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mardi 1 octobre 2019

VOYAGEURS DE LA RENAISSANCE






Textes retranscrits par Franck LESTRINGANT, Grégoire HOLTZ, Jean-Claude LABORIE
Editions : Gallimard Folio classique - 575 pages-


Voici exactement le genre de livre auquel je suis incapable de résister, certaine que je suis d'y trouver tout ce qui fait le charme de l'histoire racontée par ceux qui l'ont vécue : aventure, poésie, descriptions plus ou moins subjectives, préjugés, bons sentiments, mauvaise foi, curiosité teintée de modestie ou outrecuidant sentiment de supériorité  (entre autres !).

C'est donc à la suite de de trente huit voyageurs, que ce livre nous conduit, sur une période de deux siècles (1450-1650), au travers d'extraits de textes qui ont été publiés à leur retour, parfois beaucoup plus tard et même après leur mort et que trois spécialistes de la littérature de voyage ont  sélectionnés, traduits, remis la plupart du temps en français moderne, nous offrant ainsi "un panorama représentatif de la diversité du corpus viatique de l'époque".

Nos voyageurs, le plus souvent navigateurs, sont portugais, espagnols, français, anglais, hessois, hollandais, nés à Florence à Bologne ou à Gènes. Ils sont au service de leur souverain ou d'un autre prince plus intéressé à financer leurs voyages. Ils pratiquent la religion catholique la plupart du temps, mais peuvent être tout aussi bien protestants qu'adeptes au moins durant un temps de la religion musulmane. Le plus souvent laïcs, parfois religieux, ils sont plus que célèbres comme Christophe Colomb, Amerigo Vespucci, Herman Cortés, Jacques Cartier, ou moins renommés comme  Marc Lescarbot ou Hans Staden




C'est avec leurs yeux et leurs cultures que nous abordons donc les rivages de l'Afrique, arpentons la Turquie beaucoup plus vaste qu'aujourd'hui, gagnons les Indes et même le Japon et découvrons le Nouveau Monde : Antilles, Mexique, Pérou, Canada, Brésil et ce qu'on appelait alors la Floride et la Virginie.

Si certains restent trop centrés sur eux-mêmes, transformant ainsi sans hésitation un temple hindou de Calicut en église, persuadés qu'ils sont d'avoir abordés le royaume chrétien du prêtre Jean, la plupart rapportent leur étonnement, leur émerveillement, leur  répulsion ou au contraire leur admiration devant les contrées, les peuples  et les moeurs qu'ils découvrent,  créant  parfois sans le savoir des fantasmes qui perdureront des siècles durant "dans l'imaginaire européen".

D'autres, comme Jean de Léry, protestant, se font philosophes, ne se contentant pas de rapporter les horreurs si souvent évoquées de l'anthropophagie pour démontrer l'animalité de ces peuples, mais, les comparant à celles  qu'il a lui-même vécues lors des guerres de Religion, conclut, sans hésitation, que les plus sauvages ne sont certainement pas ceux que l'on croit.




Aventures collectives  ou individuelles, souvent les plus éprouvantes, ces récits  émeuvent, enchantent, mais  nous renvoient aussi à une dramatique réalité : la destruction de ces mondes et de ces peuples, auxquels on ne rougissait pas d'offrir quelques petits miroirs, quelques perles bleues, contre leur lingots d'or ou d'argent.

Je vous conseille très vivement ce livre, qui parle si bien d'eux et de nous, et nous renvoie à un moment  de notre terre à jamais disparu, un moment également où le beau mot d'aventure avait un sens que l'on ne connaît plus aujourd'hui.

Les illustrations réalisées par Théodore de Bry (1528-1598) représentent pour la première "Le chef Holata expliquant les rites de sa tribu" et pour la seconde "les Floridiens véné[ant] la colonne érigée par le capitaine (Jean Ribault) lors de la première expédition". Elles sont tirées de l'ouvrage de Jacques Le Moyne de Morgues "Brevis narratio eorum in Florida Americae provincia Gallis acciderunt", publié en 1591 à Francfort.

vendredi 31 mai 2019

LE PLANCHER DE JOACHIM






Sous-titre : "L'histoire retrouvée d'un village français".
Auteur : JACQUES-OLIVIER BOURDON
Editions :Belin / Gallimard  Folio histoire -2017/ 2019 -233 pages.


