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lundi 8 juillet 2019

ÊTRE AMOUREUX


" Nous le rejoignîmes : en effet c'était une nuit comme je n'en vis plus jamais par la suite. La lune pleine se tenait au-dessus de la maison, derrière nous, de sorte qu'on ne la voyait pas et que la moitié de l'ombre du toit, des poteaux de bois et des rideaux de toile de la véranda était couchée de biais, en raccourci, sur le sentier sablonneux et sur le cercle de gazon. Tout le reste était clair, enveloppé par la rosée argentée et par la lumière de la lune. Le large chemin fleuri que recouvrait d'un côté l'ombre oblique des dahlias et de leurs tuteurs, toute claire, froide et brillante avec son gravier irrégulier, se perdait dans le brouillard et le lointain. A travers les arbres, on apercevait le toit lumineux de la serre, et du fossé montait un brouillard qui s'épaississait. Déjà quelques bosquets dénudés de lilas étaient lumineux jusqu'à leurs rameaux. On pouvait distinguer l'une de l'autre toutes les fleurs trempées par la rosée. L'ombre et la lumière se fondaient si bien dans les allées que celles-ci semblaient faites non d'arbres et de chemins, mais de maisons transparentes, oscillantes et frémissantes. A droite, dans l'ombre de la maison, tout était noir, indistinct et effrayant. Par contre, la cime capricieusement déployée du peuplier qui restait là bizarrement près de la maison, en haut dans la vive lumière, au lieu de s'enfuir quelque part, très loin dans le ciel bleuâtre qui semblait s'éloigner, émergeait, encore plus claire, de cette obscurité[...]



"La Nuit, effet de lune". Félix Valotton.

Il ne m'avait jamais donné le bras, ce fut moi qui pris le sien et il ne trouva pas cela anormal [... ]
Tout le monde, ce ciel, ce jardin, cet air n'étaient plus ceux que je connaissais.
Lorsque je regardais en avant, dans l'allée que nous suivions, j'avais tout le temps l'impression qu'on ne pouvait aller plus loin dans cette direction, que là-bas le monde du possible prenait fin, que tout cela devait être fixé à jamais dans sa beauté. Mais nous avancions, le monde enchanté de la beauté s'écartait et nous laissait passer ; notre jardin familier semblait être là-bas lui aussi, avec ses arbres, ses sentiers, ses feuilles mortes. En effet, nous longions des chemins, nous posions le pied sur des cercles de lumière et d'ombre, une feuille sèche craquait sous nos pas, un rameau frais effleurait mon visage. C'était bien lui qui, marchant d'un pas égal sans mot dire à côté de moi, soutenait mon bras avec précaution ; c'était bien Katia qui nous emboîtait le pas en faisant grincer ses souliers. Et c'était assurément la lune qui brillait dans le ciel au-dessus de nous à travers les branches immobiles...
Mais à chaque pas derrière nous et devant nous, le mur enchanté se refermait et je cessais de croire qu'on pût encore aller plus loin, cessais de croire en tout ce qui était.
- Oh ! une grenouille ! fit Katia.
" Qui dit cela et pourquoi ?" songeai-je. Mais ensuite je me rappelai que c'était Katia, qu'elle avait peur des grenouilles et je regardai à mes pieds. Une petite rainette fit un bond et disparut sous mes yeux, et l'on vit sa petite ombre sur l'argile claire du sentier.
- Et vous, vous n'avez pas peur ? me dit-il.
Je tournai la tête vers lui. Un tilleul manquait dans l'allée à l'endroit où nous passions... je voyais nettement son visage. Il était si beau, si radieux...
Il m'avait dit  : " Et vous, vous n'avez pas peur ?" J'avais entendu : "Je t'aime, chère enfant !" "Je t'aime, je t'aime !" répétaient son regard, son bras ; et la lumière, et l'ombre, et l'air, tout répétait les mêmes mots."


