vendredi 21 septembre 2018

HEUREUSEMENT, JE COMMENCE A ME FAIRE VIEILLE !





C'était ma randonnée préférée. Pas très longue, montant doucement entre torrent et mélèzes, une haute-vallée qui menait à une cascade.
On cherchait des fossiles sur le chemin, on écoutait l'eau qui roulait sur les pierres, on admirait les fleurs, on pique-niquait en regardant les marmottes se faire dorer au soleil,  plus loin sur les rochers.

Bien sûr les hommes avaient laissé leurs traces : de gros tas de pierres sur les pentes, parlaient de leur labeur éreintant et de leur modestie.
Une étroite tranchée herbeuse, suivait le sentier du retour, trace d'un ancien canal.
Les lys martagon y poussaient fin juin, mêlés aux myosotis.


On parlait peu, on admirait.

Et puis des "fées" se sont penchées sur la vallée. On n'y a pas pris garde et on a même souri des traces laissées par leur premier passage.




Puis, elles ont persévéré.
Depuis deux ans,  elles n'arrêtent plus.  Leurs "installations" se multiplient. Des petits panneaux expliquent et nous invitent à réfléchir. On est même gentiment prié de laisser son obole.



Certaines traces, dans un autre complexe ne m'auraient pas déplu.



D'autres me navrent.



Je ris jaune en découvrant ce mur de pixels, "pour défragmenter le paysage au format 16:9" et devant lequel "certains verront même l'occasion de créer des selfies originaux".




Leur accumulation m'exaspère.



La neige a la gentillesse d'en faire disparaître certaines, mais d'autres résistent, polluant le paysage.



En poursuivant je me demande comment j'ai pu prendre tant de plaisir à parcourir ces forêts sans croiser ces "jeux d'enfants",




à regarder ces arbres sans découvrir que "ces derniers ont depuis longtemps internet".



 Jusqu'ici je n'avais eu nul besoin de cette truite géante, pour savoir que c'est dans cette boucle du chemin que le torrent se fait entendre à nouveau.


Bientôt je bifurquerai, m'épargnant ainsi  la suite du parcours, dont je ne vous ai présenté que quelques facettes.

Mais avant, je n'échapperai pas à "ce véhicule tout terrain semblant à l'abandon", "un Hummer", " souvent détesté des randonneurs".
Quelle malignité habite donc son créateur, pour nous le rappeler ainsi, alors qu'aucun "Hummer" n'a jamais roulé sur ces pentes ?



Je n'aime plus ma belle randonnée.
Je ne suis plus en montagne, je suis dans un parc urbain.
Ce n'est pas là que j'ai choisi de vivre.
A-ton  vraiment besoin ici d'une "réalité augmentée" ? De ses discours plus ou moins abscons ?
La montagne, ses arbres, ses fleurs, ses animaux, ses brusques variations de temps, ses saisons, ne sont-ils pas suffisants ? Lequel d'entre-nous, en une seule vie, en a-t-il épuisé les richesses ?
Combien de temps faudra-t-il encore pour qu'il en soit ainsi partout ?
Je ne comprends pas. 

Heureusement je commence à me faire vieille.

samedi 15 septembre 2018

L'ILIADE





Auteur : HOMERE
Traduction : Philippe BRUNET
Editions : Le Seuil 2010

Il y a un an à la même époque je terminais, admirative, la lecture de "L'Odyssée", me promettant bien  d'attaquer "l'Iliade", aussi vite que possible. Il m'a fallu un an pour le faire et une grosse dizaine de jours pour refermer ce livre, peut-être plus éblouie encore, après être allée d'étonnements en étonnements.

Le premièr fut le sujet même.
Contrairement à ce que je pensais, pas question de trouver ici le récit détaillé de la guerre de Troie, épisode du cheval de Troie et mort d'Achille compris.
Non, l'Iliade nous transporte au début de la neuvième année de ce conflit qui en compta dix, entre le moment où Agamemnon et Achille se querellent jusqu'à celui, où les Troyens peuvent enfin procéder aux obsèques d'Hector.
Entre temps les conflits auront été sanglants et l'issue des combats fluctuante. Chacun à son tour ce sera cru vainqueur au gré du bon vouloir des Dieux. La mort de Patrocle revêtu des armes d'Achille, puis celle d'Hector, vaincu par un Achille ivre de douleur et de colère, marquent un basculement du conflit, mais Troie n'est pas encore vaincue, même si elle accueille, dans la douleur, la dépouille du fils aîné de son roi.