Il était une fois, un petit château - le château de Picomtal - à flanc de montagne, juste au-dessus du village de Crots dans les Hautes-Alpes, qui, bâti au XIV ème siècle et souvent remanié, se trouve à vendre, en cette toute fin du XX ème siècle.

Au même moment, Jacques et Sharron Peureux un couple franco-américain qui cherche à s'établir dans la région, en fait l'acquisition et décide de le réhabiliter, en respectant au maximum son dernier état. Les travaux sont lourds et les parquets notamment ont grand besoin d'être changés.

Se mettant au travail, les ouvriers enlèvent les précédentes lattes et à la surprise générale, découvrent sous soixante-douze d'entre-elles, des textes écrits avec son crayon de menuisier, par  Joachim Martin, qui les a posées lors d'une précédente réhabilitation, dans les années 1880.

S'adressant à celui qu'il imagine les découvrir dans un temps fort lointain, il y raconte, la vie de son village et la sienne, avec une verve et une franchise peu communes, que lui permet la certitude de ne jamais être lu de son vivant.

Quelques années plus tard, un historien,  spécialisé dans l'histoire du XIX ème siècle, s'arrête au château qui propose des chambres d'hôtes.
Les propriétaires, qui aiment partager l'histoire du lieu, lui montrent ce trésor...


Le château de Picomtal. Crots. Hautes-Alpes.


Voici  donc comment ce livre a pu voir le jour, et comment, de la même façon, notre menuisier qui ne voulait pas être oublié, reprend vie,  apportant aux historiens un matériau exceptionnel, aux béotiens locaux ou de passage le plaisir de mieux connaître ce village, et aux habitants du lieu, ce léger frisson, que ne manque pas de provoquer la mise au jour de secrets, pendant longtemps bien cachés.

Se saisissant de ce matériau rare et pour le moins original, Jacques-Olivier Blondel, nous propose, au-delà d'une description d'un village haut-alpin en cette fin de XIXème siècle et de l'histoire de son plus évident patrimoine, un aperçu de ce petit Clochemerle, où les tensions privées et publiques s'entrecroisent et se multiplient, d'autant plus que la période est riche en changements de régimes : royauté, empire, république... sans oublier les querelles religieuses, qu'alimente avec force, la personnalité contestable et contestée d'un curé trop curieux quant à la vie privée de ses ouailles, surtout féminines, dont il apprécie, semble-t-il un peu trop la proximité.

C'est l'occasion également pour l'auteur d'approcher la personnalité de ce Joachim Martin, frustré, certes, par une réussite plus que limitée, mais homme curieux, intéressé par tout ce qui se passe dans son environnement aussi proche que lointain, qui apprécie  l'histoire dont il discute avec son client châtelain, le dessin et la peinture que pratique l'épouse de celui-ci,  et qui joue du violon lors des fêtes de village se considérant comme le meilleur ménétrier du coin.
Une vie de labeur commencée tôt auprès de son père, qui le voit conjuguer une double vie de menuisier et dans une moindre part d'agriculteur, élever quatre enfants,  dont  un rendu borgne par les soins du curé "occuliste", s'intéresser à la chose politique, sans oublier de fréquenter la confrérie des Pénitents-Noirs, où se retrouvent les hommes les plus éminents du village.

Une vie dont le plaisir n'est pas absent non plus que ce soient ceux de la bouteille, qu'il reconnaît un peu trop apprécier ou ceux que procurent la gent féminine dont il reconnait volontiers les attraits.



L'androne des Estables où vécut Joachim Martin Crots. Hautes-Alpes


Bien sûr, ceux qui comme moi pratiquent en voisins ce village, prendront à la lecture de ce livre un plaisir tout particulier.
Le charme de la proximité en moins, les  curieux d'histoire y trouveront leur compte également,  car la vie des modestes et beaucoup moins connue que celle des puissants, comme tous ceux que travaille l'envie d'écrire sur leur famille ou leur village. 

