mercredi 12 juin 2019

LE MUSEE DES NOURRICES ET DES ENFANTS DE L'ASSISTANCE PUBLIQUE


De plus en plus, et c'est très bien, les écomusées fleurissent dans nos villes et nos campagnes.
Le Parc Naturel Régional du Morvan, a choisi pour établir le sien, une solution particulièrement intéressante.
Plutôt que de tout regrouper sur un même site, le choix a été fait de répartir sur l'ensemble du territoire quatre  "maisons" ("des hommes et des paysages", "du seigle"", "des Galvachers" - les charretiers migrants du Morvan -, "du patrimoine oral de Bourgogne"), et trois musées : "Vauban"- le prestigieux enfant du pays-, "de l'élevage et du Charolais" - en hommage aux bêtes blanches qui paissent dans les prairies-  et celui qui nous concerne aujourd'hui et le plus émouvant de tous :" le Musée des Nourrices et des Enfants de l'Assistance Publique".


Maquette du musée


 Celui-ci, aménagé de manière très novatrice, dans une ancienne maison du bourg d'Alligny-en-Morvan (615 habitants),  se veut "un espace de mémoire, de réflexion et de partage" qui permet de retracer "à partir d'archives historiques et de témoignages sensibles",  "le parcours de ces enfants, ces femmes et ces hommes, qui ont contribué à l'histoire si particulière du Morvan".


Morvandelle et son enfant accueilli.


Car, de tout temps, le Morvan a été un pays pauvre et tout ce qui permettait d'apporter de l'argent et des bras était bienvenu.

C'est ainsi qu'en parcourant la rampe montante qui guide nos pas, en pénétrant dans les trois petites maisons qui traitent chacune d'un aspect particulier du problème, nous pouvons découvrir  à côté de l'évolution du statut de la législation concernant les enfants placés,  la vie quotidienne de ceux-ci, parfois bêtes de somme parfois enfants aimés, les caractéristiques des familles qui les accueillaient et les avantages que celles-ci tiraient de ce "métier".

Enfin,  toute une partie du musée, est consacrée à ce que l'on pourrait considérer comme "l'industrie" des "nourrices sur lieu" ces femmes pauvres, qui  partaient à Paris pour découvrir un mode de vie luxueux, dont elles bénéficiaient et qui faisaient vivre ainsi leur famille à distance, au prix de la perte de leur liberté, d'une longue séparation avec leurs proches, et du devenir souvent tragique de leur propre enfant.


"Une nourrice sur lieu".


Quelques chiffres pour illustrer l'ampleur  et sous certains aspects la cruauté de cette histoire :

-  Entre 1807 et 1891, 46 700 enfants ont été placés dans le Morvan, par les services parisiens de l'aide à l'enfance. Ceux-ci ne représentent d'ailleurs qu'un peu plus du quart, des enfants accueillis, puisqu'il faut ajouter à ce chiffre celui des enfants placés par les hospices de Bourgogne et surtout celui des enfants mis en nourrice par leurs propres parents, chez des nourrices dîtes "sur place";

- 35 600 d'entre eux ont survécus (76%) ;

- Ces  enfants étaient placés dans les milieux les plus modestes : 49% chez des ouvriers agricoles, 43 % chez des "paysans".

- Prés de 900 femmes sont parties comme " nourrices sur lieu". Environ 450, de leurs enfants sont morts durant leur absence !

- En 14 mois de présence dans une famille parisienne, une "nourrice sur lieu" gagnait quatre fois plus qu' une "nourrice sur place", salaire auquel il faut ajouter les cadeaux, parfois si peu adaptés, faits par leurs patrons, vêtements, jouets, objets précieux ;

- Une partie des "nourrices sur lieu", restait beaucoup plus longtemps dans les familles : "nourrices sèches", elles ont créé avec les enfants dont elles s'occupaient des liens parfois tendres et étroits.



