vendredi 14 décembre 2018

ROGER II DE SICILE






Auteur : PIERRE AUBE
Editions : Perrin -2016 - 515 pages

Autant vous le dire tout de suite : je suis épuisée. Depuis quinze jours, au milieu des cadeaux à emballer, des listes de courses à établir, des premiers "bredele"* à confectionner, etc, etc, je caracole entre le XIe et le XIIe siècle, au milieu des chevaliers normands, aux prénoms plus romantiques les uns que les autres - Tancrède (mon préféré), Bohémond, Guillaume, Drogon, Onfroi - entre sud de l'Italie, Sicile, côte africaine, et Orient.
Tout cela pour en apprendre plus, ou plutôt tout découvrir, sur celui dont le prénom ne fait plus rêver personne : Roger II de Sicile (1095-1154).

Tout a commencé par un reportage d'Arte, sur la chapelle palatine de Palerme : un grand éblouissement et un grand étonnement devant l'extraordinaire beauté de ce monument et la vie évoquée de ce souverain, qui semblait, tout en restant chrétien, avoir su respecter l'ensemble de ses sujets, qu'il soient chrétiens, mais grecs, juifs ou, pour les plus nombreux, musulmans.
Comme c'est sa propre mère,  la grande Adelaïde qui vantait ses mérites, j'ai pensé qu'il valait mieux chercher une autre source avant de statuer définitivement sur son compte.


Chapelle Palatine de Palerme consacrée en avril 1140.

Pour tout dire rien n'est simple et tout commence un peu plus d'une génération avant la naissance de Roger II, "de très modeste façon. Presque subreptice."
Quelques chevaliers normands, souvent les puînés de familles nobles établies dans notre actuelle Normandie descendent vers le sud de l'Italie, aux alentours de l'an mille.
Sont-ils venus pour lutter contre les "incroyants" si bien implantés en Sicile ? Sont-ils venus pour se louer en tant que mercenaires ? Sont-ils venus pour s'octroyer des terres ?  Nul n'en a plus vraiment le souvenir. Ce qui est certain c'est qu'ils sont détestés :
"Des brigands sans excès de scrupules", "plus atroces que les grecs, plus féroces que les sarrasins".

Parmi eux, les fils de Tancrède de Hauteville, obscur baron du Cotentin, nés de deux lits différents.
Autant par l'épée que par alliances ceux de Murielle - Guillaume, Drogon, Onfroi - deviendront successivement comtes de Pouille, tandis que ceux de Frésende, - Robert Guiscard  et son cadet Roger Ier dit "Le grand Comte" -  se pareront bientôt des titres de duc de Pouille pour le premier  et de comte de Sicile et de Calabre pour le plus jeune.
Roger II, fils de ce dernier, saura ensuite réunir les deux héritages, et jouant des conflits qui à la même époque déchirent la papauté, comme les terres au nord et au sud de son domaine terrestre, n'aura plus qu'à se faire couronner roi de Sicile et étendre son influence vers l'Orient et sur la côte de cette Ifrîqiyya si longuement convoitée.


Le couronnement du roi Roger... par le Christ.
Eglise de la Martorana. Palerme. Sicile.

Enfin "n'aura plus", c'est aller un peu vite en besogne.
De fait, durant des décennies, il lui faudra lutter dans le pied de la botte, contre les barons, souvent des très proches, les villes  jalouses de leurs libertés, les évêques et autres soutiens des papes qui se succèdent où règnent en même temps.
C'est une vie de guerrier, jamais en repos ou presque, juste quelques mois l'hiver dans sa bien-aimée Sicile.
Il lui faudra également surveiller les ambitions des uns et des autres à Constantinople, Venise, Jérusalem,  tacher de réparer l'affront fait jadis à sa mère.
Il lui  faudra se montrer sans pitié - il ne recule pas devant massacres et pillages - mais aussi savoir abaisser les vaincus, mais parfois  pas trop, savoir récompenser les fidèles tout en leur tenant la bride.
Il lui faudra savoir légiférer, chercher à toujours en savoir plus sur le monde qui l'entoure, mais aussi aux yeux du monde proclamer la gloire de Dieu et la sienne propre, sur  et entre les murs des cathédrales et chapelles qu'il laissera derrière lui, tout en respectant la foi des autres.