En griffonnant sur ces planches, Joachim Martin espérait être lu par l'un de ses successeurs sans jamais imaginer que la reconnaissance qu'il pourrait ainsi acquérir, soit d'une telle envergure (une émission de télévision, en plus de ce livre lui a été également consacrée).

L'histoire n'est d'ailleurs peut-être pas terminée. Les parquets du château n'ont pas tous été encore rénovés, pas plus que ceux des nombreuses maisons où il a également travaillé.

Sans souhaiter la mise à mal de toutes les vieilles maisons du village, on peut donc espérer une suite...


La fontaine en face de l'église. Crots. Hautes-Alpes.


vendredi 14 décembre 2018

ROGER II DE SICILE






Auteur : PIERRE AUBE
Editions : Perrin -2016 - 515 pages

Autant vous le dire tout de suite : je suis épuisée. Depuis quinze jours, au milieu des cadeaux à emballer, des listes de courses à établir, des premiers "bredele"* à confectionner, etc, etc, je caracole entre le XIe et le XIIe siècle, au milieu des chevaliers normands, aux prénoms plus romantiques les uns que les autres - Tancrède (mon préféré), Bohémond, Guillaume, Drogon, Onfroi - entre sud de l'Italie, Sicile, côte africaine, et Orient.
Tout cela pour en apprendre plus, ou plutôt tout découvrir, sur celui dont le prénom ne fait plus rêver personne : Roger II de Sicile (1095-1154).

Tout a commencé par un reportage d'Arte, sur la chapelle palatine de Palerme : un grand éblouissement et un grand étonnement devant l'extraordinaire beauté de ce monument et la vie évoquée de ce souverain, qui semblait, tout en restant chrétien, avoir su respecter l'ensemble de ses sujets, qu'il soient chrétiens, mais grecs, juifs ou, pour les plus nombreux, musulmans.
Comme c'est sa propre mère,  la grande Adelaïde qui vantait ses mérites, j'ai pensé qu'il valait mieux chercher une autre source avant de statuer définitivement sur son compte.


Chapelle Palatine de Palerme consacrée en avril 1140.

Pour tout dire rien n'est simple et tout commence un peu plus d'une génération avant la naissance de Roger II, "de très modeste façon. Presque subreptice."
Quelques chevaliers normands, souvent les puînés de familles nobles établies dans notre actuelle Normandie descendent vers le sud de l'Italie, aux alentours de l'an mille.
Sont-ils venus pour lutter contre les "incroyants" si bien implantés en Sicile ? Sont-ils venus pour se louer en tant que mercenaires ? Sont-ils venus pour s'octroyer des terres ?  Nul n'en a plus vraiment le souvenir. Ce qui est certain c'est qu'ils sont détestés :
"Des brigands sans excès de scrupules", "plus atroces que les grecs, plus féroces que les sarrasins".

Parmi eux, les fils de Tancrède de Hauteville, obscur baron du Cotentin, nés de deux lits différents.
Autant par l'épée que par alliances ceux de Murielle - Guillaume, Drogon, Onfroi - deviendront successivement comtes de Pouille, tandis que ceux de Frésende, - Robert Guiscard  et son cadet Roger Ier dit "Le grand Comte" -  se pareront bientôt des titres de duc de Pouille pour le premier  et de comte de Sicile et de Calabre pour le plus jeune.
Roger II, fils de ce dernier, saura ensuite réunir les deux héritages, et jouant des conflits qui à la même époque déchirent la papauté, comme les terres au nord et au sud de son domaine terrestre, n'aura plus qu'à se faire couronner roi de Sicile et étendre son influence vers l'Orient et sur la côte de cette Ifrîqiyya si longuement convoitée.


Le couronnement du roi Roger... par le Christ.
Eglise de la Martorana. Palerme. Sicile.

