lundi 8 juillet 2019

ÊTRE AMOUREUX


" Nous le rejoignîmes : en effet c'était une nuit comme je n'en vis plus jamais par la suite. La lune pleine se tenait au-dessus de la maison, derrière nous, de sorte qu'on ne la voyait pas et que la moitié de l'ombre du toit, des poteaux de bois et des rideaux de toile de la véranda était couchée de biais, en raccourci, sur le sentier sablonneux et sur le cercle de gazon. Tout le reste était clair, enveloppé par la rosée argentée et par la lumière de la lune. Le large chemin fleuri que recouvrait d'un côté l'ombre oblique des dahlias et de leurs tuteurs, toute claire, froide et brillante avec son gravier irrégulier, se perdait dans le brouillard et le lointain. A travers les arbres, on apercevait le toit lumineux de la serre, et du fossé montait un brouillard qui s'épaississait. Déjà quelques bosquets dénudés de lilas étaient lumineux jusqu'à leurs rameaux. On pouvait distinguer l'une de l'autre toutes les fleurs trempées par la rosée. L'ombre et la lumière se fondaient si bien dans les allées que celles-ci semblaient faites non d'arbres et de chemins, mais de maisons transparentes, oscillantes et frémissantes. A droite, dans l'ombre de la maison, tout était noir, indistinct et effrayant. Par contre, la cime capricieusement déployée du peuplier qui restait là bizarrement près de la maison, en haut dans la vive lumière, au lieu de s'enfuir quelque part, très loin dans le ciel bleuâtre qui semblait s'éloigner, émergeait, encore plus claire, de cette obscurité[...]



"La Nuit, effet de lune". Félix Valotton.

Il ne m'avait jamais donné le bras, ce fut moi qui pris le sien et il ne trouva pas cela anormal [... ]
Tout le monde, ce ciel, ce jardin, cet air n'étaient plus ceux que je connaissais.
Lorsque je regardais en avant, dans l'allée que nous suivions, j'avais tout le temps l'impression qu'on ne pouvait aller plus loin dans cette direction, que là-bas le monde du possible prenait fin, que tout cela devait être fixé à jamais dans sa beauté. Mais nous avancions, le monde enchanté de la beauté s'écartait et nous laissait passer ; notre jardin familier semblait être là-bas lui aussi, avec ses arbres, ses sentiers, ses feuilles mortes. En effet, nous longions des chemins, nous posions le pied sur des cercles de lumière et d'ombre, une feuille sèche craquait sous nos pas, un rameau frais effleurait mon visage. C'était bien lui qui, marchant d'un pas égal sans mot dire à côté de moi, soutenait mon bras avec précaution ; c'était bien Katia qui nous emboîtait le pas en faisant grincer ses souliers. Et c'était assurément la lune qui brillait dans le ciel au-dessus de nous à travers les branches immobiles...
Mais à chaque pas derrière nous et devant nous, le mur enchanté se refermait et je cessais de croire qu'on pût encore aller plus loin, cessais de croire en tout ce qui était.
- Oh ! une grenouille ! fit Katia.
" Qui dit cela et pourquoi ?" songeai-je. Mais ensuite je me rappelai que c'était Katia, qu'elle avait peur des grenouilles et je regardai à mes pieds. Une petite rainette fit un bond et disparut sous mes yeux, et l'on vit sa petite ombre sur l'argile claire du sentier.
- Et vous, vous n'avez pas peur ? me dit-il.
Je tournai la tête vers lui. Un tilleul manquait dans l'allée à l'endroit où nous passions... je voyais nettement son visage. Il était si beau, si radieux...
Il m'avait dit  : " Et vous, vous n'avez pas peur ?" J'avais entendu : "Je t'aime, chère enfant !" "Je t'aime, je t'aime !" répétaient son regard, son bras ; et la lumière, et l'ombre, et l'air, tout répétait les mêmes mots."


Extrait de : 

TOLSTOÏ. 
"Le bonheur conjugal

Traduction de Sylvie LUNEAU
Editions : Gallimard. Folio classique n° 622 (contient également "Le Diable" et "Lza Sonate à Kreutzer".)

lundi 1 juillet 2019

FRAÎCHEUR DES CHAMPS, FRAÎCHEURS DES VILLES...