Combat d'Achille et d'Hector. Peintre d' 'Eucharidès. 500-490 av JC
Musée du Vatican Rome

 Mon second étonnement fut lié aux personnages, qui se révélèrent, pour certains, sous un jour que je ne soupçonnais pas.
Achille en tout premier lieu :  s'il est beaucoup question de lui en en paroles, celui-ci est remarquablement absent du conflit, boudant sur ses vaisseaux après qu'Agamemnon lui ait repris la belle Briséis. Seule la mort de son cher Patrocle, lui fera reprendre les armes, pour affronter Hector, le tuer et infliger à sa dépouille un traitement déshonorant.  De même, si son statut de héros est constamment évoqué, ses actes prêtent souvent à sourire, enfant gâté qu'il est d'une déesse, qu'il n'hésite pas à appeler à secours, quand ils n'irritent pas profondément.
Je me suis prise à partager le cruel jugement d'Apollon a son égard :

" Dieux ! Vous voulez venir en aide au maudit Achille,
qui ne possède ni coeur sensé ni pensée flexible
dans sa poitrine : comme un lion, il n'agit qu'en sauvage -
lion asservi à sa grande force, à son âme farouche,
attaquant les brebis des mortels par désir de ripailles : 
ainsi Achille perd la pitié, ignore la honte,
cette honte qui ruine ou favorise les hommes.
On doit perdre sans doute un jour celui qu'on aime,
ou son fils, ou son frère issu d'une mère commune,
mais on s'arrête après les gémissements et les larmes :
endurant est le coeur que les Moires donnèrent à l'homme.
A mon divin Hector, il a pris une vie précieuse.
De son char, il le traîne autour du tombeau de Patrocle,
mais ne se montre guère ni plus valeureux ni plus brave."

De même Ulysse, "l'endurant", "l'égal de Zeus par la ruse", "fameux par sa lance", "gloire des Achéens", n'apparaît que lors de courts épisodes, non pas de son fait, contrairement à Achille, mais parce que ne lui sont confiées, durant ce laps de temps, que des "missions particulières"** :

"Je me souviens de toutes ces heures qu'il avait passées à la guerre, à ménager les tempéraments orageux des rois, les bouderies des princes, contrebalançant chaque fier guerrier par un autre."*

Par contre j'ai apprécié les figures de Patrocle osant secouer Achille, du vieux Nestor, haranguant les troupes achéennes, du digne Priam, tout aussi vieux, venant réclamer le corps de son fils, du valeureux Diomède "partisan du combat à tout moment, volontaire pour les missions périlleuses nocturnes "** et  de tant d'autres guerriers, d'un côté ou de l'autre, se jetant sans faiblir au milieu des combats.

Priam réclame le corps d'Hector à Achille; Hiéron 490-485 av J-C
Kunsthistorisches museum Vienne.

Gardant de "l'Odyssée" le souvenir de dieux actifs, je n'imaginais pas cependant à quel point leur présence pouvait être encore plus forte dans "l'Iliade".
Pas question d'intervenir aimablement auprès de Zeus ou de donner à l'un ou l'autre héros un simple coup de pouce. Ici les dieux sont en guerre tout autant que les hommesHéra, Athena, Héphaïstos, Hermès, Poseidon soutiennent les Achéens, Apollon, Arès, Artémis, Aphrodite  épaulent les Troyens. Certains d'entre-eux sont blessés.
Zeus lui-même,  qui a bien du mal à faire régner la paix parmi les siens, depuis l'épisode du jugement de Pâris, penche d'un côté ou de l'autre,  puis, cédant devant Héra, abandonne les Troyens, "alors qu'il est le père de leur ancêtre Dardanos"**.
Cela nous vaut des descriptions héroïques, tout autant que des moments de quasi vaudevile, lors desquels "le Cronide suprême",  se révèle prêt à tout, pour échapper à l'ire de sa soeur et épouse, Héra, "la vénérable déesse", et ce mélange concourt puissamment au charme du récit.


Zeus séparant Arès et Athéna. Potier : Nicosthénès. 540-510 av J-C. British Museum Londres.

Tout aussi étonnante pour moi, a été enfin la précision des images. Nous sommes dans un poème, mais le "poète" a vu, vécu (?) la violence des combats,

"Tels étaient les propos qu'ils échangeaient l'un et l'autre,
tandis qu'Aias (Ajax) lâchait prise, contraint par la force des flêches.
Le domptaient l'esprit de Zeus, les Troyens magnifiques,
qui frappaient. Et un bruit terrible, autour de ses tempes,
retentissait de son casque, frappé : les bossettes solides
prenaient des coups. Son épaule gauche sentit la fatigue,
à soutenir le bouclier chatoyant ; car les autres
ne pouvaient l'abattre, mais l'oppressaient de leurs lances.
L'essoufflement douloureux le prenait, partout sur ses membres
la sueur ruisselait. Il peinait à reprendre son souffle
et partout la fatigue venait augmenter la fatigue."


comme la cruauté des blessures :

"Idomédée atteignit à la bouche Erymas de son bronze
rude : la lance d'airain s'ouvrit un chemin rectiligne
sous le cerveau, par le bas, et les os brillants éclatèrent ;
sous le choc, ses dents sautèrent, ses yeux se remplirent
l'un et l'autre de sang ; et le sang coula par sa bouche
et par son nez ; la mort-nuée noire voila ses prunelles." 


