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mardi 8 janvier 2019

LE NOËL DU COMMISSAIRE RICCIARDI




Titre original : " Per mano mia"
Auteur : MAURIZIO DE GIOVANNI 
Traduction : Odile ROUSSEAU
Editions : Rivages/noir -2018- 364 pages

Chaque mois de décembre, j'aime aller à la recherche de ces romans de Noël, que les éditeurs ne manquent pas de nous proposer pour cette occasion : Charles Dickens, Selma Lagerlöf, Agatha Christie, Anne Perry sont souvent sollicités, avec pour résultats de belles découvertes, des retrouvailles sympathiques ou de franches déceptions.
Cette année je n'ai même pas eu à me mettre en quête. C'est Maryline qui m'a apporté sur un plateau, ce " Noël du commissaire Ricciardi", cinquième volume d'une série commencée par le cycle des saisons , qui se poursuit par "Les Pâques" du même héros.


L'enfant-Jésus et Joseph. Source : lombrail-teucquam.com

J'ai passé, un bien agréable moment.

Il faut dire que de nombreux ingrédients se conjuguaient pour assurer celui-ci :
- Un grand dépaysement dans l'espace et le temps : Naples, en hiver - un guide et un plan sous les yeux ne seraient pas inutiles-  et un moment  - 1931- où l'ordre fasciste resserre son étau sur la ville.
- Des personnages principaux attachants : le  jeune commissaire Ricciardi, beau avec sa mèche rebelle  qui lui tombe sur le front, aristocrate qu'une vieille tante couve et martyrise à la fois, une âme nostalgique, poursuivie autant par son triste passé que par le don étrange qui lui fait ressentir  souffrances et pensées de ceux qui viennent brutalement de quitter la vie. Son fidèle adjoint Maione, père de famille quinquagénaire, blessé par le drame récent, qui le lie indéfectiblement à son supérieur.
- Une valse hésitation amoureuse, entre tendresse et de tristesse.
- Une intrigue étrange : un couple  de petits notables du régime, assassiné à la veille de Noël et des coupables potentiels trop évidents, symboles de la violence des temps : misère, calomnie et délation triomphantes.
- Et pour terminer, Noël bien sûr et ses traditions napolitaines, : menus de fête - fusilli à la viande, capitone, une "énorme anguille à la machoire proéminente", flanchet de veau en bouillon,  et les scauratielli, des "beignets en forme de petites tresses"-  et au-dessus de tout la crèche.


Crèche napolitaine du XVIIIe siècle. Source : regardantiquaire. canalblog.com

Aussi curieux que cela puisse sembler, c'est elle, qui est au coeur du roman et de l'intrigue. Elle, qui comme en Provence, s'enrichit chaque année d'un santon supplémentaire, elle, dont chaque personnage et chaque élément du paysage cache un symbole et permet un enseignement :

"Elle est le triomphe de foi dans la vie de tous les jours, avec les symboles de ce en quoi nous croyons qui se mêlent au quotidien. Et elle sert à faire comprendre aux enfants que Dieu, la Madone et les saints nous voient toujours, quoi que nous fassions et que par conséquent nous devons nous comporter selon Leur volonté, même lorsque nous pensons être tout seuls."

Certes...


Crèche napolitaine : chanteur. Source : holyart.fr

Poursuivant sur ma lancée, j'ai attaqué le cycle des saisons, en commençant par celle qui inaugure la série, l'Hiver. Mais cette fois point de crèche, mais l'opéra et ses chanteurs, au centre du mystère. Puis j'ai continué par le Printemps et j'y suis encore : intrigue plus confuse me semble-t-il,  multiplicité des passions, et toujours misère et violence de la plus banale - racontars et insultes - jusqu'à la plus sanglante - mutilation et meurtre -.