La carte du monde, dite "Le livre du roi Roger",, dressée par Al Idrîssî, à la demande de Roger II de Sicile.

C'est donc bien un homme  complexe et passionnant que ce roi-là et les historiens ne s'y sont pas trompés  :

  "Homme d'une disponibilité d'esprit illimitée, d'une hardiesse sans égale", doté d'"un sens aigu du possible et des compromis indispensables pour pouvoir atteindre l'essentiel, d'"une curiosité intellectuelle sans préjugés",  d'"un penchant certain pour la majesté et la magnificence"**

C'est un livre tout aussi complexe et passionnant que celui-ci, érudit sans être pédant, bien écrit, ne manquant pas d'humour, que j'ai quitté, remplie d'admiration pour celui qui en était le sujet, comme pour son auteur capable de rendre claire ou presque, une succession d'évènements et de  personnages, qui sous une autre plume, serait restée inextricable.


Chapelle palatine de Palerme. La Genèse sous les incroyables plafonds réalisés par des artistes musulmans.

* petits gâteaux de Noël alsaciens.
** Lucien Musset

samedi 1 décembre 2018

CHEMINS





Auteur : AXEL KAHN
Editions : Stock - 2018 - 281 pages.

Agé aujourd'hui de soixante-quatorze ans, Axel KAHN, qui fut et/ou est encore, médecin, généticien, directeur de recherche à l'INSERM, directeur de l'Institut Cochin, président de l'université Paris-Descartes, membre du comité national d'Ethique, homme politique (ouf !)...
a choisi, dans ce qui se révèle être une  biographie privée, de se définir avant tout comme  un marcheur.
On lui reconnaît bien volontiers ce titre, lorsque l'on sait que selon ses calculs, il a parcouru jusqu'à aujourd'hui,  plus de 100 000 km à pieds, "marathons et autres épreuves sur longue distance" exclus.




C'est donc de ses chemins parcourus qu'il nous parle, des premiers, sur ses jambes d'enfant, dans la campagne de sa Touraine natale, jusqu'aux plus récents, sur ses jambes d'homme âgé, qui continuent à le conduire, après deux traversées en diagonale de la France, au coeur de son terrain de vie favori : la montagne.

Des chemins parfois heureux, comme ceux suivis, petit garçon avec ses parents dans le Jura ou ses chemins amoureux d'homme adulte en compagnie de cette "Elle", dont il ne nous dit pas grand-chose, sinon, en creux, qu'elle reste inoubliée, des chemins parfois malheureux comme ceux de Corse, arpentés après le décès de son père.

Des chemins qui dans tous les cas cependant l'ont mené vers la beauté, le sublime, la liberté ou à l'inverse, vers ce que la vie a de plus quotidien, au coeur de la France, dont il explore  ainsi, les misères et les richesses.




A sa suite, on découvre de quelle façon cet enfant bien cruellement  arraché à cinq ans à tout ce qui était son monde, a réussi un riche parcours d'homme, sans parler de son parcours professionnel dont il ne dit à peu près rien, malgré le divorce de ses parents, la maladie, le "chaos de [sa] vie familiale", les déconvenues politiques....

Un beau parcours de résilience en quelque sorte, dans lequel l'auto-apitoiement n'a jamais sa place. 
Non, ici on parle de courage, d'exigence, de responsabilité même si "on est loin d'aimer tout ce dont on se reconnaît responsable".
On comprend qu'il lui a fallu toute une vie pour se libérer de l'injonction paternelle, laissée en héritage,  dans des circonstances particulièrement dramatiques,  à être "raisonnable et humain".
Raisonnable, pas toujours, mais c'est certainement mieux ainsi, mais humain, sans aucun doute.