Achille soigne Patrocle d'une blessure au bras, lors de la guerre de Troie
Peintre de Sosias. Environ 500 av J-C. Berlin Museum


Mais mon plus grand étonnement fut le souffle qui habite tout le poème du premier au dernier vers
(15 700e).
Car comme l'écrit Philippe Brunet, le traducteur, dans sa préface :

" L'Iliade n'est rien d'autre que le poème de la fureur qui vient s'apaiser douloureusement dans la déploration des morts".

A la mort et aux obsèques de Patrocle répond celles d'Hector. Même les rares moments de repos sont chargés de menace. Nous savons qu'Andromaque sera faite prisonnière, nous sentons qu'Astyanax sera tué lorsque Troie tombera.
Et que dire d'Achille dont la fin  ne cesse d'être évoquée par sa mère et que lui-même sait proche, puisque c'est le destin qu'il a choisi.


Andromaque tentant de protéger Astyanax.

Enfin je ne voudrais pas terminer cet article sans parler de de cette traduction qui a nécessité "vingt ans de travail, d'attente, de reprises"**son auteur, Philippe Brunet, helléniste, professeur à l'université de Rouen et aède lui-même, souhaitant que son texte reprenne le rythme de l'hexamètre grec et "transposer dans la douceur sobre du français l'éclatante diaprure du grec".** 
La première lecture intégrale de cette traduction a été faite à la Sorbonne en 2005, suivie de bien d'autres, également chantées comme c'était la tradition dans la Grèce antique, à Avignon, Athènes...

Dire qu'il a réussi serait bien pédant de ma part, n'ayant aucune compétence pour en juger,  mais le texte qu'il a produit m'a semblé de toute beauté, de ceux qu'on ne peut oublier.


 * Madeleine Miller : "Circé".
** Commentaires Philippe Brunet

lundi 27 août 2018

LE CHARME DE MISS SILVER

Auteur : PATRICIA WENTWORTH
Editions : Seghers 10/18, collection "Grands détectives"
32 romans





Je venais juste de terminer difficilement le très noir roman policier de Franck Thilliez "Sharko", en pestant contre cette manie  de transformer les enquêtes policières en musée des horreurs, lorsque, comme chaque année à cette époque, chez un vendeur de livres d'occasion, j'ai pu acheter pour un coup minime, deux nouvelles enquêtes de miss Maud Silver.
La récolte était plus médiocre que celle de l'année précédente, mais me promettait tout de même, après avoir baigné dans une atmosphère particulièrement glauque,  quelques heures de lecture souriante.

 Même si le cadre de ses aventures est toujours conventionnel, celui de la haute bourgeoisie britannique,  même si l'on croise souvent un jeune couple que la destinée  s'acharne à vouloir séparer, même si l'inspecteur de police de service semble toujours accablé par l'arrivée de cette curieuse enquêtrice au chapeau démodé, même si le coupable est le plus souvent celui auquel on s'attend le moins... je dois avouer que j'aime Miss Maud Silver.

Avec son physique de petite souris,

"C'était une petite personne, à la mine chiffonnée, aux traits insignifiants, aux cheveux grisonnants, soigneusement réunis en une lourde torsade sur la nuque."

sa manière méticuleuse de se vêtir de la façon qu'elle juge la plus adaptée à la situation (même si l'on pense surtout autour d'elle qu'elle est "mal fagotée"),

"Ce soir là, ayant enfilé une robe bleu marine parsemée de petits motifs verts et jaunes qui ressemblaient à des têtards, elle en ferma le col avec sa broche en chêne de tourbière et y ajouta un rang de petites perles d'or filigranées." 

son goût immodéré pour le tricot,

"La sonnerie du téléphone interrompit miss Silver en plein milieu d'un savant calcul visant à déterminer si le total de ses bons lui permettrait de disposer de suffisamment de laine pour confectionner un gilet bleu pour sa nièce Ethel et pour tricoter par la même occasion deux paires de chaussettes pour le bébé de Lisle Jerningham."

son sens aigu des convenances, qui  "lui interdisait en pareille circonstance de produire la brassière rose de la petite Joséphine",

la profonde gratitude qu'elle ressent devant l'aisance, toute relative, dont elle bénéficie grâce à ses talents d'enquêtrice,

"Elle se sentait débordante de reconnaissance. Une pièce confortable et décorée avec goût... Par un étrange concours de circonstances, elle avait abandonné son métier de gouvernante pour devenir détective privé, et les enquêtes qu'elle avait menées  avaient été couronnées de succès au point de lui permettre d'acquérir les rideaux, les tapisseries, les gravures et l'épaisse moquette."

elle apparaît profondément sympathique.

