aider et tout au long de son parcours fait preuve d'un grand courage et d'une totale humanité.

Voici également un récit construit avec une grande habileté. Les évènements ne se succèdent pas par ordre chronologique mais se combinent, peu à peu dans un désordre temporel voulu, jusqu'à nous mener au terme de l'histoire, sans la résoudre totalement, ce que j'ai curieusement regretté et apprécié, car elle semble devoir ainsi se poursuivre, sait-on jamais ?

Voici enfin une auteure qui sait ce qu'écrire veut dire, peut-être  même un peu trop.

Trop et pas assez voilà ou pour moi le bât a blessé.

Des personnages trop parfaits. A plusieurs reprises je me suis interrogée sur ce lieu où tous et toutes ont un tempérament d'une telle sensibilité.
Un récit un peu trop maîtrisé, un style parfois trop travaillé qui m'ont fait souvent penser à un exercice littéraire.
Quant au "pas assez", il concerne particulièrement le noeud du drame, qui m'a semblé  d'une légèreté plus qu'étonnante. Une impulsion, certes, mais tout de même.

Je conclurai, en disant qu' Emily RUSKOVICH est certainement une auteure à suivre.  Le dernier chapitre est en effet bouleversant. Elle a un grand talent qui serait encore plus éclatant me semble-t-il si elle acceptait  de faire un peu plus simple.
Il faut bien que jeunesse se passe, même lorsqu'elle est prometteuse!


samedi 29 septembre 2018

CIRCE



Titre original : CIRCE - 2018-
Auteure : MADELINE MILLER
Traduction : Christine AUCHE
Editions : Rue Fromentin 2018. 436 pages.

C'est un livre pour tous. Passionnés de mythologie, lecteurs d'Homère et d'Ovide, ou, à l'inverse, tous ceux qui en sont restés à leurs souvenirs de collège, sans avoir envie d'en savoir beaucoup plus.

Voici donc, revue par Madeline Millerl'histoire de Circé, premier enfant du Titan Hélios et de  la belle naïade Persé, fille d'Océan.
Ne sachant trop comment la définir, on la qualifie de "nymphe",  titre qui lui confère quelques pouvoirs, bien éloignés cependant de ceux des déesses.
Circé n'a pas de chance : comment peut-elle si terne avec de tels parents ? Pourquoi a-t-elle cette voix criarde qui indispose toute sa parentèle ? Son père la tolère, sa mère la raille,  ses frère et soeur jumeaux puînés la tarabustent, la traitant même de chèvre. Seul le cadet, AEétés, semble l'aimer, tout au moins un moment.

Solitaire, sensible, compatissante, naïve, "gentille" en un mot, elle se découvrira puissante, blessée dans son premier amour. Aider Prométhée à la barbe de Zeus, transformer sa rivale en un redoutable monstre, Scylla, et surtout "être assez bête pour l'admettre", lui vaudront l'exil pour des temps infinis.


Scylla. Plaque en terre cuite, deuxième quart du Ve siècle av J-C
Paris, musée du Louvre.

Mais Circé est forte. Indépendante, courageuse. Même si elle se laisse encore duper -toujours se faire aimer -elle progresse, avance, défie, se défend, mais aussi accepte et s'accepte.
Vivant entre hommes et dieux,  elle se méfie des uns comme des autres.
Elle sait tout autant punir qu'aimer.

Dédale comme Ulysse la touchent. Les hommes féroces et lâches la révoltent et paient le prix de leur bassesse. Dieux et déesses ne la font pas plier.


Pourceau. Bronze. Ve siècle av J-C
The Walters art-museum. Baltimore. Etas-Unis.

Madeline Miller trace ici un beau portrait de femme, qui pourrait d'ailleurs être tout aussi bien un beau portrait d'homme.
Non pas celui d'un être parfaitement adapté aux normes, mais au contraire, celui d'une personne singulière qui, pas à pas, souvent rudes, arrive à se libérer du regard des autres, à assumer, en tentant de les réparer aussi, ce qu'elle pense être ses fautes, pour vivre la vie qu'elle veut sienne.

Chez Dédale comme chez Ulysse, ce n'est ni leur prestance, ni leurs talents qui lui importent, mais leurs mains sales et leurs cicatrices.
Tout ce qui dit qu'ils ont travaillé, combattu, souffert et donc vécu.
Tel est son cas.

Peu à peu, après des milliers d'années tout de même, elle franchit le pas et devient ce qu'elle souhaite. Tout au moins on l'espère.


Ulysse chez Circé. Grisaille. Nicolas Gosse et Auguste Vinchon. XIXe siècle.

Paris. Musée du Louvre.