Extrait de : 

TOLSTOÏ. 
"Le bonheur conjugal

Traduction de Sylvie LUNEAU
Editions : Gallimard. Folio classique n° 622 (contient également "Le Diable" et "Lza Sonate à Kreutzer".)

mardi 19 septembre 2017

LE POTAGER





" Entre de vieux pommiers et d'épais buissons de groseilliers, des choux à tête ronde mettaient des taches vert pâle ; le houblon s'enroulait à des échalas ; les plates-bandes se hérissaient de rames brunes où s'enchevêtraient des pois desséchés ; d'énormes citrouilles semblaient se vautrer sur le sol ; des concombres jaunissaient sous leurs feuilles pointues, poussiéreuses ; de hautes orties se balançaient le long de la clôture ; en deux ou trois endroits, des touffes de chèvrefeuilles, de sureaux, d'églantiers rappelaient les parterres d'autrefois. Près d'un vivier, rempli d'une eau visqueuse et rougeâtre, on voyait un puits entouré de flaques où les canards barbotaient, affairés ; un chien, tremblant de tout le corps, les yeux à demi clos, rongeait  un os sur une pelouse; une vache pie broutait l'herbe d'une langue paresseuse, en balayant de la queue son échine efflanquée."



Ivan TOURGUENIEV
"Mémoires d'un chasseur"

mercredi 17 avril 2013

LES PAUVRES PARENTS




Titre original :"Bednye rodstvenniki" -1992-
Auteure : Ludmila OULITSKAÏA
Traducteur : Bernard KREISE
Editions : Gallimard -Folio n°4172- 1993 - 261 pages


Les pauvres parents, oui, et les pauvres enfants aussi, bien que dans ce mot "pauvres" il n'y ait à mettre aucun désespoir, aucune tristesse même, tant chacun des héros et chacune des héroïnes semblent dotés d'une qualité qu'aucune circonstance extérieure ne peut leur enlever  : la richesse de coeur, la capacité à croire en la vie, la volonté de créer du bonheur, le courage de trouver du beau et du bien même au coeur du plus sombre.

On vit à Moscou, plus ou moins longtemps après-guerre.
On n'est pas riche le plus souvent, comme tous ceux qui vous entourent, parfois juste un peu privilégié. On habite une maison déglinguée ou ce qui fut un splendide appartement aujourd'hui collectif où "la possibilité de survie ne[tient] que parce que les éclats d'une scène de ménage à droite [sont] contrebalancés à gauche par un accordéon joyeux et aviné."
On fait ce qu'il faut pour nourrir  enfants et petits-enfants ou soigner un vieux père ou une vieille mère. On les aurait voulu sans problèmes :  mais une fille est "débile" et les parents viennent à mourir avec"une incroyable légèreté".
On s'est connue jeune et belle et aujourd'hui on n'est plus qu'une petite vieille diaphane. On rencontre un amoureux, il vous oublie dans l'alcool, quand il ne fait pas la conquête de votre propre fille...
 Mais rien n'y fait, on sait vivre, on sait être l'une de ces élues qui ont "conservé leur tonus ... en payant des amendes pour toute allusion aux maladies, aux petits problèmes physiques, et, Dieu les en garde à la mort." On sait  rêver aussi, se relever, préparer le bonheur des autres avant de disparaître, pratiquer "la religion secrète et universelle de la fête".

Voilà le cadeau que nous offre Ludmilla Oulitskaïa, dans les neuf nouvelles regroupées sous ce titre.
Neuf nouvelles qui oublient la politique, l'idéologie envahissante, la philosophie de comptoir, pour nous révéler un monde quotidien et rendu magique par l'humanité  de ceux qui le peuple.
Chacun pourra préférer l'un ou l'autre de ces textes, mais tous sont beaux, poétiques, émouvants.
S'il fallait choisir un seul mot pour les définir je choisirais celui de "délicatesse", non pas pour son côté un peu mièvre, mais pour toutes les qualités que ce terme peut recouvrir.
Vraiment un très beau livre et une auteure dont je compte bien lire les autres titres !


Ce livre est le second que je lis dans le cadre du challenge "Lire avec Geneviève Brisac" proposé par Anis