Je crois qu'avant de poursuivre je ferai une pause et tire de ces lectures un peu désordonnées, quelques enseignements :
- Si chaque roman forme en lui-même une entité, il vaut mieux cependant commencer par le premier, en introduisant peut-être celui de Noël avant le suivant ( à vérifier après avoir lu toute la série !), car l'histoire couvre une seule année, avec tout ce que cela implique, en termes d'évolution des personnages et de leurs rapports.
- Il est préférable  également me semble-t- il, ne pas tout lire à la suite, afin d'éviter les redites nécessaires à la lecture indépendante de chaque roman, mais un peu lassantes lorsqu'on lit la série de bout en bout.

Mais cela reste des points de détail.

Un univers original, entre réalité et moments oniriques, un contexte historique passionnant, un cadre géographique qui fait rêver,  des références culturelles enrichissantes, beaucoup de sensibilité, cela ne se refuse pas !


lundi 5 novembre 2018

LES HUIT MONTAGNES




Titre original : " LE OTTO MONTAGNE " - 2016 -
Auteur PAOLO COGNETTI
Traduction : Anita ROCHEDY
Editions : Stock  2017. - 299 pages-
Vient également de paraître en Poche

C'est un livre que j'ai lu comme je n'aime pas le faire. Sans trop de continuité et l'esprit trop pris par ailleurs, ce qui explique probablement que je me sens un peu malhonnête d'en parler ici.

L'histoire est connue  déjà de nombre d'entre vous. Celle d'une amitié entre deux enfants qui deviennent adultes, que tout oppose a priori mais que trois choses unissent : leur amour de la montagne,  un père en quelque sorte commun, une maison à bâtir.

Pietro, le narrateur, vit à Milan, fils d'un couple construit sur une enfance partagée dans les Dolomites et un drame originel, qui les a coupés de toute autre famille.
Le père, qui n'a pas connu le sien, "irascible, autoritaire, intolérant" aime "les chamois, les bouquetins, les nuits en bivouac, les ciels étoilées, la neige...", bref la haute montagne qu'il affronte toujours au pas de course.
La mère, "forte et tranquille et conservatrice", "préfère les deux mille - les prairies, les torrents, les forêts- " mais affectionne aussi particulièrement  "les mille, la vie de ces villages de bois et de pierres.... Elle voulait une maison où faire son nid et un village auquel revenir..." 

Entre eux, l'enfant sensible étouffe, sans jamais protester, sans n'avoir jamais eu "un mot de travers".


Massif des Dolomites. Italie.

Sa rencontre avec Bruno, un enfant du village dans lequel ils passent leurs vacances, va le libérer un peu de cet étau. Son père travaille au loin, il vit avec sa mère, "une femme qui ne parle pas", que les autres, parce qu'elle est une femme, "juge à moitié folle"
Ils vont parcourir à leur rythme la montagne, ses torrents ses alpages, partir aussi ensemble avec le père de Pietro, plus haut, celui-ci découvrant peut-être en Bruno, le fils qu'il aurait probablement  souhaité.

Ils se retrouvent ainsi chaque été, puis, grandissant, un peu moins souvent. 
Mais ils s'inquiètent l'un de l'autre. La mort aussi précoce que brusque du père de Pietro les réunira  à nouveau autour d'une maison à construire. 

L'un vivra sa vie attaché à sa montagne, l'autre parcourra des sommets plus lointains,  cherchant tous deux "à faire quelque chose de sa vie". 
Deux voies en partie séparées, unies par l'amitié.


Source :https://www.etsy.com/fr/listing/234931711/mandala-etoile-a-huit-branches-avec-des montagnes

On retrouve dans ce qui s'appelle ici  "roman", beaucoup des thèmes que Paolo Cognetti a développés  dans un court récit autobiographique "Le garçon sauvage", que j'avais vraiment beaucoup aimé.