Mais derrière ce parfait portrait de vieille fille,  leurre idéal pour des esprits moins affutés que le sien, se cachent, une redoutable connaissance des êtres doublée d'un sens acéré de l'observation, qui lui permettent, en quelques minutes, de jauger les personnes autant que les situations.
C'est en restant assise sur son fauteuil, en comptant les mailles de son dernier ouvrage, en savourant son thé qu'elle enquête. C'est avec douceur et ténacité qu'elle conseille mais avec patience et fermeté qu'elle invite à la franchise. C'est aussi avec détermination qu'elle agit, quand elle seule se sait capable de conclure.

Elle peut compter, dans de nombreux romans, sur un allié fidèle : le jeune et très charmant inspecteur Franck Abbott, avec lequel  elle va lier, de volume en volume, des liens d'une touchante affection. Ses "Mon cher Franck", prononcés d'un ton navré, qui émaillent le texte, chaque fois qu'elle se sent le devoir de morigéner le jeune homme sont le leitmotiv souriant de cette relation.


Patricia Wentworth

Bref, allez vous penser, une copie plus ou moins pâle de la miss Marple d'Agatha Christie
Détrompez-vous. Miss Maud Silver est de quatre ans son aînée et Patricia Wentworth "la considère comme un strict plagia de sa propre création".

C'est en 1928 que Patricia Wentworth, créa ce personnage, qui lui assure définitivement la célébrité.
Fille d'un général, née aux Indes, en 1878, Dora Amy Elles Dillon puis Turnbull, s'était mise à l'écriture un peu avant 1910, pour assurer l'éducation de ses enfants après le décès de son premier  mari.
Elle écrit tout d'abord des romans historiques, mais en 1923, son lectorat s'élargit après sa victoire à un concours du Daily Mail, qui fait connaître ses premiers romans policiers.
Parallèlement aux 32 volumes que comprend la série des romans ayant pour héroïne, Miss Silver, elle écrit également jusqu'à sa mort en 1961, une trentaine d'autres enquêtes sans personnage aussi récurrent.





Une dernière anecdote*, pour terminer : Patricia Wentworth, dotée d'une très mauvaise vue et d'une écriture illisible, écrivait en duo avec son second mari, le Lieutenant-Colonel George Turnbull.
Elle dictait, il écrivait, proposant quelques traits d'humour à ajouter ou quelques passages à simplifier, puis ils  relisaient ensemble le texte, se mettant d'accord sur les modifications à y apporter.

On imagine bien, les tasses de thé et la théière sur le bureau et pourquoi pas des aiguilles et de la laine entre les doigts de l'auteur...



* Source : Wikipedia

mercredi 8 août 2018

UNE PAGE D'HISTOIRE


Chaque année, ma mère, une amie commune et moi, passons une journée "entre femmes".
Une journée pour visiter un beau village bourguignon, naviguer sur le canal du Nivernais, déjeuner dans un restaurant au bord de l'eau en prenant tout le temps qui nous est nécessaire.




Cette année notre objectif était un peu plus éloigné et ambitieux : retourner à Saint-Satur, dans le Cher, où maman, alors âgée de douze ans avait vécu durant presque un an, dans  une sorte d'exode à l'envers.




En juillet 1939, ma grand-mère, qui élevait seule sa fille, décida de confier celle-ci à une amie de la famille - Tante Jeanne - pour la durée des vacances. Elle partiraient à Manzat dans le Cantal, avec deux cousines et reviendraient à Paris fin septembre.

 La déclaration de guerre, le trois septembre, changea le cours des évènements.
Si les parents des deux petites cousines vinrent chercher leurs filles, ma grand-mère, craignant les bombardements sur Paris qu'elle supposait imminents, préféra que la sienne, "la prunelle de ses yeux ", reste  loin de la capitale.

En octobre, il fut donc décidé, que Tante Jeanne et ma mère, se rapprocheraient un peu de Paris pour permettre à ma grand-mère de venir les voir, en train, tous les mois ( ce qu'elle fit toute l'année durant).
 Est-ce pour cela qu'elles s'arrêtèrent à Saint-Satur où elles n'avaient aucune attache, mais où il y avait une gare ?  
Est-ce, la nuit tombée qui les firent demander une chambre à l'hôtel du Laurier
Plus personne ne s'en souvient. Mais c'est là qu'elles s'installèrent, peut-être convaincues par l'accueil chaleureux des hôteliers.


