mardi 15 janvier 2019

DANS LES FORETS DE SIBERIE






Auteur : SYLVAIN TESSON
Editions  : Gallimard - 2011 -  290 pages.

Voici un livre que durant longtemps je n'ai pas eu envie de lire.
Mais le Père-Noël et les fées du marketing, qui l'ont doté d'une couverture en peau "d'ours" doublée de vert, en ont décidé autrement. Et c'est très bien ainsi !

S'étant promis "de vivre en ermite avant d'avoir quarante ans", Sylvain Tesson a donc rejoint les bords du lac Baïkal, où il a vécu dans une cabane, du début du mois de février 2010 et la fin juillet de la même année.
Six mois donc, pris dans la glace, avant de découvrir l'eau, le dos appuyé à la montagne, entouré par la forêt.  Six mois dont il nous rapporte chaque journée, un long parcours, durant lequel la nature - forêt,  temps, lac, bêtes - se mêlent aux sentiments.




Atteindre la cabane n'a pas été simple depuis Irkoutsk : en camion, sur la glace, un "camion chargé ras la gueule", de provisions  et de  tout l'équipement nécessaire à "six mois de vie dans les bois", dont  des livres, des cigares et beaucoup de vodka.
S'installer a demandé quelques jours. Puis camion et amis repartent.  "Le paysage se révèle intense", "Il fait moins 33°", l'expérience peut enfin commencer. "Je vais enfin savoir si j'ai une vie intérieure".

Couper du bois, ranger, réparer, chercher partie de sa pitance quand le temps le permet, lire, contempler la fenêtre derrière laquelle tombe la neige, faire d'une mésange une amie, accueillir ceux qui passent et que l'on a envie de recevoir, partir en tirant un traîneau durant trois jours pour deux jours d'amitié et revenir chez soi, errer seul dans la forêt, escalader la montagne, s'assoir et fumer, faire du feu, croiser l'ours, partir en kayak, s'enfermer chez soi, souffrir, boire, lutter contre la gueule de bois, penser...




Tout se mêle et peu à peu les interrogations se décantent. Rien ou presque ne manque de la vie d'avant. Curieusement, tout se simplifie. La solitude déploie ses bienfaits et ses pièges. La lucidité impose ses verdicts.
Au final, l'immobilité (relative) apporte à ce voyageur frénétique, ce qu'il était venu chercher : la paix.

Craignant les mémoires d'un fier-à-bras ou d'un ermite mondain, j'ai découvert à l'opposé dans ce "carnet d'ermitage" le  récit sincère, souvent grave parfois drôle, d'un homme lucide, portant sur lui-même et le monde un regard sans oeillères. Un homme entier, force et faiblesse assumées, qui vit ce qu'il veut vivre, prêt, sans pathos, à en payer le prix.

Un livre à conserver et relire.

mardi 8 janvier 2019

LE NOËL DU COMMISSAIRE RICCIARDI




Titre original : " Per mano mia"
Auteur : MAURIZIO DE GIOVANNI 
Traduction : Odile ROUSSEAU
Editions : Rivages/noir -2018- 364 pages

Chaque mois de décembre, j'aime aller à la recherche de ces romans de Noël, que les éditeurs ne manquent pas de nous proposer pour cette occasion : Charles Dickens, Selma Lagerlöf, Agatha Christie, Anne Perry sont souvent sollicités, avec pour résultats de belles découvertes, des retrouvailles sympathiques ou de franches déceptions.
Cette année je n'ai même pas eu à me mettre en quête. C'est Maryline qui m'a apporté sur un plateau, ce " Noël du commissaire Ricciardi", cinquième volume d'une série commencée par le cycle des saisons , qui se poursuit par "Les Pâques" du même héros.


L'enfant-Jésus et Joseph. Source : lombrail-teucquam.com

J'ai passé, un bien agréable moment.