Onglier, donné en cadeau par ses patrons,
à une "nourrice sur place"


Mais à côté de ces chiffres, le plus émouvant restent les témoignages :

Objets, comme ces colliers que devaient porter les enfants placés, avec la médaille sur laquelle était gravé leur "matricule" ou les carnets de suivi, sur lesquels était inscrit leur parcours, pas toujours simple ;






Vêtements, comme ces cartons de "vêtures" donnés par l'administration  jusque dans les années 1960
parfois utilisés pour tous les enfants de la famille ;






Archives orales ou écrites, toujours pudiques et poignantes, qui témoignent le plus souvent d'une vie cruelle - manger et dormir à part, trop travailler, ne faire l'objet d'aucune attention-, même si certains enfants ont connu une vie beaucoup plus facile, quand ce n'est pas totalement familiale.

Le plus célèbre enfant placé du Morvan, reste certainement Jean Genet, confié à la famille Régnier, des artisans d'Alligny en Morvan. Arrivé bébé, puis élève doué, il y passe une enfance choyée , jusqu'à la mort brutale de Madame Régnier. Tout se complique alors pour lui vers l'âge de dix ans, lorsqu'il " prend conscience de sa condition d'enfant abandonné." Il commence alors "à voler et à fuguer" ,  rejoint une école de typographie, puis à quinze ans la colonie pénitentiaire de Mettray, qu'il quittera à 18 ans.


Jean Genet, enfant, dans les bras de madame Régnier.


Aujourd'hui encore, dans les villages,  on rencontre de ses "vieux enfants", restés là où ils avaient été placés.
Certains, sales, souvent alcoolisés, semblent sortis d'une autre époque. D'autres ont fait leur vie de belle manière, poussés par leurs parents nourriciers.
Tout le monde sait que le vieux Monsieur X  est un enfant de l'Assistance Publique. Certains se souviennent encore d'une arrière-grand-mère, qui a fait construire à son retour de Paris, la belle maison familiale, que l'on nomme "maison de nourrice", beaucoup plus raffinée que ses proches voisines.

Un musée passionnant et très émouvant qui décrit globalement des vies de misère. 
Misère de ces enfants, abandonnés, qui se sont toujours sentis autres, misère aussi de toute une région, qui aujourd'hui sait parler de son histoire avec beaucoup de talent.

Musée des nourrices et des enfants de l'Assistance publique
Le Bourg 58230 Alligny-en-Morvan
 TEL : 03.86.78.44.05
MAIL : accueil@museedesnourrices.fr
du 1er mars au 11 novembre :
du mercredi au dimanche de 10h à 18h
fermé le samedi matin

En juillet et août :
tous les jours de 10h à 18h, sauf le mardi
fermé le samedi matin

Toutes les photos et la plupart des textes en italique proviennent du musée







vendredi 31 mai 2019

LE PLANCHER DE JOACHIM






Sous-titre : "L'histoire retrouvée d'un village français".
Auteur : JACQUES-OLIVIER BOURDON
Editions :Belin / Gallimard  Folio histoire -2017/ 2019 -233 pages.


Il était une fois, un petit château - le château de Picomtal - à flanc de montagne, juste au-dessus du village de Crots dans les Hautes-Alpes, qui, bâti au XIV ème siècle et souvent remanié, se trouve à vendre, en cette toute fin du XX ème siècle.

Au même moment, Jacques et Sharron Peureux un couple franco-américain qui cherche à s'établir dans la région, en fait l'acquisition et décide de le réhabiliter, en respectant au maximum son dernier état. Les travaux sont lourds et les parquets notamment ont grand besoin d'être changés.

Se mettant au travail, les ouvriers enlèvent les précédentes lattes et à la surprise générale, découvrent sous soixante-douze d'entre-elles, des textes écrits avec son crayon de menuisier, par  Joachim Martin, qui les a posées lors d'une précédente réhabilitation, dans les années 1880.

S'adressant à celui qu'il imagine les découvrir dans un temps fort lointain, il y raconte, la vie de son village et la sienne, avec une verve et une franchise peu communes, que lui permet la certitude de ne jamais être lu de son vivant.

Quelques années plus tard, un historien,  spécialisé dans l'histoire du XIX ème siècle, s'arrête au château qui propose des chambres d'hôtes.
Les propriétaires, qui aiment partager l'histoire du lieu, lui montrent ce trésor...


Le château de Picomtal. Crots. Hautes-Alpes.


Voici  donc comment ce livre a pu voir le jour, et comment, de la même façon, notre menuisier qui ne voulait pas être oublié, reprend vie,  apportant aux historiens un matériau exceptionnel, aux béotiens locaux ou de passage le plaisir de mieux connaître ce village, et aux habitants du lieu, ce léger frisson, que ne manque pas de provoquer la mise au jour de secrets, pendant longtemps bien cachés.

