" La vie, les aventures, les rêves du marchand de boza Mevlut Karatas et l'histoire de ses amis,
et
Tableau de la vie à Istanbul entre 1969 et 2012, vue par les yeux de nombreux personnages"Titre original : "Kafamda Bir Tuhaflik" - 2014 -
Auteur : OHRAN PAMUK
Traduction : Valérie GAY-AKSOY
Editions : Gallimard Folio n°6614 -2017 - 807 pages.
Voici donc l'histoire d'une vie et celle d'une ville, intimement liées.
La vie c'est celle de Mevlut Karatas, jeune garçon de douze ans, qui, comme beaucoup de ses semblables, quitte son village d'Anatolie pour rejoindre son père et son oncle à Istanbul.
Eux-mêmes sont partis quelques temps plus tôt pour y gagner leur vie, en déambulant et vendant dans les rues de la ville, du yaourt le jour, de la boza* la nuit.
Nous allons donc le suivre, durant quarante-trois ans, tout une vie modeste, mais qui se veut heureuse, malgré quelques grandes douleurs dont parfois, sur le tard, un sentiment, vite écarté, d'infériorité et d'insuffisance.
Car Mevlut, contrairement à ses cousins, ne cherche pas la réussite, même s'il l'espère avec une touchante naïveté. Il aime ce qu'il a et s'attache à bien faire : ses études au lycée que peu à peu il abandonne, sa famille aussi attentionnée que roublarde, les petits métiers qui complètent ce à quoi il ne pourra jamais renoncer : parcourir les rues d'Istanbul, sa perche sur le dos, pour livrer au domicile de ceux qui répondent à son appel, cette vieille boisson ottomane, qui permet au bon croyant de consommer un peu d'alcool sans jamais s'enivrer.
La ville, c'est la tentaculaire Istanbul à cheval sur deux continents. Pas celles des merveilles architecturales qui témoignent de sa grandeur. Non, celle des multiples quartiers, qui peu à peu ont couvert les collines, vague après vague ; les immenses "gecekondu" au-delà des murailles, les quartiers grecs et arméniens vidés depuis longtemps de leurs premiers habitants, les vieilles ruelles au-dessus desquelles penchent encore des maisons de bois, tous ces lieux où les chiens rodent la nuit, aussi angoissants que de mauvais rêves, et que Mevluk, voit peu à peu disparaître, jusqu'à ne plus s'y sentir chez lui, remplacés qu'ils sont par d' immenses tours, après avoir été traversés par des voies rapides à six voies.
C'est ainsi que se déroule sous nos yeux toute une histoire : celle des hommes, dont "l'orgueil reste un problème", surtout s'ils l'appellent "l'honneur", celles des femmes fines et courageuses, celle des familles, aussi solidaires qu'étouffantes et qui peu à peu s'ouvrent au monde et y réussissent plus ou moins, celle d'une société marquée par le clanisme et la corruption, celle enfin des luttes politiques et sociales, qui amènent au pouvoir, le maître que nous connaissons aujourd'hui.
Orhan Pamuk, arrive à tisser tout cela avec une maestria teintée d'humour et une totale empathie, qui donne à ce roman, pourtant cruel, une grande tendresse.
Le choix qu'il fait de faire alterner dans le même chapitre la voix du narrateur, toujours précédée de l'image du "bozaci"** et celle de l'un ou l'autre personnage du roman, qui corrige ce qu'il considère être une erreur, atténue un avis, ou donne sa propre vision des choses, ajoute encore au charme du texte.
Un roman puissant et magnifique, dont je vous conseille absolument la lecture.
* Boisson fermentée que l'on boit accompagnée de pois chiches grillés et de cannelle ** Marchand de Boza