Vous reconnaîtrez que je fais preuve d'un bel optimisme ou peut-être d'un sérieux dérangement mental, en utilisant par les temps qui courent, le joli mot de FRAÎCHEUR.

Pourtant, pour lutter contre les 40° et parfois plus en ville, qu'il nous a fallu affronter, et ce n'est probablement et malheureusement pas prêt de s'arrêter, j'ai trouvé durant ces dix jours, deux excellentes solutions :

Fraîcheur des champs :

Monter encore plus haut qu'à l'altitude où nous habitons ; dépasser Briançon et prendre la route de l'Italie ; juste avant d'entamer la montée du col du Montgenèvre, tourner à gauche ; entrer dans la merveilleuse vallée de Névache, et rouler lentement le long du torrent devenu ici presque une rivière ; traverser les villages déjà fleuris, mais encore de lilas et de pivoines ; atteindre le dernier, au moment où les premiers touristes de l'été sont déjà attablés à la terrasse de ce qui semble être le seul restaurant ; suivre une flèche et découvrir ce beau lieu *, où des tables sont dressées sous les arbres et les lilas en fleurs ; s'attabler pas très loin de la fontaine et se dire qu'ici, ma foi,  il fait vraiment très bon....







Fraîcheur des villes :

Après avoir déjeuné rapidement à une terrasse, car il fait trop chaud, car il y a trop de bruit, fait quelques courses nécessaires, dont pas mal de livres - on comprendra la nécessité -  se demander alors comment meubler le restant de cet après-midi puisque même la visite d'une autre librairie ne nous dit rien, ;  penser alors  au musée**, dont on admire régulièrement les expositions.
S'y rendre en rasant les murs et en s'accordant la pause "glace" que l'on trouve nécessaire.
Entrer dans le musée et respirer : il y fait délicieusement frais et le public est rare. Obtenir ses tickets sans contrepartie, canicule ici égale gratuité. Pénétrer dans les vastes salles aux murs blancs et aux sols parquetés de clair. Se dire que l'on n'a plus qu'à admirer, d'autant plus facilement que les fauteuils regroupés au centre sont  bien confortables.

Il y a des fleurs et des fruits :

Frédéric BAZILLE Fleurs. 1868




Osias BERT (1580-1642). Fruits et verres



Des paysages qui en cette saison font rêver :

Francesco FOSCHI. Paysage montagneux sous la neige avec diligence. 1805.




Gustave DORE. Lac en Ecosse après l'orage.







































Des jardins accueillants :


Georgette AGUTTE (1867-1922). Le café dans le jardin.




Georgette AGUTTE (1867-1922). Le jardin à Bonnières.





Des animaux charmeurs :


Marc CHAGALL (1887-1985) Le marchand de bestiaux




Georges LEBRUN. La chasse. Avant 1914






Des visages émouvants ou pleins d'énergie :


Victoria DUBOURG (1840-1926). 
Portrait de Melle Charlotte Dubourg, soeur de l'auteur.













Attribué à Adelaïde LABILLE-GUIARD ( 1749-1803)
Portrait d'un artiste.


Des rêves éveillés :


Séraphine LOUIS, dîte  Séraphine de Senlis.
Fruits. Vers 1928



























Marc CHAGALL (1887-1985)
Songe d'une nuit d'été.


























Largement plus de deux heures après, vivifié, on se sent prêt à affronter la touffeur du soir.


Au coeur du village de Névache - Le Creux Des souches - Gite - Auberge - Restaurant
Tel : +33(0)492211634 - Mail : lecreuxdessouches@gmail.com
** Musée de Grenoble : 5, place de Lavalette. 38000 Grenoble

lundi 24 juin 2019

BLOG, EN MODE ETE !


Ceci sera mon premier article... en mode "été".
Je sais que durant deux mois je n'aurai guère le temps d'écrire. Par contre recopier un texte qui m'a intéressée ou émue, partager quelques photos, souvenirs de bons moments, me semble encore à ma portée. Plutôt qu'une pause radicale c'est donc la formule que j'ai choisie pour cet été.

Premier texte donc, tiré du très émouvant recueil de textes que Joyce Carol Oates a regroupés sous le titre "Paysage perdu", dont Tania, nous avait parlé ici.

Ce paysage perdu, c'est celui de son enfance dans une  ferme de l'état de New-York, auprès de ses parents, qu'elle sait évoquer avec tant de tendresse et de respect. C'est le chemin d'une enfant devenue écrivain.