J'ai pris un vrai  plaisir à lire ce livre, admirant la manière dont l'auteure utilise sa redoutable érudition, sans nous accabler. Bien au contraire, les brèves biographies des principaux personnages regroupées en fin d'ouvrage nous éclairent, simples révisions pour certains, découvertes pour d'autres, et les évènements si librement contés enlèvent tout poids à ce que l'on aurait pu craindre être un pensum.

Transformer cette redoutable sorcière en une femme sensible est-il légitime ? Je laisse à chacun le soin d'en juger. Pour ma part, cela ne m'a pas gênée, une fois accepté le fait que cet ouvrage est un roman.

Faire de Circé une icône du féminisme, comme certains critiques l'ont plus ou moins largement évoqué est-il pertinent ?
Ayant eu la sage idée de les lire après avoir terminé le livre, je n'ai pas été embarrassée par le poids d'une telle charge, n'ayant par ailleurs jamais douté du courage des femmes.

Employer parfois un langage décalé ? Le péché m'a semblé plutôt véniel, comparativement ce qui reste pour moi, au-delà du grand plaisir de la lecture, les deux principaux  bénéfices de cet ouvrage :

 - Permettre à chacun une lecture personnelle : se laisser conter une belle histoire ou plus profondément découvrir sous celle-ci une aventure humaine, aussi juste aujourd'hui qu'elle l'était au moment où ces textes furent récités ou rédigés.

 - Amener lectrices et lecteurs aux textes anciens pour les découvrir ou les approfondir.
  

 Pas de doute pour moi, il faut lire "Circé", puis retourner parmi les dieux et les hommes dont nous parlent Homère, Ovide et tant d'autres.

 

lundi 24 septembre 2018

IL N'Y A PLUS DE SAISONS !


Si, si, je lis encore, et dès que ce billet sera publié, je commencerai celui que je veux consacrer au "Circé" de Madeleine Miller, que je viens d'achever et qui m'a ravie.

Mais je vois des choses si curieuses durant mes balades en ce moment, que j'ai envie de les partager avec vous, toute prête par ailleurs à bénéficier de vos lumières.

Les Gourniers. Réallon. Hautes-Alpes.

Hier, donc, premier jour de l'automne, que rien, sinon un début de jaunissement de quelques feuilles n'aurait pu laisser soupçonner, je suis restée en arrêt devant un magnifique pommier.
Un vieux pommier, couvert de grosses pommes.
Et à ma stupéfaction voici ce que j'ai vu :




Une pomme, bien accrochée à sa branche, mais également ornée de quatre belles fleurs, telles qu'on les voit au printemps. 
Un peu plus loin, sur autre branche quelques fleurs s'ouvraient aussi.


Pour de bon il n'y a plus de saisons !

vendredi 21 septembre 2018

HEUREUSEMENT, JE COMMENCE A ME FAIRE VIEILLE !





C'était ma randonnée préférée. Pas très longue, montant doucement entre torrent et mélèzes, une haute-vallée qui menait à une cascade.
On cherchait des fossiles sur le chemin, on écoutait l'eau qui roulait sur les pierres, on admirait les fleurs, on pique-niquait en regardant les marmottes se faire dorer au soleil,  plus loin sur les rochers.

Bien sûr les hommes avaient laissé leurs traces : de gros tas de pierres sur les pentes, parlaient de leur labeur éreintant et de leur modestie.
Une étroite tranchée herbeuse, suivait le sentier du retour, trace d'un ancien canal.
Les lys martagon y poussaient fin juin, mêlés aux myosotis.


On parlait peu, on admirait.

Et puis des "fées" se sont penchées sur la vallée. On n'y a pas pris garde et on a même souri des traces laissées par leur premier passage.




Puis, elles ont persévéré.
Depuis deux ans,  elles n'arrêtent plus.  Leurs "installations" se multiplient. Des petits panneaux expliquent et nous invitent à réfléchir. On est même gentiment prié de laisser son obole.



Certaines traces, dans un autre complexe ne m'auraient pas déplu.



D'autres me navrent.



Je ris jaune en découvrant ce mur de pixels, "pour défragmenter le paysage au format 16:9" et devant lequel "certains verront même l'occasion de créer des selfies originaux".




Leur accumulation m'exaspère.



La neige a la gentillesse d'en faire disparaître certaines, mais d'autres résistent, polluant le paysage.



En poursuivant je me demande comment j'ai pu prendre tant de plaisir à parcourir ces forêts sans croiser ces "jeux d'enfants",




à regarder ces arbres sans découvrir que "ces derniers ont depuis longtemps internet".



 Jusqu'ici je n'avais eu nul besoin de cette truite géante, pour savoir que c'est dans cette boucle du chemin que le torrent se fait entendre à nouveau.


Bientôt je bifurquerai, m'épargnant ainsi  la suite du parcours, dont je ne vous ai présenté que quelques facettes.