La montagne et ses vertus consolantes, la difficulté à être père notamment quand on a pas connu le sien, celle d'être fils, quand on a craint son père et qu'on sait ne pas correspondre à ce qu'il aurait aimé.
S'y ajoute ici des visages de femmes : celles qui sont des mères, celles qui sont des compagnes pour un temps plus ou moins long et qui sont choisies  parfois pour  leur ressemblance avec les précédentes.
Un livre poignant, profond et triste, dans lequel se retrouveront tous ceux qui tournent sur les huit montagnes, comme ceux qui n'en escaladent qu'une, avec toujours en tête ce souhait, pas toujours exaucé,  de savoir où est notre place sur terre.   

Dominique avait beaucoup aimé, Tania également et s'il y en a d'autres, n'hésitez pas à me le dire, je mettrai un lien vers vos articles ! 
Keisha par contre est moins enthousiaste. Dasola, par contrefait partie de celles qui avaient beaucoup aimé.

mercredi 28 février 2018

LES SOEURS MATERASSI







Titre original : "Sorelle Materassi" -1934-
Auteur : ALDO PALAZZESCHI
Traduction : Gérard Loubinoux et Emmanuelle GENEVOIS
Editions : Le Promeneur /Folio n°2188 - 374 pages -


Les soeurs Materassi ? 
Toutes les dames de la haute-société florentine étaient capables de les nommer.
C'était auprès d'elles et nul part ailleurs qu'elles se fournissaient en lingerie fine et faisaient réaliser le trousseau de leurs filles. Il leur fallait pour cela, prendre leur auto, se rendre à Santa Maria a Converciano, quelques maisons dans la plaine rassemblées autour d'une église.
C'est dans l'une d'entre elles, une maison de maître tout de même,  que se tenaient Teresa et Carolina, la cinquantaine, "courbées sur leur métier", attentives jusqu'au soir à produire ce qu'il y avait de plus délicat, de plus beau.


Musée de la Broderie. Pistoia. Italie

Parfois c'était aussi "Un prélat de Florence", entouré d'une nuée de dévotes, qui venaient leur rendre visite. Il faut dire que sortaient de leurs mains des merveilles.


Devant d'autel. Musée de la Broderie. Pistoia. Italie.

C'est ainsi, pièce après pièce, fil après fil, qu'elles avaient "d'abord endigué la ruine" de leur famille "avant de la relever et d'en mener une reconstruction digne d'éloges solennels".
La débauche de leur père, la douleur de leur mère avaient ainsi fait "pousser des filles sages et tranquilles, affrontées à la dureté de la vie, à ses luttes, chargées de chagrins, laborieuses, dépouillées de toute aspiration à la joie". 
Elles ne s'étaient pas marié, bien sûr.
Mais maintenant tout était réparé, c'était leur prestige et leur orgueil
Elles pouvaient vivre tranquilles avec Niobé, leur "bonne et joviale" servante.

Bien sûr, il y avait  aussi Giselda, la cadette, revenue vivre avec elles après un mariage désastreux. C'est elle qui administrait le domaine, effectuait en ville les livraisons, sous le regard peu amène  de ses deux aînées, qui ne manquaient jamais de lui reprocher son échec, bien mérité selon elles.

Quant à Augusta, qui s'en souciait encore ? Elle était la troisième, "moins intelligente qu'elles, peu entreprenante", ne possédant "pas non plus la beauté et la vivacité de Giselda". Assembleuse dans une fabrique de chaussures, elle s'était mariée "avec un manoeuvre des chemins de fer", était partie vivre "en" Ancône, avait eu un enfant, aussitôt doté par ses tantes "de vêtements délicieux,... des béguins, des petites robes, choisis ou exécutés par elles-mêmes, d'un raffinement aristocratique".




Tout aurait pu continuer ainsi. Mais le destin joue parfois de curieux tours.
Augusta, devenue brusquement "veuve et indigente" puis "frappée par un mal violent", les pousse à quitter maison et métiers. A peine sont-elles arrivées qu'elle meurt, après leur  avoir confié son fils, Remo, âgé de quatorze ans, à peu près illettré, mais si beau, si raisonnable, si mystérieux...
Comment résister à l'appel d'une mourante ?