Hôtel du Laurier. Saint-Satur. Cher.

Très vite la vie s'organisa. Un logement fut trouvé : deux pièces, dans une petite maison de la rue principale (les volets fermés).




Maman fut inscrite à l'école :




il ne s'agissait pas de plaisanter car c'était l'année du certificat d'études ! Mais là, curieusement l'accueil fut bien moins aimable qu'à l'hôtel.
La directrice, que ma mère appelle encore "la chamelle", s'empressa de créer une "classe des réfugiés", qui regroupait tous les enfants en exil, du plus petit au plus grand, qu'elle confia, bien entendu, à une jeune institutrice parisienne elle aussi réfugiée.
Mais il y a toujours une morale aux histoires  : à la fin de l'année  toutes les "réfugiées", comme les appelaient sur un ton de grand mépris la directrice,  furent reçues au certificat d'études, alors que bon nombre de ses "lumières" échouèrent...

Les courses se faisaient à proximité immédiate : à la boulangerie,



et à la charcuterie :




maman se souvient encore avec horreur des mardis matins, jours où l'on tuait le cochon, et des cris de la  pauvres bête rituellement sacrifiée.

La lessive se faisait au lavoir établi sur un petit ruisseau à l'extrémité de cette rue :




Des relations se créèrent avec d'autres réfugiés comme cette famille corse, les Giorgi, établie non loin de là, dont le plus jeune enfant était très malade.




Les mois passant les choses avaient bien changé
Dès le mois de mars un couple de cousins et leur bébé étaient venus retrouver  Tante Jeanne et ma mère, tout ce monde s'installant vaille que vaille dans les deux pièces de l'appartement.
Courant mai, des familles belges bientôt suivies par des familles françaises du nord et de l'est défilaient dans une inextricable pagaille devant la maison :

"On voyait passer des fermes entières avec des vaches, des chevaux, des gens sur des charrettes au milieu des meubles, d'autre poussant des brouettes"...

En juin, la tante Bertine, ma grand-mère et d'autres membres de la famille arrivèrent, les matelas fixés sur le  toit de la voiture... Tout le monde se serra encore plus dans le deux pièces.

Mais très vite les choses se gâtèrent. On se décida à franchir la Loire pour aller vers le sud. 
Les hommes repartis il ne restaient que des femmes : aucune ne savait conduire. Tante Bertine que rien n'effrayait, sortit dans la rue à la recherche d'un chauffeur. Elle  revint avec un boulanger qui se mit au volant.  Dans le véhicule : six personnes, dont maman bientôt treize ans sur les genoux de sa mère, un chien, des valises et toujours les matelas sur le toit...

On partit sans but précis. On roula durant des jours, tentant d'échapper à la mitraille des avions italiens.  Petit à petit l'idée de retourner à Manzat se fit jour.


Dans le groupe de droite, ma grand-mère qui tient le chien Bijou, est la deuxième en partant de la droite. A côté d'elle, ma mère. A l'extrémité gauche, la tante Bertine : une forte femme !

L'accueil y fut parfait. Le maire se démena. Une maison désaffectée, la maison Mioche, fut mise à la disposition des réfugiés dont le nombre augmentait chaque jour. 
La vie s'organisa à nouveau dans l'amitié et la solidarité




Mais pour peu de temps.
L'armistice signée toute la famille se décida à remonter à Paris... Une nouvelle aventure.

C'est donc cette histoire que nous avons revécue durant cette journée, maman retrouvant pas après pas tous les lieux de ses douze ans.
Le viaduc, qui domine la ville,  à l'époque voie de chemin de fer est devenue routier.
La grand rue  ne voit plus passer les réfugiés, mais un flot continu de voitures, camions, tracteurs, qui la rende pratiquement invivable.   
Quelques commerces subsistent encore dont une mercerie-marchande de laine comme on les aime, en fouillis, des pelotes encore et encore.
En contrôlant mes factures de carte bancaire quelques jours après, j'ai souri en constatant que la propriétaire portait un bien beau nom flamand.
Peut-être la descendante d'une famille belge descendue dans la tourmente et qui elle, n'est jamais remontée ? 


jeudi 2 août 2018

MA VIE EN PEINTURES





Titre original : "EL NERVIO ÒPTICO" -2014-
Auteure : MARIA GAINZA
Traduction de l'espagnol (Argentine) Gersende CAMEREN
Editions : Gallimard - 2018 - 177 pages 

Le beau portrait, intitulé "La petite fille assise", qui figure sur la couverture  de ce livre  est l'oeuvre d'Augusto Schiavoni (1893-1952). Celui-ci aux côtés  d'autres peintres argentins, Candido Lopez, Miguel Carlos Victorica mais également  d'Alfred de Dreux, Gustave Courbet, Hubert Robert, Henri de Toulouse-Lautrec, Foujita, Le Greco, Rothko, constituent la galerie personnelle de Maria GAINZA, historienne et critique d'art.