Il faut dire que de nombreux ingrédients se conjuguaient pour assurer celui-ci :
- Un grand dépaysement dans l'espace et le temps : Naples, en hiver - un guide et un plan sous les yeux ne seraient pas inutiles-  et un moment  - 1931- où l'ordre fasciste resserre son étau sur la ville.
- Des personnages principaux attachants : le  jeune commissaire Ricciardi, beau avec sa mèche rebelle  qui lui tombe sur le front, aristocrate qu'une vieille tante couve et martyrise à la fois, une âme nostalgique, poursuivie autant par son triste passé que par le don étrange qui lui fait ressentir  souffrances et pensées de ceux qui viennent brutalement de quitter la vie. Son fidèle adjoint Maione, père de famille quinquagénaire, blessé par le drame récent, qui le lie indéfectiblement à son supérieur.
- Une valse hésitation amoureuse, entre tendresse et de tristesse.
- Une intrigue étrange : un couple  de petits notables du régime, assassiné à la veille de Noël et des coupables potentiels trop évidents, symboles de la violence des temps : misère, calomnie et délation triomphantes.
- Et pour terminer, Noël bien sûr et ses traditions napolitaines, : menus de fête - fusilli à la viande, capitone, une "énorme anguille à la machoire proéminente", flanchet de veau en bouillon,  et les scauratielli, des "beignets en forme de petites tresses"-  et au-dessus de tout la crèche.


Crèche napolitaine du XVIIIe siècle. Source : regardantiquaire. canalblog.com

Aussi curieux que cela puisse sembler, c'est elle, qui est au coeur du roman et de l'intrigue. Elle, qui comme en Provence, s'enrichit chaque année d'un santon supplémentaire, elle, dont chaque personnage et chaque élément du paysage cache un symbole et permet un enseignement :

"Elle est le triomphe de foi dans la vie de tous les jours, avec les symboles de ce en quoi nous croyons qui se mêlent au quotidien. Et elle sert à faire comprendre aux enfants que Dieu, la Madone et les saints nous voient toujours, quoi que nous fassions et que par conséquent nous devons nous comporter selon Leur volonté, même lorsque nous pensons être tout seuls."

Certes...


Crèche napolitaine : chanteur. Source : holyart.fr

Poursuivant sur ma lancée, j'ai attaqué le cycle des saisons, en commençant par celle qui inaugure la série, l'Hiver. Mais cette fois point de crèche, mais l'opéra et ses chanteurs, au centre du mystère. Puis j'ai continué par le Printemps et j'y suis encore : intrigue plus confuse me semble-t-il,  multiplicité des passions, et toujours misère et violence de la plus banale - racontars et insultes - jusqu'à la plus sanglante - mutilation et meurtre -.

Je crois qu'avant de poursuivre je ferai une pause et tire de ces lectures un peu désordonnées, quelques enseignements :
- Si chaque roman forme en lui-même une entité, il vaut mieux cependant commencer par le premier, en introduisant peut-être celui de Noël avant le suivant ( à vérifier après avoir lu toute la série !), car l'histoire couvre une seule année, avec tout ce que cela implique, en termes d'évolution des personnages et de leurs rapports.
- Il est préférable  également me semble-t- il, ne pas tout lire à la suite, afin d'éviter les redites nécessaires à la lecture indépendante de chaque roman, mais un peu lassantes lorsqu'on lit la série de bout en bout.

Mais cela reste des points de détail.

Un univers original, entre réalité et moments oniriques, un contexte historique passionnant, un cadre géographique qui fait rêver,  des références culturelles enrichissantes, beaucoup de sensibilité, cela ne se refuse pas !


vendredi 28 décembre 2018

CIEL MATINAL



Pas encore le temps d'écrire, mais ce ciel, qui me semble si chargé d'espoir, je tenais à le partager avec vous !

vendredi 21 décembre 2018

POUR VOUS SOUHAITER UNE BONNE FIN D'ANNEE





Ce beau texte de Rick BASS, tiré  du "Livre de Yaak",  m'a frappée, peut-être parce qu'il décrit pour moi une certaine idée du bonheur.

Que chacun d'entre vous en soit comblé, d'une manière ou d'une autre !

A très bientôt en janvier !


"Nous habitons une minuscule cabane en rondins au bord d'un étang, qui est en fait le bras mort d'une rivière où des castors ont construit un barrage....
Ma cabane possède une grande baie vitrée donnant sur l'étang qui se déploie à  vingt pieds seulement de la fenêtre. Les hérons bleus s'y pavanent au milieu des roseaux, embrochant du bec les genouilles et les truitelles. La mère castor y mènent ses petits tous les matins. Les aigles à tête blanche le survolent, bas dans le ciel, surtout en hiver - leur vol à travers une pluie de neige est d'une beauté inouïe. La femelle de l'élan aime venir s'y poster avec son petit les jours de canicule. Parfois je m'offre une virée en canoë : j'attrape une truite ou deux pour notre dîner, ou je les pêche par simple plaisir avant de les remettre à l'eau. En hiver, les loutres s'ébattent sur la glace, à travers laquelle elles plongent, disparaissent le temps d'une minute, puis ressortent avec un poisson qu'elles partagent en famille, pas le moins du monde incommodées par la température inférieure à moins trente. Un jour d'hiver, une biche a traversé la glace, et j'ai dû me glisser hors de ma cabane, le lasso à la main pour l'aider à s'en sortir.
Au printemps, lorsque les oies et les canards font leur apparition, ailes déployées, palmes en avant pour amerrir au terme d'une longue glissade, on croirait qu'ils vont poursuivre leur vol plané et traverser notre fenêtre. Et pendant les longs crépuscules d'été les chauve-souris se pressent au-dessus de l'étang, happant les insectes, à la surface de l'eau."