Est-il nécessaire de préciser, que leur vie ne sera jamais plus la même ?  Que Remo va éveiller en elles des sentiments, des sensations, dont elles ne soupçonneront même pas pas la nature ? Qu'une route, pleine d'embûches s'ouvrent sous leurs pieds, qui deviendra vite un vrai chemin de croix ?

Face à ses femmes simples, qu'il sait dresser comme "des singes", Remo, saura conduire sa vie selon ses intérêts, leur distribuant  avec parcimonie, mais avec une maestria sans pareille, à qui des marques de tendresse, à qui les reflets de sa virilité

J'ai beaucoup aimé ce livre, tout emprunt  d'ironie , qui dépeint si bien ce coin de Toscane, ce petit monde clos, ces vies bridées, construites sur des chimères, la fragilité des âmes qui se croient fortes, les pouvoirs magnétiques de la beauté.

Je vous le recommande vivement !   



vendredi 20 octobre 2017

LE GARCON SAUVAGE




Titre original : "Il ragazzo selvatico" 
Auteur : Paolo GOGNETTI
Traductrice : Anita ROCHEDY
Editions: Zoe éditions 2013 : Poche 10/18 n°5271. 139 pages.


C'est un petit livre, tout léger dans la main, cent-trente-neuf pages imprimées assez gros. 
Dix-sept courts chapitres, résumés par un mot (Hiver, Maisons, Topographie...) pour évoquer huit mois, volontairement passés en montagne, par un jeune homme, saisi par le mal à vivre et qui retourne vers ce qui l'a toujours nourri.

"Il cherche quelque chose." 

Sans peut-êtres savoir exactement quoi.
Il vit une évènement après l'autre, au gré des rencontres ou des envies.
Il s'installe dans son chalet d'alpage.




Il lit. Il écrit un peu pour lui.
Il souffre d'insomnies.
Il affronte la neige du mois de mai et les pluies d'été qui ne cesseront guère.




Il aime les animaux sauvages.
Il crée un potager sans grand succès.
Il accueille avec joie les chiens de troupeaux.



Il se lie d'amitié avec ses voisins.
Il cuisine pour eux, il aide à faire les foins.
Il reçoit son père.

Il quitte la baita. Il y revient.
Il crie, il chante, il pleure.
Il  va au bout celui-même.




Il comprend ses failles et ses besoins.
Il a échoué et trouvé à la fois.
Il peut basculer du côté de l'âge adulte.

L'automne arrivé, il redescend.




 Rien de bien compliqué en fait : une expérience humaine, sincère et pudique, respectueuse de tout ce dont elle s'est nourrie, rendue par le biais d'une très belle écriture.

Dans mes balades, je regarderai à présent toujours avec tendresse, les jeunes mélèzes, pleins de bourgeons.





mercredi 20 novembre 2013

FEDE GALIZIA


C'est devenu un jeu pour moi : rechercher les oeuvres de femmes, dans les musées que je visite.
Le plus souvent il faut y mettre un certain entêtement... La découverte n'en est donc que plus plaisante.

Voici donc mon dernier trophée :  le "Portrait de Paolo Morigia", daté de 1596, exposé à la Bibliothèque Ambrosienne de Milan.

"Portrait de Paolo Morigia" - 1596 -Bibliothèque Ambrosienne, Milan, Italie


Son auteure est une jeune-femme alors âgée de dix-huit ans, Fede GALIZIA, que Paolo Morigia, historien et jésuite n'hésite pas à faire figurer dans son "Nobilita di Milano", parmi les personnes les plus distinguées de la ville.


Détail des loupes dans lesquelles se reflètent des objets de la pièce.