Chapitre après chapitre, elle nous révèle son contenu,  tout en nous renvoyant aux événements les plus marquants des différentes étapes de sa vie qui leur sont liées, construisant ainsi une "fiction autobiographique", étrange, savante et réjouissante à la fois.

Cette descendante d'une famille aristocratique sur le déclin, dotée depuis l'enfance d'un caractère pour le moins bien affirmé, qui lui a valu  et lui vaut encore, d'entretenir des relations toujours intenses et souvent conflictuelles avec ses plus ou moins proches, sait également poser sur les tableaux  un regard personnel fait d'érudition, de sensibilité et d'un refus affirmé du discours abscons, qui parfois accompagne l'art et sa critique.

Cela nous vaut d'hilarantes anecdotes, comme cette visite, pour deux clients américains,  d'une collection privée,  qu'elle doit faire, après avoir été trempée par l'orage, "en pantoufles blanches poilues", fournies généreusement par l'acide propriétaire, dont le nez aquilin semble aussi tranchant que les paroles.
Mais également de  rapides biographies,  des descriptions personnelles, sans traces de didactisme,  qui m'ont appris beaucoup et qui replacent tel ou tel à sa juste place, sans céder au respect dû aux vaches sacrées de l'époque.

"Rousseau ( Le Douanier*) n'était pas un artiste naïf mais un homme supérieur avec de bonnes raisons de se tenir à distance : il s'était rendu compte que l'air de son ciel mental était plus pur que l'atmosphère raréfiée qui flottait dans les salons de l'avant-garde...
D'un point de vue artistique, les avant-gardes ont pris plus de Rousseau que lui d'elles : on aurait pu s'attendre  à ce que le nouveau adopte à un moment donné les tics des maîtres des lieux (Picasso en premier lieu*), mais il n'en fut jamais ainsi, loin de là".


Le Douanier Rousseau : "La Guerre" (vers 1894). Musée d'Orsay. Paris.


Avec son regard aiguisé, elle nous apprend aussi à aiguiser le notre, nous donnant au passage, la clé de sa démarche.

A propos de cette "Petite-fille assise", dans laquelle elle s'est reconnue au même âge, elle écrit :

"J'étais comme ça à onze ans, les yeux écartés, glacials comme la pointe d'une aiguille, la mine renfrognée, le menton frondeur... Je sais que les raisons qui m'ont poussées vers ce tableau seraient irrecevables aux yeux de l'académie, cette maison aux esprits où règne la peur d'en être exclu, mais au bout du compte les oeuvres réussies ne sont-elles pas des miroirs en miniature ? Une oeuvre réussie ne transforme-t-elle pas la question : "que se passe-t-il ?" en "que m'arrive-t-il ?". Toute interprétation n'est-elle pas une autobiographie ?"


Elle nous invite ainsi à parcourir les musées avec un autre regard, plus conscients peut-être de nos propres réactions et de ce qu'elles impliquent dans notre perception des oeuvres d'art.




Mark Rothko. "Light red over black" (1957)

Source : en-attendant-nadeau.fr

Moins sérieusement, le charme de ce livre,  tient également à l'ironie mordante de  l'auteure, qui émaille son texte de phrases assassines d'une rare efficacité.
Pourquoi, dans ces conditions, au lieu de traduire simplement le titre original - "El Nervio Òptico"-qui correspond si bien au ton de l'ouvrage, avoir choisi pour l'édition française ce : "Ma vie en peintures", chargé d'une neutralité bien peu adaptée au caractère de l'auteure, à la cruauté de bon nombre de ses  anecdotes, comme à son style incisif qui nous porte de bout en bout de l'ouvrage ?   
  
 * toutes les indications entre parenthèses  sont de moi

mercredi 25 juillet 2018

M Train





Titre original : "M Train " 2015
Auteure : PATTI SMITH
Traduction : Nicolas RICHARD
Editions : Gallimard 2016. Folio n° 6438. 287 pages


"Ce n'est pas facile d'écrire sur rien". 

Telle est la première phrase prononcée par le cow-boy "vaguement bel homme" la première fois qu'il pénètre dans le rêve d'une Patti Smith rapidement excédée par sa nonchalante désinvolture.
C'est également ainsi que nous entrons dans ce livre qui pourrait bien "parler de rien" si son auteure, 
chanteuse, musicienne,  photographe,  écrivaine, n'était capable de tirer de "rien" les choses les plus sensibles, nous accordant le rare privilège de partager ce qu'est la vie, quand on est poète.

