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mardi 5 juin 2018

BURU QUARTET Tomes 2 et 3





Tome 2 : "Enfants de toutes les nations"
Tome 3 : "Une empreinte sur la terre"
Auteur : PRAMOEDYA ANANTA TOER
Traduction : Dominique VITALYOS
Couvertures : David PEARSON
Editions : Zulma, 2017 et 2018 -501 et 659 pages-

















C'est bien connu : "Quand on aime on ne compte pas ". Que dire alors lorsqu'on est prise de passion ?
La passion, cependant étant chose toute personnelle, j'ai donc choisi, pour ne pas vous accabler, de rendre compte en même temps des tomes 2 et 3 de la tétralogie de PRAMOEDYA ANANTA TOER pour laquelle je vous ai déjà fait part de  mon enthousiasme dans un billet précédent.

 Autant vous le dire tout de suite, celui-ci n'a pas diminué à la lecture de ces plus de 1100 pages.

Minke, notre jeune aristocrate javanais, partagé entre son admiration pour l'Europe et son sens de la justice poursuit de manière chaotique son  existence d'indigène lettré et occidentalisé. Ses premières expériences ont été terribles et l'ont mis en marche. 
Celles qui suivent et que nous découvrons dans ces volumes, lui permettent, degré après degré, de découvrir  les souffrances de son peuple ou plus exactement des peuples qui, conquêtes après conquêtes, ont permis de construire les Indes Néerlandaises et d'en approcher également ce qui en fait les limites : multi-ethnicité mâtinée de racisme,  structures sociales quasi de castes, goût effréné pour les marques avilissantes  de respect, habitudes de soumission au plus fort en cascade, qu'il soit "pur blanc", métis, ou  "bupati"*.  
Tout en restant attaché aux apports des occidentaux : les sciences, les rapports entre hommes et femmes, une attitude d'action et non de soumission, il  découvre ainsi, petit à petit,  l'étendue des méfaits des colonisateurs, avec lesquels cependant il doit continuer à frayer dans un jeu de chat et de la souris, qui lui vaut des inimitiés des deux bords.

Ce n'est pas une progression rectiligne que la sienne, chaque expérience remettant en cause ses certitudes.  
Que ce soit le choix de la langue dans laquelle il se doit d'écrire, la question principale étant alors : "Ecrire mais pour qui ?", où les actions qu'il doit poser pour aider son peuple d'abord à s'organiser pour se défendre, puis accéder à l'éducation avant de pouvoir se libérer.  Créateur du premier syndicat des "Indes" et patron du premier journal indigène, Minke va aller de victoires  en déconvenues tout aussi retentissantes les unes que les autres.

Ce "séducteur" progressiste, toujours appuyé voire guidé par des figures féminines d'exception, a  autant de mal à bâtir sa vie personnelle cruellement marquée par la mort et une épreuve intime qu'il a du mal à accepter, sans parler de ses persécuteurs, qui le suivent pas à pas, sans jamais de lasser.

Tout cela est bien compliqué me direz-vous. C'est un fait. 
Mais c'est aussi ce qui fait tout l'attrait de cette oeuvre : la ou plutôt les complexités, de la situation politique et sociale, des peuples indonésiens, du personnage principal...
Et pour ne rien gâcher, comme dans le premier volume, on retrouve la beauté des paysages, la splendeur des cérémonies, la cruauté des situations, le courage des protagonistes...

Et dire qu'il va me falloir attendre le mois de septembre, date de sortie du dernier tome, pour découvrir la conclusion de cette  histoire !



* Bupati : régent, haut-fonctionnaire indigène, le plus souvent issu de la noblesse, comme le père de Minke,nommé par les Néerlandais pour administre une région dite "Régence".

jeudi 10 mai 2018

LE MONDE DES HOMMES







Titre original "Bumi Namusia" -1980-
Auteur : PRAMOEDYA ANANTA TOER
Traduction : Dominique Vitalyos
Editions : Zulma -2017- 500 pages.


Autant le dire tout de suite, ce livre a été pour moi un coup de foudre.
C'est  dire si j'ai été ravie en découvrant, qu'il constitue en fait le premier tome d'une  tétralogie  :  "BURU QUARTET".


Source : Association franco-indonésienne Pasar Malam


Pramoedya Ananta Toer ( 1925-2006), dit PRAM,  est un écrivain indonésien qui "dut d'abord sa renommée internationale à la persécution qu'il subit"*, aussi bien sous le gouvernement colonial hollandais, que sous  la Démocratie (!) de Sukarno puis la dictature de Suharto, ce qui lui valut de passer presque le quart de sa vie en captivité, soit en prison, soit au bagne de Buru.
 Surveillé toute sa vie, son oeuvre censurée quand ce n'est pas en partie détruite, il est cependant devenu "un géant des lettres indonésiennes"*, que certains n'hésitent pas à comparer à Tolstoï.


La reine Wilhelmine.
Source : Wikipédia


Nous sommes aux Indes Néerlandaises, l'Indonésie d'aujourd'hui, au tournant du XXe siècle.
Un jeune "indigène", dont le seul nom, Minke, lui a été donné par un professeur en colère - car dans ce monde les indigènes n'ont pas de nom, même s'ils sont issus d'une famille aristocratique - poursuit  de brillantes études à  l'HBS de Surabaya, une grande école, fréquentée essentiellement par les fils des colons néerlandais.  Le diplôme qu'il doit bientôt passer,  lui ouvrira les portes de la haute-administration de la colonie. Il écrit aussi des nouvelles, qui commencent à être publiées avec succès dans la presse, sous un autre nom d'emprunt .

Sa rencontre, provoquée par l'un de ses condisciples avec Nyai Ontosoroh, une concubine indigène, et ses enfants, Robert et Annelies Mellema, issus de sa relation forcée avec un riche planteur, va bouleverser sa vie au-delà de tout ce qu'il avait pu imager, lui faisant emprunter les chemins d'une longue révolte, sans jamais déroger "aux principes de l'honneur", si importants pour lui et pour Nyai.


Source : secret-indonesia.com


Ce qui fait la richesse et la force de ce roman, qui, par ailleurs est une sorte de "biographie fictive"*, c'est tout autant le cadre merveilleux dans lequel il se déroule - Java, la plantation des Mellema, leur demeure - que l'extraordinaire présence des personnages, principaux ou secondaires.

A côté de Minke, le narrateur, jeune-homme complexe, partagé entre sa fascination pour l'Europe et sa culture javanaise contre laquelle il se révolte aussi, se dresse l'inoubliable Nyai, toute d'intelligence, de courage et de révolte. A  l'inverse, sa  douce fille Annelies, âme blessée comme sa mère,  fascine comme elle, mais pour des raisons opposées.
On n'oubliera pas non plus les père et fils Mellema, tous deux brisés et leur violence, ou le farouche et fidèle Darsam, sa belle moustache et son coupe-coupe.

Mais la force de ce texte tient aussi à l'inscription de ses personnages dans  l'histoire complexe de la colonisation avec tous ces excès, mépris, exploitation, violence, iniquité, mais également ces beaux personnages, Magda Peters, Herbert de la Croix et ses filles, le bon et attentif Docteur Martinet, qui chacun à leur manière, guident Minke ou tentent de protéger Nyai et sa fille.

Enfin il y a le ton très particulier du récit, entre conte et roman,  lié à son histoire même. L'auteur l'a d'abord raconté au bagne de Buru durant son internement, puis écrit à sa sortie.  

Par bonheur, le tome II  m'attend déjà...


* Source : Etienne Naveau (postface)