Se saisissant de ce matériau rare et pour le moins original, Jacques-Olivier Blondel, nous propose, au-delà d'une description d'un village haut-alpin en cette fin de XIXème siècle et de l'histoire de son plus évident patrimoine, un aperçu de ce petit Clochemerle, où les tensions privées et publiques s'entrecroisent et se multiplient, d'autant plus que la période est riche en changements de régimes : royauté, empire, république... sans oublier les querelles religieuses, qu'alimente avec force, la personnalité contestable et contestée d'un curé trop curieux quant à la vie privée de ses ouailles, surtout féminines, dont il apprécie, semble-t-il un peu trop la proximité.

C'est l'occasion également pour l'auteur d'approcher la personnalité de ce Joachim Martin, frustré, certes, par une réussite plus que limitée, mais homme curieux, intéressé par tout ce qui se passe dans son environnement aussi proche que lointain, qui apprécie  l'histoire dont il discute avec son client châtelain, le dessin et la peinture que pratique l'épouse de celui-ci,  et qui joue du violon lors des fêtes de village se considérant comme le meilleur ménétrier du coin.
Une vie de labeur commencée tôt auprès de son père, qui le voit conjuguer une double vie de menuisier et dans une moindre part d'agriculteur, élever quatre enfants,  dont  un rendu borgne par les soins du curé "occuliste", s'intéresser à la chose politique, sans oublier de fréquenter la confrérie des Pénitents-Noirs, où se retrouvent les hommes les plus éminents du village.

Une vie dont le plaisir n'est pas absent non plus que ce soient ceux de la bouteille, qu'il reconnaît un peu trop apprécier ou ceux que procurent la gent féminine dont il reconnait volontiers les attraits.



L'androne des Estables où vécut Joachim Martin Crots. Hautes-Alpes


Bien sûr, ceux qui comme moi pratiquent en voisins ce village, prendront à la lecture de ce livre un plaisir tout particulier.
Le charme de la proximité en moins, les  curieux d'histoire y trouveront leur compte également,  car la vie des modestes et beaucoup moins connue que celle des puissants, comme tous ceux que travaille l'envie d'écrire sur leur famille ou leur village. 

En griffonnant sur ces planches, Joachim Martin espérait être lu par l'un de ses successeurs sans jamais imaginer que la reconnaissance qu'il pourrait ainsi acquérir, soit d'une telle envergure (une émission de télévision, en plus de ce livre lui a été également consacrée).

L'histoire n'est d'ailleurs peut-être pas terminée. Les parquets du château n'ont pas tous été encore rénovés, pas plus que ceux des nombreuses maisons où il a également travaillé.

Sans souhaiter la mise à mal de toutes les vieilles maisons du village, on peut donc espérer une suite...


La fontaine en face de l'église. Crots. Hautes-Alpes.


vendredi 24 mai 2019

LA SONATE A BRIDGETOWER ( Sonata Mulatticca)




Auteur : EMMANUEL DONGALA
Editions : Actes Sud Babel - 2017 - 425 pages

Trois lieux : Paris, Londres et Vienne ; une époque charnière entre deux siècles : 1789-1803 ;
deux personnages principaux unis par les liens du sang : un père et son fils, jeune violoniste talentueux ;  une foultitude de personnages secondaires plus célèbres les uns que les autres : l'ombre de Mozart, Haydn, Haendel et Beethoven, pour ne citer que les musiciens ; trois thèmes essentiels :  la musique,  l'esclavage et la condition des Noirs en Europe, sans oublier la révolution française, dont des épisodes majeurs sont vécus "en direct".
Ainsi peut-on résumer, si l'on veut faire bref, ce  roman aussi foisonnant  que sa superbe couverture, qui, de fait, est une biographie partielle et romancée de la vie d'un jeune "Maure", comme on disait alors, George  Bridgetower, enfant prodige du violon, qui deviendra l'un des violonistes les plus connus d'Europe, et auquel Beethoven dédiera une sonate pour piano et violon, connue aujourd'hui, pour des raisons peu flatteuses pour un si grand homme, de "Sonate à Kreutzer".