Enfin "n'aura plus", c'est aller un peu vite en besogne.
De fait, durant des décennies, il lui faudra lutter dans le pied de la botte, contre les barons, souvent des très proches, les villes  jalouses de leurs libertés, les évêques et autres soutiens des papes qui se succèdent où règnent en même temps.
C'est une vie de guerrier, jamais en repos ou presque, juste quelques mois l'hiver dans sa bien-aimée Sicile.
Il lui faudra également surveiller les ambitions des uns et des autres à Constantinople, Venise, Jérusalem,  tacher de réparer l'affront fait jadis à sa mère.
Il lui  faudra se montrer sans pitié - il ne recule pas devant massacres et pillages - mais aussi savoir abaisser les vaincus, mais parfois  pas trop, savoir récompenser les fidèles tout en leur tenant la bride.
Il lui faudra savoir légiférer, chercher à toujours en savoir plus sur le monde qui l'entoure, mais aussi aux yeux du monde proclamer la gloire de Dieu et la sienne propre, sur  et entre les murs des cathédrales et chapelles qu'il laissera derrière lui, tout en respectant la foi des autres.



La carte du monde, dite "Le livre du roi Roger",, dressée par Al Idrîssî, à la demande de Roger II de Sicile.

C'est donc bien un homme  complexe et passionnant que ce roi-là et les historiens ne s'y sont pas trompés  :

  "Homme d'une disponibilité d'esprit illimitée, d'une hardiesse sans égale", doté d'"un sens aigu du possible et des compromis indispensables pour pouvoir atteindre l'essentiel, d'"une curiosité intellectuelle sans préjugés",  d'"un penchant certain pour la majesté et la magnificence"**

C'est un livre tout aussi complexe et passionnant que celui-ci, érudit sans être pédant, bien écrit, ne manquant pas d'humour, que j'ai quitté, remplie d'admiration pour celui qui en était le sujet, comme pour son auteur capable de rendre claire ou presque, une succession d'évènements et de  personnages, qui sous une autre plume, serait restée inextricable.


Chapelle palatine de Palerme. La Genèse sous les incroyables plafonds réalisés par des artistes musulmans.

* petits gâteaux de Noël alsaciens.
** Lucien Musset

dimanche 11 novembre 2018

11 NOVEMBRE 1918


Il y a cent ans se terminait, sur le front occidental, la terrible guerre de 14-18.
Trois de mes arrière-grands-pères, y ont participé.  Mes deux grands-pères également.


Hôpital militaire. Mon grand-père est le jeune-homme en chemise blanche et portant un calot, assis sur une chaise ,en bas à droite.


Le premier de mes arrière-grands-pères,  se prénommait Firmin : rattaché à un régiment de "Gardes des Voies et des Communications" (g.v.c), du fait de son âge - 45 ans en 1914 -, fort caractère,  il a repris ensuite sa vie, sans sembler en avoir été  affecté, jusqu'à sa mort en 1952.

Le deuxième,  qui portait, pour des raisons assez romanesques, l'impérial prénom de Charlemagne, simple soldat également dans un régiment du génie,  a été gazé. Il est mort quatorze ans après la fin de la guerre à l'âge de cinquante-trois ans.

Le troisième, Barthélémy, quarante-huit ans au début du conflit,  flamboyant "chef de musique de  première classe au 89ème régiment d'infanterie", a participé au conflit jusqu'au 31 janvier 1917, date à laquelle, la limite d'âge atteinte, il a été mis à la retraite. Il s'est retiré dans ses foyers, honoré par la croix de guerre et la légion d'honneur.


Un poilu. Dessin de mon grand-père.

Mon grand-père paternel, Firmin, fils de Firmin, s'était engagé à peine âgé de dix-sept ans. 
Parti de son Languedoc natal,  enrôlé successivement dans plusieurs régiments d'infanterie, notamment en tant que mitrailleur  il a participé à toutes les grands batailles du front de l'est, dont la Marne et Verdun...  
Marqué à vie, il est resté un homme silencieux, renfermé, morose,  d'une extrême sensibilité, qui n'évoquait jamais ses années de guerre. Il  a cependant vécu jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Nous nous sommes beaucoup aimés.
Quant à mon grand-père maternel, ne l'ayant jamais connu je ne sais malheureusement rien de son parcours militaire.