Mais avant, je n'échapperai pas à "ce véhicule tout terrain semblant à l'abandon", "un Hummer", " souvent détesté des randonneurs".
Quelle malignité habite donc son créateur, pour nous le rappeler ainsi, alors qu'aucun "Hummer" n'a jamais roulé sur ces pentes ?



Je n'aime plus ma belle randonnée.
Je ne suis plus en montagne, je suis dans un parc urbain.
Ce n'est pas là que j'ai choisi de vivre.
A-ton  vraiment besoin ici d'une "réalité augmentée" ? De ses discours plus ou moins abscons ?
La montagne, ses arbres, ses fleurs, ses animaux, ses brusques variations de temps, ses saisons, ne sont-ils pas suffisants ? Lequel d'entre-nous, en une seule vie, en a-t-il épuisé les richesses ?
Combien de temps faudra-t-il encore pour qu'il en soit ainsi partout ?
Je ne comprends pas. 

Heureusement je commence à me faire vieille.

samedi 15 septembre 2018

L'ILIADE





Auteur : HOMERE
Traduction : Philippe BRUNET
Editions : Le Seuil 2010

Il y a un an à la même époque je terminais, admirative, la lecture de "L'Odyssée", me promettant bien  d'attaquer "l'Iliade", aussi vite que possible. Il m'a fallu un an pour le faire et une grosse dizaine de jours pour refermer ce livre, peut-être plus éblouie encore, après être allée d'étonnements en étonnements.

Le premièr fut le sujet même.
Contrairement à ce que je pensais, pas question de trouver ici le récit détaillé de la guerre de Troie, épisode du cheval de Troie et mort d'Achille compris.
Non, l'Iliade nous transporte au début de la neuvième année de ce conflit qui en compta dix, entre le moment où Agamemnon et Achille se querellent jusqu'à celui, où les Troyens peuvent enfin procéder aux obsèques d'Hector.
Entre temps les conflits auront été sanglants et l'issue des combats fluctuante. Chacun à son tour ce sera cru vainqueur au gré du bon vouloir des Dieux. La mort de Patrocle revêtu des armes d'Achille, puis celle d'Hector, vaincu par un Achille ivre de douleur et de colère, marquent un basculement du conflit, mais Troie n'est pas encore vaincue, même si elle accueille, dans la douleur, la dépouille du fils aîné de son roi.


Combat d'Achille et d'Hector. Peintre d' 'Eucharidès. 500-490 av JC
Musée du Vatican Rome

 Mon second étonnement fut lié aux personnages, qui se révélèrent, pour certains, sous un jour que je ne soupçonnais pas.
Achille en tout premier lieu :  s'il est beaucoup question de lui en en paroles, celui-ci est remarquablement absent du conflit, boudant sur ses vaisseaux après qu'Agamemnon lui ait repris la belle Briséis. Seule la mort de son cher Patrocle, lui fera reprendre les armes, pour affronter Hector, le tuer et infliger à sa dépouille un traitement déshonorant.  De même, si son statut de héros est constamment évoqué, ses actes prêtent souvent à sourire, enfant gâté qu'il est d'une déesse, qu'il n'hésite pas à appeler à secours, quand ils n'irritent pas profondément.
Je me suis prise à partager le cruel jugement d'Apollon a son égard :

" Dieux ! Vous voulez venir en aide au maudit Achille,
qui ne possède ni coeur sensé ni pensée flexible
dans sa poitrine : comme un lion, il n'agit qu'en sauvage -
lion asservi à sa grande force, à son âme farouche,
attaquant les brebis des mortels par désir de ripailles : 
ainsi Achille perd la pitié, ignore la honte,
cette honte qui ruine ou favorise les hommes.
On doit perdre sans doute un jour celui qu'on aime,
ou son fils, ou son frère issu d'une mère commune,
mais on s'arrête après les gémissements et les larmes :
endurant est le coeur que les Moires donnèrent à l'homme.
A mon divin Hector, il a pris une vie précieuse.
De son char, il le traîne autour du tombeau de Patrocle,
mais ne se montre guère ni plus valeureux ni plus brave."

De même Ulysse, "l'endurant", "l'égal de Zeus par la ruse", "fameux par sa lance", "gloire des Achéens", n'apparaît que lors de courts épisodes, non pas de son fait, contrairement à Achille, mais parce que ne lui sont confiées, durant ce laps de temps, que des "missions particulières"** :

"Je me souviens de toutes ces heures qu'il avait passées à la guerre, à ménager les tempéraments orageux des rois, les bouderies des princes, contrebalançant chaque fier guerrier par un autre."*

Par contre j'ai apprécié les figures de Patrocle osant secouer Achille, du vieux Nestor, haranguant les troupes achéennes, du digne Priam, tout aussi vieux, venant réclamer le corps de son fils, du valeureux Diomède "partisan du combat à tout moment, volontaire pour les missions périlleuses nocturnes "** et  de tant d'autres guerriers, d'un côté ou de l'autre, se jetant sans faiblir au milieu des combats.

