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mercredi 22 janvier 2014

THERESE EN MILLE MORCEAUX




Auteur : Lyonel TROUILLOT
Editions : Actes Sud  2000 - Babel n°1127 - 115 pages 


Nous sommes au Cap (entendez Le Cap-Haïtien)  en 1962, ou juste un peu avant.
Thérèse Décatrel a vingt-six ans. Depuis quelque temps "une autre Thérèse" l'a saisit, l'a fait parler, l'a fait agir, sous les regards médusés de sa soeur, de son mari, de sa voisine.
Les  deux premiers détournent la tête , la troisième craint pour ses fils, mais voit également s'approcher le moment tant attendu de mettre la main sur le bien de cette famille détestée.

Révélée  par cette autre elle-même, qui s'est donné pour fonction de "rompre tous [ses] silences", Thérèse prend papier et crayon et entame ce journal intime bref et violent : "J'écris pour rassembler mes voix", "j'écris pour savoir de combien de Thérèse j'ai été le pantin",  pour répondre à la question qui la dévore : "Qui est moi ?", certaine cependant  qu'un jour, une nuit,  elle ouvrira enfin "grandes les portes" et fera tout voler en éclats.

Mais avant de partir il faut  tout dire, tout mettre à jour, tout révéler d' une enfance vécue "dans la paix du tombeau",  cadenassée "dans la culture de la conformité", dans laquelle "le déplaisir ne renvoyait pas d'avoir manqué le plaisir mais à l'inconvenance de l'écart", cadenassée dans la crainte de tout :

"Les métayers des terres de Père, les musiciens des rues, les gens de métier, Mme Garnier notre voisine et ses deux enfants en bas-âge, chaque être vivant abritait un démon, et Mère nous passait son savoir sans omission ni défaillance".

Tout dire, d'un monde  où "il convenait alors d'établir la distance. De recourir aux mots pour creuser les écarts", d'un fantôme de père vacillant sur son piédestal,  d'une mère "fille de général" accrochée aux vertus du lignage,  d'une vie fondée "sur nos rentes et notre prestige".

Tout dire aussi de cette morale là : comment on marie ses filles pour sauver sa maison, la vieille demeure à laquelle on s'agrippe et comment ces filles-là ne trouvent rien à dire, Elise d'abord, la soeur aînée, puis elle Thérèse, acceptant de former "ces couples de zombies".

Thérèse fera tout cela et plus encore. Thérèse partira pour ne jamais revenir.  Criant,  elle descendra d'un bus, laissant derrière elle  "la vie fautive" :

"J'ai choisi un matin pour naître. Sur une route. Je portais ce jour-là ma robe la plus légère..."

Seulement cent-quinze petites pages  donc.
Mais dans ces cent-quinze petites pages, l'énergie qui se deploie, la volonté de tout abattre pour vivre enfin, sont telles, qu'on a le sentiment de tenir dans sa main une arme capable de tout détruire.
C'est un livre magnifique par son thème et son style.
Pas de mots inutiles ici. Ce qui importe c'est l'essentiel : se libérer et vivre.



Durant toute la lecture de ce livre je n'ai pu m'empêcher de penser au "Mars" de Fritz Zorn et à ses terribles  premières phrases :

"Je suis jeune et riche et cultivé : et je suis malheureux, névrosé et seul. Je descends d'une des meilleures familles de la rive droite du lac de Zurich, qu'on appelle aussi la rive dorée. J'ai eu une éducation bourgeoise et j'ai été sage toute ma vie. Ma famille est passablement dégénérée, c'est pourquoi j'ai probablement une lourde hérédité et je suis abîmé par mon milieu. Naturellement j'ai aussi un cancer..."

Mais Lyonel Trouillot et Thérèse ont choisi une autre voie!