Nous avons eu la chance, de retrouver dans une boîte à chaussures, une cinquantaine de cartes postales que  mon grand-père paternel et son père (les deux Firmin) ont échangé durant cette période, ainsi que  celles qu'ils envoyaient à leur mère ou épouse, restée à Sète (Cette à l'époque) avec son plus jeune fils.
C'est un précieux héritage.

En ce jour,  je voudrais juste partager avec vous deux d'entre elles, particulièrement émouvantes.




La première,  datée du mois d'avril probablement 1916, est écrite au crayon par mon arrière-grand-père  et est adressée à sa femme.




Proche de l'unité de son fils, il le cherche, dans le cahot qui suit la bataille :

"Le 20 avril. 8 heures du matin. Je suis à revigny j'ai marché toute la nuit de village en village sans pouvoir trouver le petit je me prépare à rentrer à Eclaron je suis très fatigué j'ai fait à pied toute la nuit 37 km je vous embrasse Bonneil" 



La seconde, envoyée par mon grand-père à sa mère fait preuve d'un sens de l'ellipse, qui témoigne chez lui cependant d'un  grand besoin "de dire", qu'il réfrène habituellement dans tous ses courriers, qui consistent le plus souvent en ces simples phrases :


" Chère maman
Je vais toujours très bien. Ne te fais pas de mauvais sang. Je t'embrasse."















Datée du 20 août 1916, en pleine bataille de Verdun, il écrit :

" Chère maman,  
Nous venons d'être relevés des lignes et je t'assure que cela n'a pas été un petit travail. Les tranchées étaient pleines d'eau. Nous sommes tout près du camp de Mailly. Je crois que nous allons faire des manoeuvres. Donne bien le bonjour chez tante. Je vous embrasse bien fort Albert (son jeune frère)  et toi. 
Firmin"




En ce jour, je pense à eux et à tous les autres, de tous les bords.


mercredi 24 janvier 2018

LA GUERRE ALLEMANDE. Portrait d'un peuple en guerre. 1939-1945




Titre original : "The German War- A Nation under Arms, 1939-1945 " 
Auteur : Nicholas STARGARDT
Traduction : Aude de SAINT-LOUP et Pierre-Emmanuel DAUZAT
Editions : La librairie VUIBERT  2017 -797 pages.



En 1983, paraissait aux éditions Fayard, l"Atlas Stratégique" de Gérard Chaliand et de Jean-Pierre Rageau. Celui-ci débutait par cinq pages de cartes regroupées sous le titre "Les visions du monde", qui présentaient celui-ci, tel que le voient en planisphère, l'Amérique du Nord,  feue l'Union Soviétique, l'Europe, la Chine et le monde arabo-musulman.
Ces points de vue différents, furent pour moi une découverte, un véritable choc, habituée que j'étais à voir le monde, réparti de part de d'autre de notre continent.

J'ai ressenti le même déséquilibre, en lisant le livre de Nicholas STARGARDT, qui comme l'indiquent titre et sous-titre aussi importants l'un que l'autre, présente la seconde guerre mondiale, telle que l'a vécue le peuple allemand, sur les fronts comme au coeur du pays mais également pourquoi  celle-ci  était justifiée à ses yeux.

En suivant un plan parfaitement chronologique, des prémices à l'effondrement final, l'auteur parvient à la fois, chapitre par chapitre, à décrire l'enchaînement des évènements et les réactions,  positives ou négatives des soldats comme de la population civile.

Pour ce faire Nicholas STARGARDT, s'est appuyé sur une vaste documentation,  des livres bien sûrs, mais également des journaux intimes, des lettres échangées entre époux, amants, parents et enfants, restés chez eux, déplacés, ou sur le front. 
On peut ainsi, peu à peu, suivre leur parcours (pas toujours complet) et découvrir l'évolution de quinze "personnages principaux", de profils contrastés, issus cependant majoritairement des classes moyennes, parfois supérieures, du menuisier de Thuringe au professeur d'université, en passant par la jeune et coquette photographe chargée de faire des clichés de propagande. 
Ils ont tous les âges, de l'adolescence à l'âge mûr,  sont protestants ou catholiques, certains sont juifs, partagent l'idéologie nazie totalement, peu ou pas.
D'autres témoignages plus ponctuels, complètent également ce tableau complexe qui mène souvent à s'interroger sur la nature de telle ou telle réaction, allemande ou seulement humaine, dans ce que ce mot à de moins brillant.