J'ai eu plaisir à lire ce livre qui m'a permis de mieux connaître celui qui l'a écrit, même si parfois je me suis demandée si, après le très bon accueil de ses ouvrages précédents*, ce n'était pas un peu un livre de commande, comme les éditeurs en font souvent et parfois hélas, pour surfer sur le succès d'un auteur, surtout s'il est vieillissant.

Mais qu'importe. La rencontre avec un "honnête homme" n'est jamais à négliger !


* Dont : " Pensées en chemin : ma France des Ardennes au Pays basque" et 
              " Entre deux mers : voyage au bout de soi"

Toutes les photos ont été prises autour du hameau de Dormillouse, dans les Hautes-Alpes, qu'Axel Kahn semble très bien connaître pour l'avoir beaucoup fréquenté.

vendredi 23 novembre 2018

LES BEAUX MARIAGES





Titre original : "The custom of the country"
Auteure : EDITH WHARTON
Traduction : Suzanne MAYOUX
Editions : Les Belles Lettres -2018- 562 pages

Ah, comme elle est belle et désirable, Ondine Spragg ! Aussi ondoyante et charmante, que son prénom peut le laisser espérer. Comme elle est volontaire aussi et comme sait bien obtenir tout ce qu'elle désire, habituée qu'elle est à faire plier ceux qui l'entourent, ses parents en tout premier lieu,  des "parents-cariatides", qui n'ont existé que pour elle et qui n'ont jamais su rien lui refuser.
Son pouvoir sur eux a su si bien jouer qu'ils sont à présent installés à New-York, non pas dans leur maison, ils n'en ont pas les moyens, mais dans un hôtel assez chic cependant pour faire croire que c'est un choix et non une nécessité. N'y rencontre-t-on pas tous ceux qui comptent ?  C'est du moins ce qu'elle espère. Car son projet est simple : réussir.

Réussir, dans ce monde là et à cette époque, cela signifie pour une jeune-femme, faire un beau mariage et pour Ondine, qui est  très ambitieuse, faire même un très beau mariage.


Mr and Mrs I.N. Phelps Stokes
John Singer Sargent (1856-1925)

Elle va parfaitement y parvenir, tout au moins aux yeux des autres.
Epouser Ralph Marvell, dont la maison s'ouvre sur Washington Square, c'est pénétrer dans ce que la haute-société  new-yorkaise a de meilleur, de plus aristocratique même.
Ralph Marvell a une seule ambition : écrire. Le monde des affaires lui est totalement étranger. Il faut dire qu'il a été élevé ainsi, dans cette oisiveté distinguée, pétrie d'intelligence, de culture et de sensibilité. Il connaît tous les codes, les respecte, mais sait aussi les bousculer - n'est-ce pas justement ce qu'il fait en épousant Ondine ?- tant il est confiant en leur valeur, confiant également en cette jeune épouse si belle mais un peu frustre, qu'il saura guider jusqu'à  lui.

Mais il n'a pas compris :  pour Ondine, ce qui compte c'est l'argent et ce qu'il procure : toilettes, bijoux, voyages en Europe, dîners, sorties, respectabilité, ou tout au moins ce qui pour elle en tient lieu... Tout ce qui permet de se mettre en scène et de se faire admirer. 
Pas exactement ce que lui-même apprécie, promenades solitaires autour de Florence, cieux à admirer d'autant mieux que l'on est deux, partages silencieux devant les beautés du monde. Quant à la respectabilité il en est l'image même.

La chute sera brutale et même plus que cruelle, mais l'histoire n'est pas finie, du moins pour Ondine.


Portrait de Lady Helene Vincent, vicomtesse d'Abernan
John Singer Sargent (1856-1925)

Très vite, elle se met en chasse de nouvelles proies :  les unes s'échapperont, d'autres succomberont.
Mais elle, ne change pas : toujours belle, toujours incapable de comprendre les valeurs des autres, toujours imperméable à la ruine et aux malheurs qu'elle sème autour d'elle avec une totale insensibilité, elle continue à avancer ou plutôt à boucler la boucle, en devenant ce qu'elle n'a jamais cessé d'être : une arriviste, toujours insatisfaite. 