Joyce Carol Oates à Pâques, le 17 avril 1949. Photo Fred Oates.

Ce texte est adressé à sa mère Carolina Oates.

"Jonquilles, narcisses, tulipes, naissant des bulbes que tu avais plantés dans les parterres autour de la maison.
Pivoines rouges, pivoines rose pâle, spirées, zinnias. Lilas, azalées.
Poussant à l'état sauvage le long de la clotûre derrière la vieille grange, volubilis, pois de senteur et houx.
Sauvages et résistants comme les plus hautes des mauvaises herbes, des tournesols aux limites de la basse-cour.
Ta fleur favorite, les roses. Ta rose favorite, Double Delight.
Ton légume de jardin préféré, les tomates. Tes tomates préférées les First Ladies. 
Un  inventaire de nos vies.
Le monde perdu des lessives (campagnardes) : cordes à linge, draps, serviettes, pantalons, robes, sous-vêtements, chaussettes claquant au vent, un vent qui semblait incessant, comme cela paraît primitif aujourd'hui !
Et pourtant il y avait du plaisir dans la répétition, dans la familiarité même de la tâche. Prendre chaque pièce de la lessive, la secouer, la lisser, la fixer sur la corde par des épingles en bois. De ma petite chambre d'enfant au premier étage, au fond de la maison, je pouvais à tout moment regarder par la fenêtre la lessive sécher sur les cordes et y voir un reflet de notre famille, comme des silhouettes fantomatiques aperçues dans l'eau."



Le rosier Double Delight. Source : Promesse de fleurs.


Joyce Carol Oates
"Paysage perdu". De l'enfant à l'écrivain Récit.
Editions Philippe Rey - 2017 - 417 pages

mercredi 12 juin 2019

LE MUSEE DES NOURRICES ET DES ENFANTS DE L'ASSISTANCE PUBLIQUE


De plus en plus, et c'est très bien, les écomusées fleurissent dans nos villes et nos campagnes.
Le Parc Naturel Régional du Morvan, a choisi pour établir le sien, une solution particulièrement intéressante.
Plutôt que de tout regrouper sur un même site, le choix a été fait de répartir sur l'ensemble du territoire quatre  "maisons" ("des hommes et des paysages", "du seigle"", "des Galvachers" - les charretiers migrants du Morvan -, "du patrimoine oral de Bourgogne"), et trois musées : "Vauban"- le prestigieux enfant du pays-, "de l'élevage et du Charolais" - en hommage aux bêtes blanches qui paissent dans les prairies-  et celui qui nous concerne aujourd'hui et le plus émouvant de tous :" le Musée des Nourrices et des Enfants de l'Assistance Publique".


Maquette du musée


 Celui-ci, aménagé de manière très novatrice, dans une ancienne maison du bourg d'Alligny-en-Morvan (615 habitants),  se veut "un espace de mémoire, de réflexion et de partage" qui permet de retracer "à partir d'archives historiques et de témoignages sensibles",  "le parcours de ces enfants, ces femmes et ces hommes, qui ont contribué à l'histoire si particulière du Morvan".


Morvandelle et son enfant accueilli.


Car, de tout temps, le Morvan a été un pays pauvre et tout ce qui permettait d'apporter de l'argent et des bras était bienvenu.

C'est ainsi qu'en parcourant la rampe montante qui guide nos pas, en pénétrant dans les trois petites maisons qui traitent chacune d'un aspect particulier du problème, nous pouvons découvrir  à côté de l'évolution du statut de la législation concernant les enfants placés,  la vie quotidienne de ceux-ci, parfois bêtes de somme parfois enfants aimés, les caractéristiques des familles qui les accueillaient et les avantages que celles-ci tiraient de ce "métier".

Enfin,  toute une partie du musée, est consacrée à ce que l'on pourrait considérer comme "l'industrie" des "nourrices sur lieu" ces femmes pauvres, qui  partaient à Paris pour découvrir un mode de vie luxueux, dont elles bénéficiaient et qui faisaient vivre ainsi leur famille à distance, au prix de la perte de leur liberté, d'une longue séparation avec leurs proches, et du devenir souvent tragique de leur propre enfant.


"Une nourrice sur lieu".