vendredi 14 décembre 2018

ROGER II DE SICILE






Auteur : PIERRE AUBE
Editions : Perrin -2016 - 515 pages

Autant vous le dire tout de suite : je suis épuisée. Depuis quinze jours, au milieu des cadeaux à emballer, des listes de courses à établir, des premiers "bredele"* à confectionner, etc, etc, je caracole entre le XIe et le XIIe siècle, au milieu des chevaliers normands, aux prénoms plus romantiques les uns que les autres - Tancrède (mon préféré), Bohémond, Guillaume, Drogon, Onfroi - entre sud de l'Italie, Sicile, côte africaine, et Orient.
Tout cela pour en apprendre plus, ou plutôt tout découvrir, sur celui dont le prénom ne fait plus rêver personne : Roger II de Sicile (1095-1154).

Tout a commencé par un reportage d'Arte, sur la chapelle palatine de Palerme : un grand éblouissement et un grand étonnement devant l'extraordinaire beauté de ce monument et la vie évoquée de ce souverain, qui semblait, tout en restant chrétien, avoir su respecter l'ensemble de ses sujets, qu'il soient chrétiens, mais grecs, juifs ou, pour les plus nombreux, musulmans.
Comme c'est sa propre mère,  la grande Adelaïde qui vantait ses mérites, j'ai pensé qu'il valait mieux chercher une autre source avant de statuer définitivement sur son compte.


Chapelle Palatine de Palerme consacrée en avril 1140.

Pour tout dire rien n'est simple et tout commence un peu plus d'une génération avant la naissance de Roger II, "de très modeste façon. Presque subreptice."
Quelques chevaliers normands, souvent les puînés de familles nobles établies dans notre actuelle Normandie descendent vers le sud de l'Italie, aux alentours de l'an mille.
Sont-ils venus pour lutter contre les "incroyants" si bien implantés en Sicile ? Sont-ils venus pour se louer en tant que mercenaires ? Sont-ils venus pour s'octroyer des terres ?  Nul n'en a plus vraiment le souvenir. Ce qui est certain c'est qu'ils sont détestés :
"Des brigands sans excès de scrupules", "plus atroces que les grecs, plus féroces que les sarrasins".

Parmi eux, les fils de Tancrède de Hauteville, obscur baron du Cotentin, nés de deux lits différents.
Autant par l'épée que par alliances ceux de Murielle - Guillaume, Drogon, Onfroi - deviendront successivement comtes de Pouille, tandis que ceux de Frésende, - Robert Guiscard  et son cadet Roger Ier dit "Le grand Comte" -  se pareront bientôt des titres de duc de Pouille pour le premier  et de comte de Sicile et de Calabre pour le plus jeune.
Roger II, fils de ce dernier, saura ensuite réunir les deux héritages, et jouant des conflits qui à la même époque déchirent la papauté, comme les terres au nord et au sud de son domaine terrestre, n'aura plus qu'à se faire couronner roi de Sicile et étendre son influence vers l'Orient et sur la côte de cette Ifrîqiyya si longuement convoitée.


Le couronnement du roi Roger... par le Christ.
Eglise de la Martorana. Palerme. Sicile.

Enfin "n'aura plus", c'est aller un peu vite en besogne.
De fait, durant des décennies, il lui faudra lutter dans le pied de la botte, contre les barons, souvent des très proches, les villes  jalouses de leurs libertés, les évêques et autres soutiens des papes qui se succèdent où règnent en même temps.
C'est une vie de guerrier, jamais en repos ou presque, juste quelques mois l'hiver dans sa bien-aimée Sicile.
Il lui faudra également surveiller les ambitions des uns et des autres à Constantinople, Venise, Jérusalem,  tacher de réparer l'affront fait jadis à sa mère.
Il lui  faudra se montrer sans pitié - il ne recule pas devant massacres et pillages - mais aussi savoir abaisser les vaincus, mais parfois  pas trop, savoir récompenser les fidèles tout en leur tenant la bride.
Il lui faudra savoir légiférer, chercher à toujours en savoir plus sur le monde qui l'entoure, mais aussi aux yeux du monde proclamer la gloire de Dieu et la sienne propre, sur  et entre les murs des cathédrales et chapelles qu'il laissera derrière lui, tout en respectant la foi des autres.