Elle est née en 1578, à Milan justement ou à Trento, dont son père,  Nunzio Galizio, peintre miniaturiste, est originaire.  
C'est lui, bien sûr, qui lui apprend le dessin et la peinture, lui donnant peut-être ce goût du détail parfaitement rendu, qui caractérise l'ensemble de ses oeuvres.
On sait relativement peu de choses de sa vie, si ce n'est qu'elle obtint très rapidement une renommée certaine, qu'elle ne se maria jamais, qu'elle prononça ses voeux le 21 juin 1630 et mourut de la peste quelques temps après.

Si beaucoup de ses oeuvres ont disparu, comme celles commandées par l'Empereur Rudolph II,  si certaines, peut-être même nombreuses, ont été attribuées à d'autres peintres, on estime à environ soixante-trois le nombre de celles, restantes, qui lui sont officiellement reconnues - car signées et datées - ou attribuées.
Parmi celles-ci, des miniatures, des portraits mais également des retables pour des églises de Milan comme le "Noli me tangere" réalisé en 1618 pour l'église Santo Stefano,



ou des tableaux à sujet religieux comme ce "Judith et Holopherne".


"Judith et Holopherne" - 
Ringling Museum, Sarasota, Floride, E-U


Détails du bracelet et signature de Fede Galizia.

Cependant, c'est surtout pour ses natures mortes qu'elle est restée dans les mémoires, puisqu'elle est considérée comme "l'artiste phare de la nature-morte archaïque"* lombarde.


"Coupe avec des prunes, despoires et une rose" - 1602 - Non localisée

Ce tableau,  un petit panneau de bois peint qui est "la première nature morte datée de Fede GALIZIA " et "la première nature-morte datée du XVII ème lombard"*,  est caractéristique de son style mais plus largement encore de celui de cette époque et de ce lieu :

 "Une grande sobriété, une attention aux choses simples, et une tendance à la géométrisation des formes. "*


Au même moment parviennent à Milan, à l'adresse du cardinal Federico Borromeo les premiers et fastueux bouquets de Jan Bruegel, peints sur cuivre.
Ces deux mondes vont se rencontrer... et la nature-morte évoluer.




Sources :
En français : 
-  Galerie Canesso : www.canesso.com, dont sont issues toutes les citations marquées d'une *
En anglais :
- article Wikipedia : Fede Galizia
- Clara database of women artists : http;//clara.nmwa.org
- Delia Gaze : "Concise dictionnary of women artists" : Google books

lundi 2 avril 2012

LA CITE DES DAMES



Auteure : CHRISTINE DE PIZAN
Texte traduit du"moyen français" par Thérèse MOREAU ET Eric HICKS
Editions : Stock-Moyen Age-278 pages


Quand j'ai vu que ce livre était inscrit dans la liste des ouvrages sélectionnés pour le challenge 2012 
"A year of feminist classics", j'ai pensé que c'était pour moi l'occasion de découvrir cette auteure, dont je ne connaissais à peu près que le nom.  Je sais, ce n'est pas très brillant ! Pourtant je suis allée à l'école un certain temps... mais c'était, il y a longtemps, à une époque où celui-ci n'était jamais évoqué durant les cours de français.
Le mouvement féministe est passé par là depuis et j'espère que mes cadettes en savent plus que moi !