Quelques chiffres pour illustrer l'ampleur  et sous certains aspects la cruauté de cette histoire :

-  Entre 1807 et 1891, 46 700 enfants ont été placés dans le Morvan, par les services parisiens de l'aide à l'enfance. Ceux-ci ne représentent d'ailleurs qu'un peu plus du quart, des enfants accueillis, puisqu'il faut ajouter à ce chiffre celui des enfants placés par les hospices de Bourgogne et surtout celui des enfants mis en nourrice par leurs propres parents, chez des nourrices dîtes "sur place";

- 35 600 d'entre eux ont survécus (76%) ;

- Ces  enfants étaient placés dans les milieux les plus modestes : 49% chez des ouvriers agricoles, 43 % chez des "paysans".

- Prés de 900 femmes sont parties comme " nourrices sur lieu". Environ 450, de leurs enfants sont morts durant leur absence !

- En 14 mois de présence dans une famille parisienne, une "nourrice sur lieu" gagnait quatre fois plus qu' une "nourrice sur place", salaire auquel il faut ajouter les cadeaux, parfois si peu adaptés, faits par leurs patrons, vêtements, jouets, objets précieux ;

- Une partie des "nourrices sur lieu", restait beaucoup plus longtemps dans les familles : "nourrices sèches", elles ont créé avec les enfants dont elles s'occupaient des liens parfois tendres et étroits.



Onglier, donné en cadeau par ses patrons,
à une "nourrice sur place"


Mais à côté de ces chiffres, le plus émouvant restent les témoignages :

Objets, comme ces colliers que devaient porter les enfants placés, avec la médaille sur laquelle était gravé leur "matricule" ou les carnets de suivi, sur lesquels était inscrit leur parcours, pas toujours simple ;






Vêtements, comme ces cartons de "vêtures" donnés par l'administration  jusque dans les années 1960
parfois utilisés pour tous les enfants de la famille ;






Archives orales ou écrites, toujours pudiques et poignantes, qui témoignent le plus souvent d'une vie cruelle - manger et dormir à part, trop travailler, ne faire l'objet d'aucune attention-, même si certains enfants ont connu une vie beaucoup plus facile, quand ce n'est pas totalement familiale.

Le plus célèbre enfant placé du Morvan, reste certainement Jean Genet, confié à la famille Régnier, des artisans d'Alligny en Morvan. Arrivé bébé, puis élève doué, il y passe une enfance choyée , jusqu'à la mort brutale de Madame Régnier. Tout se complique alors pour lui vers l'âge de dix ans, lorsqu'il " prend conscience de sa condition d'enfant abandonné." Il commence alors "à voler et à fuguer" ,  rejoint une école de typographie, puis à quinze ans la colonie pénitentiaire de Mettray, qu'il quittera à 18 ans.


Jean Genet, enfant, dans les bras de madame Régnier.


Aujourd'hui encore, dans les villages,  on rencontre de ses "vieux enfants", restés là où ils avaient été placés.
Certains, sales, souvent alcoolisés, semblent sortis d'une autre époque. D'autres ont fait leur vie de belle manière, poussés par leurs parents nourriciers.
Tout le monde sait que le vieux Monsieur X  est un enfant de l'Assistance Publique. Certains se souviennent encore d'une arrière-grand-mère, qui a fait construire à son retour de Paris, la belle maison familiale, que l'on nomme "maison de nourrice", beaucoup plus raffinée que ses proches voisines.

Un musée passionnant et très émouvant qui décrit globalement des vies de misère
Misère de ces enfants, abandonnés, qui se sont toujours sentis autres, misère aussi de toute une région, qui aujourd'hui sait parler de son histoire avec beaucoup de talent.

Musée des nourrices et des enfants de l'Assistance publique
Le Bourg 58230 Alligny-en-Morvan
 TEL : 03.86.78.44.05
MAIL : accueil@museedesnourrices.fr
du 1er mars au 11 novembre :
du mercredi au dimanche de 10h à 18h
fermé le samedi matin

En juillet et août :
tous les jours de 10h à 18h, sauf le mardi
fermé le samedi matin

Toutes les photos et la plupart des textes en italique proviennent du musée







vendredi 31 mai 2019

LE PLANCHER DE JOACHIM






Sous-titre : "L'histoire retrouvée d'un village français".
Auteur : JACQUES-OLIVIER BOURDON
Editions :Belin / Gallimard  Folio histoire -2017/ 2019 -233 pages.