La carte du monde, dite "Le livre du roi Roger",, dressée par Al Idrîssî, à la demande de Roger II de Sicile.

C'est donc bien un homme  complexe et passionnant que ce roi-là et les historiens ne s'y sont pas trompés  :

  "Homme d'une disponibilité d'esprit illimitée, d'une hardiesse sans égale", doté d'"un sens aigu du possible et des compromis indispensables pour pouvoir atteindre l'essentiel, d'"une curiosité intellectuelle sans préjugés",  d'"un penchant certain pour la majesté et la magnificence"**

C'est un livre tout aussi complexe et passionnant que celui-ci, érudit sans être pédant, bien écrit, ne manquant pas d'humour, que j'ai quitté, remplie d'admiration pour celui qui en était le sujet, comme pour son auteur capable de rendre claire ou presque, une succession d'évènements et de  personnages, qui sous une autre plume, serait restée inextricable.


Chapelle palatine de Palerme. La Genèse sous les incroyables plafonds réalisés par des artistes musulmans.

* petits gâteaux de Noël alsaciens.
** Lucien Musset

samedi 1 décembre 2018

CHEMINS





Auteur : AXEL KAHN
Editions : Stock - 2018 - 281 pages.

Agé aujourd'hui de soixante-quatorze ans, Axel KAHN, qui fut et/ou est encore, médecin, généticien, directeur de recherche à l'INSERM, directeur de l'Institut Cochin, président de l'université Paris-Descartes, membre du comité national d'Ethique, homme politique (ouf !)...
a choisi, dans ce qui se révèle être une  biographie privée, de se définir avant tout comme  un marcheur.
On lui reconnaît bien volontiers ce titre, lorsque l'on sait que selon ses calculs, il a parcouru jusqu'à aujourd'hui,  plus de 100 000 km à pieds, "marathons et autres épreuves sur longue distance" exclus.




C'est donc de ses chemins parcourus qu'il nous parle, des premiers, sur ses jambes d'enfant, dans la campagne de sa Touraine natale, jusqu'aux plus récents, sur ses jambes d'homme âgé, qui continuent à le conduire, après deux traversées en diagonale de la France, au coeur de son terrain de vie favori : la montagne.

Des chemins parfois heureux, comme ceux suivis, petit garçon avec ses parents dans le Jura ou ses chemins amoureux d'homme adulte en compagnie de cette "Elle", dont il ne nous dit pas grand-chose, sinon, en creux, qu'elle reste inoubliée, des chemins parfois malheureux comme ceux de Corse, arpentés après le décès de son père.

Des chemins qui dans tous les cas cependant l'ont mené vers la beauté, le sublime, la liberté ou à l'inverse, vers ce que la vie a de plus quotidien, au coeur de la France, dont il explore  ainsi, les misères et les richesses.




A sa suite, on découvre de quelle façon cet enfant bien cruellement  arraché à cinq ans à tout ce qui était son monde, a réussi un riche parcours d'homme, sans parler de son parcours professionnel dont il ne dit à peu près rien, malgré le divorce de ses parents, la maladie, le "chaos de [sa] vie familiale", les déconvenues politiques....

Un beau parcours de résilience en quelque sorte, dans lequel l'auto-apitoiement n'a jamais sa place
Non, ici on parle de courage, d'exigence, de responsabilité même si "on est loin d'aimer tout ce dont on se reconnaît responsable".
On comprend qu'il lui a fallu toute une vie pour se libérer de l'injonction paternelle, laissée en héritage,  dans des circonstances particulièrement dramatiques,  à être "raisonnable et humain".
Raisonnable, pas toujours, mais c'est certainement mieux ainsi, mais humain, sans aucun doute.




J'ai eu plaisir à lire ce livre qui m'a permis de mieux connaître celui qui l'a écrit, même si parfois je me suis demandée si, après le très bon accueil de ses ouvrages précédents*, ce n'était pas un peu un livre de commande, comme les éditeurs en font souvent et parfois hélas, pour surfer sur le succès d'un auteur, surtout s'il est vieillissant.

Mais qu'importe. La rencontre avec un "honnête homme" n'est jamais à négliger !