Christine de Pizan, dont le nom à l'origine s'écrivait "de Pisan", est née en 1364 à Venise. Dès 1368,  elle arrive en France à la cour du roi Charles V, où son père vient d'être appelé en tant que médecin et astrologue. Elle y reçoit l'éducation donnée aux jeunes filles de la noblesse  et montre, selon ses propres termes, "des dispositions pour les lettres".
Mariée à quinze ans à un jeune noble, Etienne de Castel secrétaire du roi, dont elle écrit que nul "ne put jamais le valoir en bonté, en douceur, en loyauté et tendre amour", elle voit sa vie, jusque là facile, totalement bouleversée, après les décès successifs du roi, de son père et de son époux.
Elle se retrouve donc seule en France à vingt-six ans, avec trois jeunes enfants et sa mère à charge, en butte à plusieurs procès qui la ruinent.
Elle choisit alors d'utiliser ses dons pour l'écriture et son érudition pour faire vivre sa famille et "de femelle devins masle" en l'occurrence "homme de lettres"
Son premier ouvrage "Le livre des cent ballades", qui rassemble une série de pièces lyriques, lui permet de trouver de nouveaux soutiens et des commandes.
A partir de ce moment elle n'arrêtera pas de produire "des écrits érudits, philosophiques, moraux et même militaires", tout en menant un combat en faveur des femmes, notamment en s'opposant à Jean de Meun, auteur du "Roman de la rose".
Son courage et son obstination, lui vaudront succès et admiration jusqu'à son décès vers 1430, ce qui n'empêchera pas le dénigrement et la quasi disparition de son oeuvre jusqu' à nos jours.



Ecrit entre le 13 décembre 1404 et avril 1405, le livre de "La Cité des Dames", est en quelque sorte le "couronnement de son oeuvre féministe".
Troublée "au plus profond de [son]  être", par la lecture des "Lamentations de Mathéole", un véritable condensé de propos misogynes, Christine de Pizan s'interroge sur ce qui pousse "tant d'hommes, clercs et autres, à médire des femmes et à vitupérer leur conduite soit en paroles, soit dans leur traités et leurs écrits".  Déprimée, elle s'assoupit et découvre à son réveil, trois Dames nommées Raison, Droiture et Justice, qui lui annoncent qu'elle a été choisie, pour construire, avec leur aide, une Cité où "les dames et autres femmes méritantes puissent désormais avoir une place forte où se retirer et se défendre contre de si nombreux agresseurs".
Cette Cité, toute spirituelle, est en fait une série de réponses, par le contre-exemple à tout ce que la misogynie a pu inventer pour dénigrer les femmes :
En gros, les femmes sont des êtres sans force, sans talents, incapables de créer quoi que ce soit, sans jugement. Elles sont un poids pour leurs parents, font le malheur de leurs maris, sont indiscrètes, infidèles par nature - elles aiment même être violées-, elles sont coquettes, avares.... N'en jetons plus !
Point par point, rassemblant toute son érudition, Chritine de Pizan, dresse le portrait de toutes les femmes qui  ont démontré ou démontrent encore le contraire : La Bible, la Mythologie, l'histoire grecque et romaine,  la Vie des Saintes,  sont sollicitées tour à tour, sans oublier son propre exemple et celui de quelques unes de ses contemporaines.
Chacune de ces femmes constitue ainsi, qui les fondations, qui les pierres des murailles, qui les demeures de cette Cité, qui permet à toutes, "Vous qui êtes mortes, vous qui vivez encore et vous qui viendrez à l'avenir," de se réjouir d'avoir ainsi un refuge et un rempart contre leurs ennemis.



Si j'avais abordé cette lecture avec une certaine crainte, les écrits médiévaux ne sont pas d'habitude mes livres de chevet, celle-ci à très vite disparue.
Tout d'abord, je crois, parce que d'emblée j'ai eu le sentiment de rencontrer une autre femme, dont je comprends le désarroi et la révolte : bien sûr, la situation n'est plus tout à fait la même tout au moins pour certaines, mais tout cela n'est pas non plus de l'histoire ancienne. J'ai aimé tout de suite, son courage, son sens de la décision, sa clarté d'esprit, sa confiance en elle.
J'ai admiré son érudition, et s'il y a, bien entendu, quelque chose de déroutant pour nous à voir placer sur un  même pied, déesses, saintes, prophétesses, princesses et reines, j'ai eu un grand plaisir, sauf vers la fin je dois l'avouer où l' accumulation des martyres m'a fait sauter quelques pages, à lire ces épisodes mythiques ou réels, qui nous font passer, sans transition, de la fable à la réalité.
Si je n'ai pu m'empêcher de sourire à l'évocation de toutes ses puissantes contemporaines dont elle vente les qualités, il faut bien vivre et l'époque l'exigeait, je n'ai pas trop sourcillé non plus une fois la conclusion atteinte : éloge de la vertu, de la modestie, de la soumission à son mari, de la patience, on pourrait bien sûr grincer des dents, nous sommes loin en effet de l'appel à la révolte....
Mais nous sommes au XVème siècle et cette femme vient juste de rendre à chacune le sens de sa propre dignité.