C'est un livre cruel que celui-ci. Un livre ou la critique n'épargne aucun bord, ni les femmes ni les hommes enchaînés les uns aux autres par "les moeurs de leur pays", décrivant tout à la fois la fin d'un monde et le début du suivant, celui dans lequel nous sommes.

Pour l'écrire il a fallu toute l'expérience d'Edith Wharton, toute son ironie, toute sa lucidité, tout son art de l'écriture, auquel, m'a-t-il semblé la traduction ne rend pas toujours hommage.

Edith Wharton et Henry James étaient amis. En les lisant, on comprend pourquoi. 
Je sors de leur lecture toujours emplie de la plus grande admiration.


Une fois de plus je ne saurais trop vous conseiller de ne lire la quatrième de couverture qu'après avoir lu le livre. Celle-ci m'a semblé particulièrement intrusive et, comment-dire, inadaptée quant à sa conclusion ? 


jeudi 15 novembre 2018

COMME TOUS LES APRES-MIDI




Titre original : Mesl-e Hame-ye Asr-hâ
Auteure : ZOYÂ PIRZÄD
Traduction du persan (Iran) : Christophe BALAŸ
Couverture : David PIERSON
Editions :  ZULMA -2007, 2015- 132 pages


Cela a été un grand plaisir pour moi, de découvrir dans la touffeur et le tohu-bohu de la FNAC de Marseille, ce petit livre à  la couverture d'un vert printanier, qui correspond si bien à la beauté et à la simplicité de ce livre.
Le plus important, cependant était le nom de l'auteure, dont j'avais déjà lu, avec bonheur, plusieurs livres, dont un chroniqué ici

Pas de roman cette fois, mais dix-huit très courtes nouvelles, dont certaines m'ont fait penser à des poèmes en prose, ceci n'engageant que moi !

Deux d'entre elles ont pour héros des hommes, perçus dans un moment de fragilité.
Les seize autres parlent de la vie des femmes, saisie dans une continuité quasi hypnotique : bébé, petite-fille, jeune-fille, jeune femme, femme mûre, femme âgée, ou d'une étape de celle-ci, pas un moment drame ni d'intense bonheur, non, juste un moment banal, ou qui semble l'être, alors que pourtant, sans que rien ne se passe vraiment, la vie bascule.


Femme au bouquet de fleurs. Iran, période Séféride. Vers 1575.
Peinture à l'eau et or sur papier. Smithsonian museum of Arts. Washington.


Toutes ces femmes ne sont en rien des héroïnes. Ce sont des femmes mariées ou veuves. Très peu d'entre elles travaillent à l'extérieur. Elles tiennent leur maison, s'occupent avec tendresse de leurs enfants, font la cuisine, beaucoup de cuisine, arrosent leurs fleurs, avec comme seul horizon, mais ce n'est pas une punition, le bout de la rue où tout s'agite un peu trop, le pêcher qui année après année s'entête à fleurir.
Si certaines ont parfois envie de faire autre chose, écrire une histoire par exemple, la plupart se satisfont de cette vie, sachant qu'elles tiennent leur rôle.
Leurs maris n'ont rien de tyrans : ils vont à leur bureau et rentrent chez eux le soir. Si le menu ne leur plaît pas, ils peuvent se permettre une petite grimace mais mangent "sans faire d'histoire".

Où sommes-nous ? En Iran. A quelle époque sommes-nous ? Quelque part entre les années cinquante du siècle dernier et aujourd'hui. En fait dans un espace intemporel, -s'il est possible d'écrire côte à côte ces deux mots -même si, dans les dernières nouvelles, une actualité proche ou un peu plus lointaine semble laisser sa marque.