Si l'on se demande durant un moment s'il est possible de tirer  des conclusions générales d'un échantillon aussi restreint, on comprend vite que ces témoignages permettent surtout d'introduire magistralement la complexité  de l'humanité dans un corpus de connaissances -il y a près d'une cinquantaine de pages de bibliographie- toujours en construction, mais déjà bien établies.

M'ont particulièrement frappée :

- La volonté farouche et partagée de ne pas imposer à la génération suivante les affres de 1918.

- L'habilité diabolique, de la propagande, martelant année après année, que l'Allemagne était attaquée  par le capitalisme, puis le bolchevisme, juif international,"en vue de garder leur nation dans l'esclavage qui était le sien" depuis cette date.

- La façon dont Hitler, "pacificateur (autoproclamé) frustré",  s'est appuyé  "constamment sur le désir de paix des Allemands et les intentions de paix" pour "... doter le peuple allemand de l'armement toujours nécessaire pour fonder l'étape suivante". Il s'agit bien entendu du discours qu'Hitler répétait à l'envie, pour modeler l'opinion publique et y parvenir.

- La croyance qui en découle jusqu'en 1942, pour la majorité des Allemands que "la guerre demeurait encore une guerre de défense nationale".

- Le sentiment profond  jusqu'à la fin du conflit, fortement renforcé, après les bombardements des villes allemandes, d'être des victimes,  permettant de justifier, parfois inconfortablement, que "la guerre [soit] devenue impériale et génocidaire".

- A partir de 1941, ce que l'auteur nomme "le secret partagé", c'est à dire  le sort réservé aux Juifs. Comme l'écrit dans son journal, une jeune journaliste, en comparaison des bombardements et du rationnement la " grande masse de la population est indifférente, voire approuve, l'éradication des Juifs", même si inversement, certains, craignent d'être allés trop loin et de devoir payer pour cela.

- L'attitude, parfois courageuse, souvent  très qu'ambigüe des églises catholique et protestantes.
A l'inverse, les positions pacifistes affirmées jusqu'à la mort,  des Témoins de Jéhovah et de quelques opposants comme ceux du mouvement de "La Rose Blanche".

- L' organisation presque sans faille , des services d'aide à la population.

- Le jusqu'au boutisme de la plupart des dirigeants, pour lesquels contre toute évidence, il fallait "tenir", quitte à sacrifier pour cela, des milliers d'hommes, d'adolescents, voire d'enfants.

- Le démantèlement de la solidarité nationale "sous la force de l'invasion alliée", entraînant, l'exacerbation des "fidélités locales", avec sa suite d'exactions parfois terribles entre concitoyens : pillage, viols, exécutions... 

- La guerre terminée, les "barrières de silence" qui s'élèvent entre les générations à propos des calamités que les plus anciennes ont  provoquées, tout en en souffrant elles-mêmes. 


C'est curieusement un livre facile et difficile à lire. Si le style est très clair, l'enchaînement des horreurs est, comme toujours sur ce sujet, accablant.
Mais ce sont surtout les réactions des acteurs,  de cette  tragédie, qui rendent le parcours ardu. Adhésion farouche ou plus molle, engrenage infernal, déchaînement des instincts les plus vils, inconscience coupable, remords souvent vite écartés.... On s'y perd, on s'interroge, bien persuadé au fond de soi, que tout peut recommencer ici ou ailleurs.


Peinture rupestre : la guerre à la préhistoire.
Source : doltopamartsplat.overblog.com

Pour terminer tout de même sur un sourire, voici la dédicace laissée par mon petit-fils de 19 mois, sur la page de garde, découverte juste au moment où je refermais ce livre, en soupirant.