Patti Smith a aujourd'hui plus de soixante-cinq ans. Elle vit seule à New-york avec ses chats. Elle aime son manteau noir, les cafés et le café, les séries policières et les inspecteurs de police "dont les sautes d'humeur et le caractère obsessionnel" reflètent bien sa "propre nature", Arthur Rimbaud et William Blake, Jean Genet et Sylvia Plath, Frida Kahlo, les plages de l'océan, les maisons délabrées, les polices de caractères, partir au bout du monde pratiquement sans bagages, s'asseoir au bord d'une tombe, rester chez elle et même dans son lit. 

Elle rêve beaucoup, dialogue avec  son dessus de lit qu'elle aimerait bien faire taire mais "contrairement à une télécommande, il est tout à fait impossible d'éteindre un dessus de lit à motifs floraux", croit aux présages, consulte les tarots.

Elle se souvient de sa vie avec Fred, son amour parti trop tôt, de leurs enfants petits, de sa mère à l'écriture tremblante.

Elle vit sa solitude, aime sa routines, assume "son identité solitaire", mais supplie encore : 

"Reviens, pensai-je. Tu es parti trop longtemps. Reviens donc. J'arrêterai de voyager, je ferai ta lessive."

Elle vit "les choses comme elles sont",  enrichies par son regard de poétesse :
.
"I have smoothed the hem of the robe of Parsifal.
Watched Giotto's sheep wander from a fresco.
Prayed before holy icons unveiled, surviving time.
Held shavings swept from the hut of Geppetto.
Unzipped a body bag and beheld the face of my brother. 
Witnessed the acolyte scatter petals over  a dying poet.
I saw the smoke of incense form the shape of the days.
I saw my love return to God.
I saw things as they are."*

Vous l'aurez compris c'est un très beau livre,  dont il vaut mieux cependant choisir l'édition brochée si l'on souhaite admirer les photos, majoritairement de l'auteure, qui accompagnent le texte.


* "J'ai lissé l'ourlet de la robe de Parsifal./ J'ai regardé le mouton de Giotto s'échapper d'une fresque./ Prié devant les saintes icônes dévoilées, survécu au temps./ Gardé les copeaux de la cabane de Gepetto./ Ouvert la fermeture éclair d'une housse mortuaire et regardé le visage de mon frère./ J'ai vu la fumée de l'encens définir la forme de ma journée./ J'ai vu mon amour retourner auprès de Dieu./ J'ai vu les choses telles qu'elles sont./"

mercredi 18 juillet 2018

DE DELACROIX A GAUGUIN


 C'est sous ce titre que le musée de Grenoble présentait du 17 mars au 17 juin dernier, cent-quinze feuilles du XIXème siècle, tirées de son fonds de dessins anciens.

De grands noms : Delacroix et Gauguin bien sûr mais aussi, Corot, Fantin-Latour, Puvis de Chavannes, ainsi que de nombreux autres artistes moins connus, mais qui témoignent tout aussi bien, de l'éclectisme des mouvements artistiques de ce siècle - Romantisme, Réalisme, Impressionnisme, Symbolisme- comme de son goût des voyages dans le temps - Moyen-Age, Renaissance - et l'espace : l'Orient visité ou rêvé, l'Italie, Tahiti, et même beaucoup plus simplement, la France  dont on veut immortaliser le patrimoine  le plus modeste, comme les figures pittoresques.

Si vous n'êtes pas rebutés par la mauvaise qualité de mes photos, je vous propose donc d'admirer quelques-unes de ces oeuvres.

Commençons par la France et son histoire très revisitée avec ce dessin de Pierre-Charles Comte (1823-1895), qui, s'inspirant d'une nouvelle d'Abel Hugo, frère de Victor, nous présente la naissance d'Henri de Navarre au château de Pau.
A droite son grand-père s'apprête à baptiser le nourrisson dans la religion catholique, au vin de Jurançon. Ceci explique peut-être la joyeuse nature de notre bon roi Henri IV !
J'ai été un peu étonnée par ce baptême catholique, mais en effet, Henri de Navarre s'est converti au protestantisme plus tard, l'abjurant ensuite à deux reprises, au moment de la Saint-Barthélémy tout d'abord, puis, une fois reconverti au protestantisme, pour devenir roi de France.




L'Histoire, ces artistes la cherche aussi dans les paysages qui les entourent et dont ils veulent souligner la beauté menacée, donnant du pays une image romantique très appréciée.




Ainsi en est-il de ses "Massifs d'arbres laissant voir un château sur les collines "de Jean-Baptiste Corot (1796-1875) où  l'utilisation  estompée du fusain, donne au paysage en clair-obscur,  une atmosphère de conte.