Tout au long de ma lecture je n'ai cessé de penser au livre que Lilian Thuram et Bernard Fillaire ont fait paraître en 2010  : "Mes étoiles noires". 
Je crois que d'une certaine façon la démarche est exactement la même. C'est également de dignité qu'il est question ici ! 

mercredi 4 mai 2011

BRUNETTI PASSE A TABLE







Titre original : "A taste of Venice : at table with Brunetti"
Auteurs :
- recettes : Roberta PIANARO
- récits culinaires : Donna LEON
Illustrations : Tatjana HAUPTMANN
Traduction (anglais Etats-Unis) : William Olivier Desmond
Editions : Calmann-Lévy 2011


Il y a quelques semaines, j'avais conclu un commentaire en souhaitant qu'un jour Donna Léon ait l'idée de publier les recettes de Paola, la brillante et légèrement excessive épouse de Brunetti.
Je ne savais pas alors que mon voeu était exaucé en anglais et qu'il allait, très bientôt, l'être en français. C'est pourquoi la semaine dernière, alors que je traînais dans les rayons de la FNAC à la recherche d'un livre facile à lire dans cette période, pour moi agitée,  j'ai retenu un cri de joie en apercevant ce "Brunetti passe à table".
Je n'ai pas hésité un moment et suis repartie, mon livre à la main, impatiente de pouvoir m'y plonger;

Je n'ai pas été déçue ! Donna Léon a en effet choisi de partager sa plume avec l'une de ses meilleures amies, Roberta Pianaro, qui l'a initiée à la cuisine italienne et plus précisément  à la cuisine vénitienne.
L'ouvrage est divisé en six parties, qui correspondent aux, pour nous étonnantes,  quatre étapes d'un repas italien :
Hors d'oeuvre : Antipasti 
Premier plat : Primi Piatti
Second plat, qui lui même comprend  Carni ou Pesci e frutti di mare et Verdure (ce qui explique les six parties du sommaire)
Dessert

Chacune de ces parties nous propose :
- une introduction de Roberta Piana , 
- les recettes bien entendu,
- des extraits des romans de Donna Léon dans lesquels on  retrouve Brunetti, avec ou sans  famille, mais toujours prêt ou entrain de déguster l'une d'entre elles, 
- un récit de la romancière décrivant un marché, l'évolution d'une rue, tous ces endroits où les vénitiens s'approvisionnaient encore récemment, car malheureusement, les choses changent.

N'ayant pu me mettre aux fourneaux, je dois dire que ce qui m'a le plus touché ce sont les extraits de romans : courts et déconnectés des intrigues qui d'habitude nous poussent en avant, ils permettent de mieux apprécier le style de Donna Léon.  Ainsi, c'est un vrai plaisir de voir les recettes réalisées par étapes, mêlées qu'elles sont au déroulement d'une conversation ou aux explications de Paola qui, sans rire affirme à une amie de Chiara, "une gentille petite",  que ce lapin est du poulet pour ne pas "l'obliger à manger quelque chose qui lui répugnait, ou la mettre dans l'embarras en l'obligeant à avouer qu'elle ne voulait pas en manger".
  Les recettes mettent bien entendu l'eau à la bouche. 
Comment résister à un "Risotto aux fleurs de courgettes et au gingembre" surtout quand son nom est donné en italien ?
"Ristto di fiori di zucca e zenzero"