Il était une fois, un petit château - le château de Picomtal - à flanc de montagne, juste au-dessus du village de Crots dans les Hautes-Alpes, qui, bâti au XIV ème siècle et souvent remanié, se trouve à vendre, en cette toute fin du XX ème siècle.

Au même moment, Jacques et Sharron Peureux un couple franco-américain qui cherche à s'établir dans la région, en fait l'acquisition et décide de le réhabiliter, en respectant au maximum son dernier état. Les travaux sont lourds et les parquets notamment ont grand besoin d'être changés.

Se mettant au travail, les ouvriers enlèvent les précédentes lattes et à la surprise générale, découvrent sous soixante-douze d'entre-elles, des textes écrits avec son crayon de menuisier, par  Joachim Martin, qui les a posées lors d'une précédente réhabilitation, dans les années 1880.

S'adressant à celui qu'il imagine les découvrir dans un temps fort lointain, il y raconte, la vie de son village et la sienne, avec une verve et une franchise peu communes, que lui permet la certitude de ne jamais être lu de son vivant.

Quelques années plus tard, un historien,  spécialisé dans l'histoire du XIX ème siècle, s'arrête au château qui propose des chambres d'hôtes.
Les propriétaires, qui aiment partager l'histoire du lieu, lui montrent ce trésor...


Le château de Picomtal. Crots. Hautes-Alpes.


Voici  donc comment ce livre a pu voir le jour, et comment, de la même façon, notre menuisier qui ne voulait pas être oublié, reprend vie,  apportant aux historiens un matériau exceptionnel, aux béotiens locaux ou de passage le plaisir de mieux connaître ce village, et aux habitants du lieu, ce léger frisson, que ne manque pas de provoquer la mise au jour de secrets, pendant longtemps bien cachés.

Se saisissant de ce matériau rare et pour le moins original, Jacques-Olivier Blondel, nous propose, au-delà d'une description d'un village haut-alpin en cette fin de XIXème siècle et de l'histoire de son plus évident patrimoine, un aperçu de ce petit Clochemerle, où les tensions privées et publiques s'entrecroisent et se multiplient, d'autant plus que la période est riche en changements de régimes : royauté, empire, république... sans oublier les querelles religieuses, qu'alimente avec force, la personnalité contestable et contestée d'un curé trop curieux quant à la vie privée de ses ouailles, surtout féminines, dont il apprécie, semble-t-il un peu trop la proximité.

C'est l'occasion également pour l'auteur d'approcher la personnalité de ce Joachim Martin, frustré, certes, par une réussite plus que limitée, mais homme curieux, intéressé par tout ce qui se passe dans son environnement aussi proche que lointain, qui apprécie  l'histoire dont il discute avec son client châtelain, le dessin et la peinture que pratique l'épouse de celui-ci,  et qui joue du violon lors des fêtes de village se considérant comme le meilleur ménétrier du coin.
Une vie de labeur commencée tôt auprès de son père, qui le voit conjuguer une double vie de menuisier et dans une moindre part d'agriculteur, élever quatre enfants,  dont  un rendu borgne par les soins du curé "occuliste", s'intéresser à la chose politique, sans oublier de fréquenter la confrérie des Pénitents-Noirs, où se retrouvent les hommes les plus éminents du village.

Une vie dont le plaisir n'est pas absent non plus que ce soient ceux de la bouteille, qu'il reconnaît un peu trop apprécier ou ceux que procurent la gent féminine dont il reconnait volontiers les attraits.



L'androne des Estables où vécut Joachim Martin Crots. Hautes-Alpes


Bien sûr, ceux qui comme moi pratiquent en voisins ce village, prendront à la lecture de ce livre un plaisir tout particulier.
Le charme de la proximité en moins, les  curieux d'histoire y trouveront leur compte également,  car la vie des modestes et beaucoup moins connue que celle des puissants, comme tous ceux que travaille l'envie d'écrire sur leur famille ou leur village. 

En griffonnant sur ces planches, Joachim Martin espérait être lu par l'un de ses successeurs sans jamais imaginer que la reconnaissance qu'il pourrait ainsi acquérir, soit d'une telle envergure (une émission de télévision, en plus de ce livre lui a été également consacrée).

L'histoire n'est d'ailleurs peut-être pas terminée. Les parquets du château n'ont pas tous été encore rénovés, pas plus que ceux des nombreuses maisons où il a également travaillé.