Priam réclame le corps d'Hector à Achille; Hiéron 490-485 av J-C
Kunsthistorisches museum Vienne.

Gardant de "l'Odyssée" le souvenir de dieux actifs, je n'imaginais pas cependant à quel point leur présence pouvait être encore plus forte dans "l'Iliade".
Pas question d'intervenir aimablement auprès de Zeus ou de donner à l'un ou l'autre héros un simple coup de pouce. Ici les dieux sont en guerre tout autant que les hommesHéra, Athena, Héphaïstos, Hermès, Poseidon soutiennent les Achéens, Apollon, Arès, Artémis, Aphrodite  épaulent les Troyens. Certains d'entre-eux sont blessés.
Zeus lui-même,  qui a bien du mal à faire régner la paix parmi les siens, depuis l'épisode du jugement de Pâris, penche d'un côté ou de l'autre,  puis, cédant devant Héra, abandonne les Troyens, "alors qu'il est le père de leur ancêtre Dardanos"**.
Cela nous vaut des descriptions héroïques, tout autant que des moments de quasi vaudevile, lors desquels "le Cronide suprême",  se révèle prêt à tout, pour échapper à l'ire de sa soeur et épouse, Héra, "la vénérable déesse", et ce mélange concourt puissamment au charme du récit.


Zeus séparant Arès et Athéna. Potier : Nicosthénès. 540-510 av J-C. British Museum Londres.

Tout aussi étonnante pour moi, a été enfin la précision des images. Nous sommes dans un poème, mais le "poète" a vu, vécu (?) la violence des combats,

"Tels étaient les propos qu'ils échangeaient l'un et l'autre,
tandis qu'Aias (Ajax) lâchait prise, contraint par la force des flêches.
Le domptaient l'esprit de Zeus, les Troyens magnifiques,
qui frappaient. Et un bruit terrible, autour de ses tempes,
retentissait de son casque, frappé : les bossettes solides
prenaient des coups. Son épaule gauche sentit la fatigue,
à soutenir le bouclier chatoyant ; car les autres
ne pouvaient l'abattre, mais l'oppressaient de leurs lances.
L'essoufflement douloureux le prenait, partout sur ses membres
la sueur ruisselait. Il peinait à reprendre son souffle
et partout la fatigue venait augmenter la fatigue."


comme la cruauté des blessures :

"Idomédée atteignit à la bouche Erymas de son bronze
rude : la lance d'airain s'ouvrit un chemin rectiligne
sous le cerveau, par le bas, et les os brillants éclatèrent ;
sous le choc, ses dents sautèrent, ses yeux se remplirent
l'un et l'autre de sang ; et le sang coula par sa bouche
et par son nez ; la mort-nuée noire voila ses prunelles." 


Achille soigne Patrocle d'une blessure au bras, lors de la guerre de Troie
Peintre de Sosias. Environ 500 av J-C. Berlin Museum


Mais mon plus grand étonnement fut le souffle qui habite tout le poème du premier au dernier vers
(15 700e).
Car comme l'écrit Philippe Brunet, le traducteur, dans sa préface :

" L'Iliade n'est rien d'autre que le poème de la fureur qui vient s'apaiser douloureusement dans la déploration des morts".

A la mort et aux obsèques de Patrocle répond celles d'Hector. Même les rares moments de repos sont chargés de menace. Nous savons qu'Andromaque sera faite prisonnière, nous sentons qu'Astyanax sera tué lorsque Troie tombera.
Et que dire d'Achille dont la fin  ne cesse d'être évoquée par sa mère et que lui-même sait proche, puisque c'est le destin qu'il a choisi.


Andromaque tentant de protéger Astyanax.

Enfin je ne voudrais pas terminer cet article sans parler de de cette traduction qui a nécessité "vingt ans de travail, d'attente, de reprises"**son auteur, Philippe Brunet, helléniste, professeur à l'université de Rouen et aède lui-même, souhaitant que son texte reprenne le rythme de l'hexamètre grec et "transposer dans la douceur sobre du français l'éclatante diaprure du grec".** 
La première lecture intégrale de cette traduction a été faite à la Sorbonne en 2005, suivie de bien d'autres, également chantées comme c'était la tradition dans la Grèce antique, à Avignon, Athènes...

Dire qu'il a réussi serait bien pédant de ma part, n'ayant aucune compétence pour en juger,  mais le texte qu'il a produit m'a semblé de toute beauté, de ceux qu'on ne peut oublier.


 * Madeleine Miller : "Circé".
** Commentaires Philippe Brunet