Iran, Ispahan. Panneau de céramique à la joute poétique. XVIIe siècle. Musée du Louvre. Paris

Rien ne se passe ou si peu et pourtant tant de choses son dîtes : sur la vie, sa brièveté, ses bonheurs minuscules, ses  grands malheurs, sa fragilité.
Aucun pathos ici, des mots simples, des phrases fluides, qui rendent toute la vérité des moments que  la sensibilité et  l'oeil exercé de l'auteure  savent si bien saisir.

Un vrai bonheur de lecture à ne pas manquer.

Je tiens de plus à préciser qu'habituellement je ne goûte que très peu les nouvelles. Alors...


dimanche 11 novembre 2018

11 NOVEMBRE 1918


Il y a cent ans se terminait, sur le front occidental, la terrible guerre de 14-18.
Trois de mes arrière-grands-pères, y ont participé.  Mes deux grands-pères également.


Hôpital militaire. Mon grand-père est le jeune-homme en chemise blanche et portant un calot, assis sur une chaise ,en bas à droite.


Le premier de mes arrière-grands-pères,  se prénommait Firmin : rattaché à un régiment de "Gardes des Voies et des Communications" (g.v.c), du fait de son âge - 45 ans en 1914 -, fort caractère,  il a repris ensuite sa vie, sans sembler en avoir été  affecté, jusqu'à sa mort en 1952.

Le deuxième,  qui portait, pour des raisons assez romanesques, l'impérial prénom de Charlemagne, simple soldat également dans un régiment du génie,  a été gazé. Il est mort quatorze ans après la fin de la guerre à l'âge de cinquante-trois ans.

Le troisième, Barthélémy, quarante-huit ans au début du conflit,  flamboyant "chef de musique de  première classe au 89ème régiment d'infanterie", a participé au conflit jusqu'au 31 janvier 1917, date à laquelle, la limite d'âge atteinte, il a été mis à la retraite. Il s'est retiré dans ses foyers, honoré par la croix de guerre et la légion d'honneur.


Un poilu. Dessin de mon grand-père.

Mon grand-père paternel, Firmin, fils de Firmin, s'était engagé à peine âgé de dix-sept ans. 
Parti de son Languedoc natal,  enrôlé successivement dans plusieurs régiments d'infanterie, notamment en tant que mitrailleur  il a participé à toutes les grands batailles du front de l'est, dont la Marne et Verdun...  
Marqué à vie, il est resté un homme silencieux, renfermé, morose,  d'une extrême sensibilité, qui n'évoquait jamais ses années de guerre. Il  a cependant vécu jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Nous nous sommes beaucoup aimés.
Quant à mon grand-père maternel, ne l'ayant jamais connu je ne sais malheureusement rien de son parcours militaire.




Nous avons eu la chance, de retrouver dans une boîte à chaussures, une cinquantaine de cartes postales que  mon grand-père paternel et son père (les deux Firmin) ont échangé durant cette période, ainsi que  celles qu'ils envoyaient à leur mère ou épouse, restée à Sète (Cette à l'époque) avec son plus jeune fils.
C'est un précieux héritage.

En ce jour,  je voudrais juste partager avec vous deux d'entre elles, particulièrement émouvantes.




La première,  datée du mois d'avril probablement 1916, est écrite au crayon par mon arrière-grand-père  et est adressée à sa femme.




Proche de l'unité de son fils, il le cherche, dans le cahot qui suit la bataille :

"Le 20 avril. 8 heures du matin. Je suis à revigny j'ai marché toute la nuit de village en village sans pouvoir trouver le petit je me prépare à rentrer à Eclaron je suis très fatigué j'ai fait à pied toute la nuit 37 km je vous embrasse Bonneil" 



La seconde, envoyée par mon grand-père à sa mère fait preuve d'un sens de l'ellipse, qui témoigne chez lui cependant d'un  grand besoin "de dire", qu'il réfrène habituellement dans tous ses courriers, qui consistent le plus souvent en ces simples phrases :


" Chère maman
Je vais toujours très bien. Ne te fais pas de mauvais sang. Je t'embrasse."