Sans souhaiter la mise à mal de toutes les vieilles maisons du village, on peut donc espérer une suite...


La fontaine en face de l'église. Crots. Hautes-Alpes.


vendredi 24 mai 2019

LA SONATE A BRIDGETOWER ( Sonata Mulatticca)




Auteur : EMMANUEL DONGALA
Editions : Actes Sud Babel - 2017 - 425 pages

Trois lieux : Paris, Londres et Vienne ; une époque charnière entre deux siècles : 1789-1803 ;
deux personnages principaux unis par les liens du sang : un père et son fils, jeune violoniste talentueux ;  une foultitude de personnages secondaires plus célèbres les uns que les autres : l'ombre de Mozart, Haydn, Haendel et Beethoven, pour ne citer que les musiciens ; trois thèmes essentiels :  la musique,  l'esclavage et la condition des Noirs en Europe, sans oublier la révolution française, dont des épisodes majeurs sont vécus "en direct".
Ainsi peut-on résumer, si l'on veut faire bref, ce  roman aussi foisonnant  que sa superbe couverture, qui, de fait, est une biographie partielle et romancée de la vie d'un jeune "Maure", comme on disait alors, George  Bridgetower, enfant prodige du violon, qui deviendra l'un des violonistes les plus connus d'Europe, et auquel Beethoven dédiera une sonate pour piano et violon, connue aujourd'hui, pour des raisons peu flatteuses pour un si grand homme, de "Sonate à Kreutzer".


George Polgreen  Bridgetower  -  1780-1860   - Source : une-autrehistoire.org


Il a fallu certainement bien du courage à Emmanuel Dongala, pour écrire  cet ouvrage, lui qui, de son propre aveu, était,  avant de se lancer dans ce travail colossal, un "véritable béotien en musique dite "classique"".

Mais le résultat est là et c'est avec un très grand plaisir que l'on découvre l'histoire de ce jeune garçon de neuf ans, poussé pour ne pas dire exploité par son père Fredercik de Augustus, un grand et bel homme "à la peau si sombre", petit-fils d'esclave né à La Barbade, devenu après une enfance tumultueuse,"officier de la cour du prince Esterhazy", et qui n'hésite pas, pour ouvrir les portes du grand monde à son fils, à se présenter  en tant que "prince d'Abyssinie". Car il faut que George, se fasse connaître dans les plus prestigieuses salles de concert et auprès des mécènes les plus généreux. Pour lui, bien sûr, mais aussi pour son père, dont le penchant pour le luxe et les jeux d'argent, nécessite des fonds toujours renouvelés, sans parler de son besoin d'affirmation d'homme Noir et libre, au milieu de l'élite des Blancs.

C'est l'occasion, pour l'auteur de nous faire découvrir,  au delà de la vie trépidante des grandes capitales européennes et de l'agitation d'un monde en pleine mutation, la vie musicale, si différente d'une capitale à l'autre : artistes de génie qui se plient ou non aux volontés de leurs protecteurs,  fragilité des egos, souvent surdimensionnés, servilité plus ou moins obligée pour obtenir l'appui d'un directeur de salle de concert ou mieux d'un prince influant, choix des programmes dont la composition nécessite de vrais talents diplomatiques, attitudes du public ici et là, parfois déconcertantes.


Pietro Longhi. "Un concert au XVIIIe siècle" (détails)

Mais le souvenir de l'esclavage n'est jamais loin non plus dans l'esprit de Frédérick de Augustus, alors que George en ignore encore tout.  L'occasion pour l'auteur, d'en rappeler les formes multiples, dont certaines oubliées qu'il juge "pire peut-être sous certains aspects", castration et infanticides.


La traite arabo-musulmane. Source : Breizinfo.com

Dernier aspect, tout aussi intéressant, celui du statut de tous ces hommes Noirs ou "Maures", qui se pensent acceptés, parce qu'ils vivent près d'un puissant, qu'ils parlent plusieurs langues de cette Europe qui les accueillent pour leurs talents... jusqu'à un certain point  et qui découvrent un jour ce qu'ils pensaient ne jamais devoir les concerner, un "cartouche" à porter pour ne pas être expulsé, ou leur devenir insupportable, une fois la mort venue.