Un futur historien ?

jeudi 14 novembre 2013

LE RHINOCEROS D'OR

 


Histoire du Moyen-Age africain
Auteur : François-Xavier FAUVELLE-AYMAR
Editions : Alma 2013 - 317 pages 


Autant commencer par le dire tout de suite : ce livre m'a enthousiasmée !
Après avoir hésité à l'acheter, après avoir hésité à le lire, je m'y suis plongée de plus en plus avidement, regrettant amèrement, après plus de trois cents pages qu'il soit déjà terminé.

De quoi s'agit-il ?

Pour faire vite on peut répondre d'un livre d'histoire, et de la meilleure qui soit.
Son cadre ? L'Afrique.
La période étudiée ? Ce que par frustration, on a appelé "les siècles obscurs "de l'Afrique, ce long moment, presque un millénaire,  qui s'étend du VIII ème au XV ème siècle, mais dont on pourrait tout aussi bien penser qu'il est celui des "siècles d'or".

Ce sont  de "maigres sources" qui nous le disent,  et ce sont ces "maigres sources" que l'auteur  nous présentent.

Une à une, par courts chapitres le plus souvent : des récits de voyages, des écrits de géographes, des témoignages de marchands, des rouleaux de papyrus enterrés puis retrouvés, des cartes plus ou moins historiées, des morceaux de fresques, des ruines, quelques statuettes... Très peu de références écrites européennes, beaucoup de textes arabes, quelques témoignages chinois, très peu de choses en fait comparativement à la période antique ou au monde colonial.
Suffisamment cependant pour nous offrir le passionnant portrait d'une Afrique que nous ignorons le plus souvent , une "Afrique de cet âge intermédiaire" qui " a connu de puissantes et prospères formations politiques, mis en oeuvre elle-même sa participation aux grands courants d'échanges intercontinentaux... a vu se développer des villes où des princes africains avaient leurs palais où résidaient des marchands étrangers,  où s'échangeaient produits de luxe et esclaves, où se bâtissaient mosquées ou églises." 
Une Afrique enfin qui "a été l'actrice de l'exploitation de ses propres ressources, parmi lesquelles l'or tenait une place de choix" et qui jouissait "d'une renommée considérable, de l'Europe à la Chine."


Ce qui fait le charme puissant de cet ouvrage, tout au moins pour moi, c'est un mélange de merveilleux et de parfaite  rigueur scientifique.

Merveilleux des situations, des descriptions et des représentations graphiques :
Comment ne pas rêver sur les traces d'Uqba ibn Nâfi, un des commandants de la conquête du Maghreb dans la seconde moitié du VII ème siècle, avançant de proche en proche jusqu'au nord du Niger en fonction des réponses données à sa lancinante question :
  "Y-a-t-il encore quelqu'un au-delà de vous autres ?"

Comment ne pas sourire à la lecture de cet auteur du début du X ème siècle affirmant :
"Dans le pays de Ghâna, l'or pousse comme des plantes dans le sable, comme poussent les carottes. On le cueille au lever du soleil."

Comment ne pas écarquiller les yeux devant ces cartes , qui nous proposent de si belles images de l'Afrique, de ses rois, de ses cités ?


Atlas catalan -1375- Bibliothèque Nationale de France
Et je pourrais ainsi multiplier les exemples à l'envi.

A l'inverse, j'ai été tout autant charmée par la parfaite rigueur scientifique de la démarche : pas d'inventions des hypothèses ou des faits, justifiés par des notes regroupées en fin de chapitre qui ne manquent pas de signaler également d'autres pistes préférées par certains. Un langage clair, un glossaire en fin d'ouvrage, des renvois vers d'autres chapitres, des cartes parlantes...
Une leçon d'histoire et un vrai plaisir !

Il faut enfin signaler les qualités de l'édition : une mise en page moderne et élégante, de beaux caractères très lisibles, des illustrations éclairantes... le tout pour beaucoup  moins cher qu'un gros roman.

Un très beau cadeau à faire ou à se faire !