Datée du 20 août 1916, en pleine bataille de Verdun, il écrit :

" Chère maman,  
Nous venons d'être relevés des lignes et je t'assure que cela n'a pas été un petit travail. Les tranchées étaient pleines d'eau. Nous sommes tout près du camp de Mailly. Je crois que nous allons faire des manoeuvres. Donne bien le bonjour chez tante. Je vous embrasse bien fort Albert (son jeune frère)  et toi. 
Firmin"




En ce jour, je pense à eux et à tous les autres, de tous les bords.


lundi 5 novembre 2018

LES HUIT MONTAGNES




Titre original : " LE OTTO MONTAGNE " - 2016 -
Auteur PAOLO COGNETTI
Traduction : Anita ROCHEDY
Editions : Stock  2017. - 299 pages-
Vient également de paraître en Poche

C'est un livre que j'ai lu comme je n'aime pas le faire. Sans trop de continuité et l'esprit trop pris par ailleurs, ce qui explique probablement que je me sens un peu malhonnête d'en parler ici.

L'histoire est connue  déjà de nombre d'entre vous. Celle d'une amitié entre deux enfants qui deviennent adultes, que tout oppose a priori mais que trois choses unissent : leur amour de la montagne,  un père en quelque sorte commun, une maison à bâtir.

Pietro, le narrateur, vit à Milan, fils d'un couple construit sur une enfance partagée dans les Dolomites et un drame originel, qui les a coupés de toute autre famille.
Le père, qui n'a pas connu le sien, "irascible, autoritaire, intolérant",  aime "les chamois, les bouquetins, les nuits en bivouac, les ciels étoilées, la neige...", bref la haute montagne qu'il affronte toujours au pas de course.
La mère, "forte et tranquille et conservatrice", "préfère les deux mille - les prairies, les torrents, les forêts- " mais affectionne aussi particulièrement  "les mille, la vie de ces villages de bois et de pierres.... Elle voulait une maison où faire son nid et un village auquel revenir..." 

Entre eux, l'enfant sensible étouffe, sans jamais protester, sans n'avoir jamais eu "un mot de travers".


Massif des Dolomites. Italie.

Sa rencontre avec Bruno, un enfant du village dans lequel ils passent leurs vacances, va le libérer un peu de cet étau. Son père travaille au loin, il vit avec sa mère, "une femme qui ne parle pas", que les autres, parce qu'elle est une femme, "juge à moitié folle". 
Ils vont parcourir à leur rythme la montagne, ses torrents ses alpages, partir aussi ensemble avec le père de Pietro, plus haut, celui-ci découvrant peut-être en Bruno, le fils qu'il aurait probablement  souhaité.

Ils se retrouvent ainsi chaque été, puis, grandissant, un peu moins souvent. 
Mais ils s'inquiètent l'un de l'autre. La mort aussi précoce que brusque du père de Pietro les réunira  à nouveau autour d'une maison à construire. 

L'un vivra sa vie attaché à sa montagne, l'autre parcourra des sommets plus lointains,  cherchant tous deux "à faire quelque chose de sa vie". 
Deux voies en partie séparées, unies par l'amitié.


Source :https://www.etsy.com/fr/listing/234931711/mandala-etoile-a-huit-branches-avec-des montagnes

On retrouve dans ce qui s'appelle ici  "roman", beaucoup des thèmes que Paolo Cognetti a développés  dans un court récit autobiographique "Le garçon sauvage", que j'avais vraiment beaucoup aimé.

La montagne et ses vertus consolantes, la difficulté à être père notamment quand on a pas connu le sien, celle d'être fils, quand on a craint son père et qu'on sait ne pas correspondre à ce qu'il aurait aimé.
S'y ajoute ici des visages de femmes : celles qui sont des mères, celles qui sont des compagnes pour un temps plus ou moins long et qui sont choisies  parfois pour  leur ressemblance avec les précédentes.
Un livre poignant, profond et triste, dans lequel se retrouveront tous ceux qui tournent sur les huit montagnes, comme ceux qui n'en escaladent qu'une, avec toujours en tête ce souhait, pas toujours exaucé,  de savoir où est notre place sur terre.   