Le Chevalier de Saint-Georges - 1745 ?-1799 - Source : classiquenews.com 

Malgré quelques légers grincements - il n'est pas toujours facile d'introduire dans un texte avec fluidité toutes les informations historiques qu'on souhaiterait y faire figurer -, la lecture de ce roman, reste un vrai plaisir : vivant, riche de beaux personnages et de situations passionnantes, émouvant parfois, c'est une lecture  (et une écoute) dont il serait bien dommage de se passer.

 

jeudi 16 mai 2019

CETTE CHOSE ETRANGE EN MOI






" La vie, les aventures, les rêves du marchand de boza Mevlut Karatas et l'histoire de ses amis,
et
Tableau de la vie à Istanbul entre 1969 et 2012, vue par les yeux de nombreux personnages"

Titre original : "Kafamda Bir Tuhaflik" - 2014  -
Auteur : OHRAN PAMUK
Traduction : Valérie GAY-AKSOY
Editions : Gallimard Folio n°6614 -2017 - 807 pages.


Voici donc l'histoire d'une vie et celle d'une ville, intimement liées.

La vie c'est celle de Mevlut Karatas, jeune garçon de douze ans, qui, comme beaucoup de ses semblables, quitte son village d'Anatolie pour rejoindre son père et son oncle à Istanbul.
Eux-mêmes sont partis quelques temps plus tôt pour y gagner leur vie, en déambulant et vendant dans les rues de la ville, du yaourt le jour, de la boza* la nuit.
Nous allons donc le suivre, durant quarante-trois ans, tout une vie modeste, mais qui se veut heureuse, malgré quelques grandes douleurs dont parfois, sur le tard, un sentiment, vite écarté, d'infériorité et d'insuffisance.
Car Mevlut, contrairement à ses cousins, ne cherche pas la réussite, même s'il l'espère avec une  touchante naïveté. Il aime ce qu'il a et s'attache à bien faire :  ses études au  lycée que peu à peu il abandonne,  sa famille aussi attentionnée que roublarde, les petits métiers qui complètent ce à quoi il ne pourra jamais renoncer : parcourir les rues d'Istanbul, sa perche sur le dos, pour livrer au domicile de ceux qui répondent à son appel, cette vieille boisson ottomane, qui permet au bon croyant de consommer un peu d'alcool sans jamais s'enivrer.


Un gecekondu. Source : journals.openedition.org

La ville, c'est la tentaculaire Istanbul à cheval sur deux continents. Pas celles des merveilles architecturales qui témoignent de sa grandeur. Non, celle des multiples quartiers, qui peu à peu ont couvert les collines, vague après vague ; les immenses "gecekondu" au-delà des murailles, les quartiers grecs et arméniens vidés depuis longtemps de leurs premiers habitants, les vieilles ruelles au-dessus desquelles penchent encore des maisons de bois, tous ces lieux  où les chiens rodent la nuit, aussi angoissants que de mauvais rêves, et que  Mevluk, voit peu à peu disparaître, jusqu'à ne plus s'y sentir chez lui, remplacés qu'ils sont par d' immenses tours,  après avoir été traversés par des voies rapides à six voies.

C'est ainsi que se déroule sous nos yeux toute une histoire : celle des hommes, dont "l'orgueil reste un problème", surtout s'ils  l'appellent "l'honneur", celles des femmes fines et courageuses,  celle des familles, aussi solidaires qu'étouffantes et qui peu à peu s'ouvrent au monde et y réussissent plus ou moins, celle d'une société marquée par le clanisme et la corruption, celle enfin des luttes politiques et sociales, qui amènent au pouvoir,  le maître que nous connaissons aujourd'hui.


Ce que devient une gecekondu. Source : T24.com.fr

Orhan Pamuk, arrive à tisser tout cela avec une maestria teintée d'humour et une totale empathie, qui donne à ce roman, pourtant cruel, une grande tendresse. 
Le choix qu'il fait de faire alterner  dans le même chapitre la voix du narrateur, toujours précédée de l'image du "bozaci"** et celle de l'un ou l'autre personnage du roman, qui corrige ce qu'il considère être une erreur, atténue un avis, ou donne sa propre vision des choses, ajoute encore au charme du texte.

Un roman puissant et magnifique, dont je vous conseille absolument la lecture.





* Boisson fermentée que l'on boit accompagnée de pois chiches grillés et de cannelle ** Marchand de Boza