 L' "Eglise de Fleury"de Hubert Clerget (1818-1889), dessinateur et lithographe, auteur de plusieurs planches illustrant l'ouvrage de L.L. Buron, "Vieilles églises de France", qui comme bon nombre d'autres artistes, trouve dans le développement des guides de voyages, un débouché lucratif pour ses dessins, offre au contraire une vision plus réaliste, mieux adaptée à ces volumes.

De la même façon mais dans un style différent, François Victor Sabatier (1823-1891), architecte diocésain de Nice puis de Fréjus, nous propose dans ce dessin de "La porte de la Reine" à Aigues-Mortes, une vision tout à la fois précise et intemporelle de ces deux tours du XIIIe siècle.
Rien ne bouge autour, elles sont juste là.




Le présent, et même l'instant c'est, à l'inverse ce que veut saisir Johan Barthold Jongkind (1819-1891) dans cette aquarelle de "l'Isère à Grenoble". En quelques gestes rapides, il réussit à évoquer à la fois le vaste panorama  du quai qui trente-deux ans plus tard portera son nom, et l'atmosphère entre pluie et soleil de ce bord de rivière.
Ce que les impressionnistes traduiront bientôt en peinture, Jongkind comme d'autres, l'ont déjà saisi sur leurs carnets à dessin, s'affirmant ainsi  en véritables précurseurs.



Déjà, cinquante-ans plus tôt, Eugène Delacroix (1798-1863) s'était servi de ces mêmes carnets si faciles à transporter, pour fixer ces instantanés baptisés "Figures algériennes", pris dans les rues d'Oran et d'Alger, qui lui  permettaient de garder trace d'un personnage comme "le petit juif d'Oran" (en bas au centre), d'une attitude ou du détail d'une babouche.




 Loin des bords de l'Isère c'est l'aquarelle encore, qui donne à Ernest Constant Simon (1845-1895), qui se définit bien joliment lui-même comme "aquarelliste de voyage", la possibilité de  conserver cette vue d'un Assouan aujourd'hui transformé.




Bien que très nombreux, les paysages et croquis de voyages ne sont pas les seuls témoignages de cette période.
La figure humaine y a aussi toute sa place dans  des dessins, qui sont une oeuvre en elle-même comme ce beau "Portrait de Marie-Joséphine Achard", par François Louis Français (1814-1897),




ou dans des croquis préparatoires à une oeuvre peinte de  beaucoup plus grande envergure, qui nous permettent de suivre le processus créatif de chacun.

C'est le cas  de cette "Etude de draperie" (vers 1820), version la plus aboutie des dix-neuf esquisses et études que  le jeune Delacroix a produites avant de peindre la figure de la Vierge  dans le tableau "La Vierge du Sacré-Coeur", dont Géricault lui avait confié la réalisation.












De même cette belle sanguine avec rehauts de craie blanche, du peintre  Alexandre Laemlein (1813-1871), ne constitue qu'une  première étape du travail de son auteur. 
Cette image esquissée d'après un modèle vivant, une fois dotée d'une  robe et d'ailes, deviendra un ange (beaucoup moins beau selon moi !),  dans le tableau intitulé "L'Echelle de Jacob".












 



Quant à "L'enfant endormi" (vers 1879) de Puvis de Chavannes (1824-1898), si vrai et dodu, il semble perdre toute matérialité,  dans la composition mystique du "Pauvre pêcheur".




Enfin parmi toutes ces visages humains comment oublier ce "Néophyte" de Gustave Doré (1832-1883), inspiré du Spiridion de George Sand, montrant le frère Angel, dont on partage l'effroi, égaré qu'il est au milieu des figures de cauchemar que constituent les moines séniles qui l'entourent  ?




Pour terminer, attardons-nous enfin sur ces deux beaux dessins de Gauguin, dont le trait, comme les couleurs et les sujets tranchent au milieu des autres oeuvres.

Le premier, "Paraha", seul feuillet conservé  d'un cahier intitulé : "Chez les Maories,  Sauvageries", représente contrairement à ce qu'indique son titre, un poisson papillon appelé également Chétodon raton-laveur. Incroyablement présent,  on croirait le voir nager parmi les vaguelettes des lignes écrites.




Enfin, cette jeune et gracieuse maorie dessinée vers 1892,  lors de son premier séjour à Tahiti, est l'une des plus anciennes représentations de l'"Eve tahitienne", non pas tentée par une pomme, mais par les paroles que lui glisse à l'oreille un mystérieux lézard ailé (en haut à gauche).
Peut-être est-elle l'incarnation du rêve de Gauguin (et de certains autres ?) : retourner aux sources primitives d'une humanité déjà corrompue  par une modernité trop envahissante.





Merci aux rédactrices et rédacteurs des commentaires qui accompagnaient chacune des oeuvres. Ils m'ont permis de mieux les comprendre  et ont fourni matière à une grande partie de ce texte.