Dominique avait beaucoup aimé, Tania également et s'il y en a d'autres, n'hésitez pas à me le dire, je mettrai un lien vers vos articles ! 
Keisha par contre est moins enthousiaste. Dasola, par contrefait partie de celles qui avaient beaucoup aimé.

mardi 23 octobre 2018

LES SAISONS DE LA NUIT




Auteur  : COLUMN MC CANN
Titre originel : "THE SIGHT OF BRIGHTNESS"
Traduction : Marie-Claude PEUGEOT

Il y a la ville, la grande ville, la métropole celle qui peu à peu dévore, les champs, les forêts et  s'insinue sous terre, sous les rivières aussi profondes et larges soient-elles, qui étend ses réseaux sur et sous le sol, avant de s'attaquer au ciel en édifiant d'immenses buildings, tours, gratte-ciel, qui peu à peu grignotent l'horizon.

Pour l'irriguer, il a fallu des hommes, des blancs, des noirs des dits rouges ou jaunes, des qui parlent anglais-fort peu-,  irlandais, italien, russe, que sais-je encore, qui défoncent le sol à coups de pique ou de mines, qui charrient les gravats, qui sautent aussi parfois en même temps que la roche, qui perdent un membre ou la vie et pour ceux qui s'en sortent, à terme la santé.

Pour la construire, il en a fallu d'autres encore, souples, habiles, indifférents au vide qui pourtant les entourent.


Ouvrier sur un chantier routier, en fin de journée. Yukon Canada. Cliché personnel.

Tous se sont plaints, tous ont été moqués, ritals ou négros, mais tous ont été fiers. Et puis il faut bien vivre, nourrir la famille que l'on retrouve le soir dans les quartiers où les autres, ceux que la ville enrichit, ne veulent pas vivre, nourrir aussi  les illusions de ceux qui sont restés au pays, le vrai, celui qu'on rêve de retrouver, qu'il s'appelle Géorgie, ce sud profond, ou Irlande ou tant d'autres encore.

Les uns ont  vécu, ont aimé, ont perdu leurs amours, sont  devenus  vieux, raides, essoufflés et pourtant  son restés joyeux.
D'autres ont cru tout avoir : amour, enfant, et même suffisamment d'argent  pour ne plus se sentir pauvre. La vie semblait pouvoir être belle, puis tout brusquement s'est écroulé.

Ils  sont devenus des clochards, des épaves : ils son sales, sentent mauvais, boivent, se piquent ou avalent trop de cochonneries. Pourtant ils ne sont pas SDF, ils ont un abri là, dans le ventre de la terre, ou ils conservent la trace des visages ou des lieux qu'ils ont aimés.

Source : Journal "L'Alsace".

Je ne dirai pas plus de ce très beau livre, construit autour de deux personnages dont on soupçonne jusqu'au bout ou presque les liens sans les comprendre et dont on découvre la vie de chapitre en chapitre, chacun d'entre-eux en étant le centre successivement.

C'est un livre qui marque, qui nous fait regarder avec plus d'attention et de respect, ceux qui travaillent sur les chantiers les plus durs et dont la couleur n'a guère changé, comme ceux que nous trouvons de plus en plus nombreux dans nos villes, assis à la porte du supermarché, grommelant et gesticulant en arpentant nos rues, affalés sous le poids de leur vie et de tout ce qu'ils avalent, pour l'oublier sur les bancs qui peuvent encore les accueillir. 

C'est un livre plein d'humanité que je n'oublierai pas.


Durant encore une quinzaine de jours mes parutions risquent fort d'être courtes et mes commentaires sur vos blogs assez irréguliers...  Il faut savoir s'adapter et c'est ce que j'essaie de faire, mais je tenais tout de même à m'en excuser auprès de vous.