* Dont : " Pensées en chemin : ma France des Ardennes au Pays basque" et 
              " Entre deux mers : voyage au bout de soi"

Toutes les photos ont été prises autour du hameau de Dormillouse, dans les Hautes-Alpes, qu'Axel Kahn semble très bien connaître pour l'avoir beaucoup fréquenté.

vendredi 23 novembre 2018

LES BEAUX MARIAGES





Titre original : "The custom of the country"
Auteure : EDITH WHARTON
Traduction : Suzanne MAYOUX
Editions : Les Belles Lettres -2018- 562 pages

Ah, comme elle est belle et désirable, Ondine Spragg ! Aussi ondoyante et charmante, que son prénom peut le laisser espérer. Comme elle est volontaire aussi et comme sait bien obtenir tout ce qu'elle désire, habituée qu'elle est à faire plier ceux qui l'entourent, ses parents en tout premier lieu,  des "parents-cariatides", qui n'ont existé que pour elle et qui n'ont jamais su rien lui refuser.
Son pouvoir sur eux a su si bien jouer qu'ils sont à présent installés à New-York, non pas dans leur maison, ils n'en ont pas les moyens, mais dans un hôtel assez chic cependant pour faire croire que c'est un choix et non une nécessité. N'y rencontre-t-on pas tous ceux qui comptent ?  C'est du moins ce qu'elle espère. Car son projet est simple : réussir.

Réussir, dans ce monde là et à cette époque, cela signifie pour une jeune-femme, faire un beau mariage et pour Ondine, qui est  très ambitieuse, faire même un très beau mariage.


Mr and Mrs I.N. Phelps Stokes
John Singer Sargent (1856-1925)

Elle va parfaitement y parvenir, tout au moins aux yeux des autres.
Epouser Ralph Marvell, dont la maison s'ouvre sur Washington Square, c'est pénétrer dans ce que la haute-société  new-yorkaise a de meilleur, de plus aristocratique même.
Ralph Marvell a une seule ambition : écrire. Le monde des affaires lui est totalement étranger. Il faut dire qu'il a été élevé ainsi, dans cette oisiveté distinguée, pétrie d'intelligence, de culture et de sensibilité. Il connaît tous les codes, les respecte, mais sait aussi les bousculer - n'est-ce pas justement ce qu'il fait en épousant Ondine ?- tant il est confiant en leur valeur, confiant également en cette jeune épouse si belle mais un peu frustre, qu'il saura guider jusqu'à  lui.

Mais il n'a pas compris :  pour Ondine, ce qui compte c'est l'argent et ce qu'il procure : toilettes, bijoux, voyages en Europe, dîners, sorties, respectabilité, ou tout au moins ce qui pour elle en tient lieu... Tout ce qui permet de se mettre en scène et de se faire admirer. 
Pas exactement ce que lui-même apprécie, promenades solitaires autour de Florence, cieux à admirer d'autant mieux que l'on est deux, partages silencieux devant les beautés du monde. Quant à la respectabilité il en est l'image même.

La chute sera brutale et même plus que cruelle, mais l'histoire n'est pas finie, du moins pour Ondine.


Portrait de Lady Helene Vincent, vicomtesse d'Abernan
John Singer Sargent (1856-1925)

Très vite, elle se met en chasse de nouvelles proies :  les unes s'échapperont, d'autres succomberont.
Mais elle, ne change pas : toujours belle, toujours incapable de comprendre les valeurs des autres, toujours imperméable à la ruine et aux malheurs qu'elle sème autour d'elle avec une totale insensibilité, elle continue à avancer ou plutôt à boucler la boucle, en devenant ce qu'elle n'a jamais cessé d'être : une arriviste, toujours insatisfaite. 

C'est un livre cruel que celui-ci. Un livre ou la critique n'épargne aucun bord, ni les femmes ni les hommes enchaînés les uns aux autres par "les moeurs de leur pays", décrivant tout à la fois la fin d'un monde et le début du suivant, celui dans lequel nous sommes.

Pour l'écrire il a fallu toute l'expérience d'Edith Wharton, toute son ironie, toute sa lucidité, tout son art de l'écriture, auquel, m'a-t-il semblé la traduction ne rend pas toujours hommage.

Edith Wharton et Henry James étaient amis. En les lisant, on comprend pourquoi. 
Je sors de leur lecture toujours emplie de la plus grande admiration.


Une fois de plus je ne saurais trop vous conseiller de ne lire la quatrième de couverture qu'après avoir lu le livre. Celle-ci m'a semblé particulièrement intrusive et, comment-dire, inadaptée quant à sa conclusion ?