George Polgreen  Bridgetower  -  1780-1860   - Source : une-autrehistoire.org


Il a fallu certainement bien du courage à Emmanuel Dongala, pour écrire  cet ouvrage, lui qui, de son propre aveu, était,  avant de se lancer dans ce travail colossal, un "véritable béotien en musique dite "classique"".

Mais le résultat est là et c'est avec un très grand plaisir que l'on découvre l'histoire de ce jeune garçon de neuf ans, poussé pour ne pas dire exploité par son père Fredercik de Augustus, un grand et bel homme "à la peau si sombre", petit-fils d'esclave né à La Barbade, devenu après une enfance tumultueuse,"officier de la cour du prince Esterhazy", et qui n'hésite pas, pour ouvrir les portes du grand monde à son fils, à se présenter  en tant que "prince d'Abyssinie". Car il faut que George, se fasse connaître dans les plus prestigieuses salles de concert et auprès des mécènes les plus généreux. Pour lui, bien sûr, mais aussi pour son père, dont le penchant pour le luxe et les jeux d'argent, nécessite des fonds toujours renouvelés, sans parler de son besoin d'affirmation d'homme Noir et libre, au milieu de l'élite des Blancs.

C'est l'occasion, pour l'auteur de nous faire découvrir,  au delà de la vie trépidante des grandes capitales européennes et de l'agitation d'un monde en pleine mutation, la vie musicale, si différente d'une capitale à l'autre : artistes de génie qui se plient ou non aux volontés de leurs protecteurs,  fragilité des egos, souvent surdimensionnés, servilité plus ou moins obligée pour obtenir l'appui d'un directeur de salle de concert ou mieux d'un prince influant, choix des programmes dont la composition nécessite de vrais talents diplomatiques, attitudes du public ici et là, parfois déconcertantes.


Pietro Longhi. "Un concert au XVIIIe siècle" (détails)

Mais le souvenir de l'esclavage n'est jamais loin non plus dans l'esprit de Frédérick de Augustus, alors que George en ignore encore tout.  L'occasion pour l'auteur, d'en rappeler les formes multiples, dont certaines oubliées qu'il juge "pire peut-être sous certains aspects", castration et infanticides.


La traite arabo-musulmane. Source : Breizinfo.com

Dernier aspect, tout aussi intéressant, celui du statut de tous ces hommes Noirs ou "Maures", qui se pensent acceptés, parce qu'ils vivent près d'un puissant, qu'ils parlent plusieurs langues de cette Europe qui les accueillent pour leurs talents... jusqu'à un certain point  et qui découvrent un jour ce qu'ils pensaient ne jamais devoir les concerner, un "cartouche" à porter pour ne pas être expulsé, ou leur devenir insupportable, une fois la mort venue.


Le Chevalier de Saint-Georges - 1745 ?-1799 - Source : classiquenews.com 

Malgré quelques légers grincements - il n'est pas toujours facile d'introduire dans un texte avec fluidité toutes les informations historiques qu'on souhaiterait y faire figurer -, la lecture de ce roman, reste un vrai plaisir : vivant, riche de beaux personnages et de situations passionnantes, émouvant parfois, c'est une lecture  (et une écoute) dont il serait bien dommage de se passer.

 

jeudi 16 mai 2019

CETTE CHOSE ETRANGE EN MOI






" La vie, les aventures, les rêves du marchand de boza Mevlut Karatas et l'histoire de ses amis,
et
Tableau de la vie à Istanbul entre 1969 et 2012, vue par les yeux de nombreux personnages"

Titre original : "Kafamda Bir Tuhaflik" - 2014  -
Auteur : OHRAN PAMUK
Traduction : Valérie GAY-AKSOY
Editions : Gallimard Folio n°6614 -2017 - 807 pages.


Voici donc l'histoire d'une vie et celle d'une ville, intimement liées.

La vie c'est celle de Mevlut Karatas, jeune garçon de douze ans, qui, comme beaucoup de ses semblables, quitte son village d'Anatolie pour rejoindre son père et son oncle à Istanbul.
Eux-mêmes sont partis quelques temps plus tôt pour y gagner leur vie, en déambulant et vendant dans les rues de la ville, du yaourt le jour, de la boza* la nuit.
Nous allons donc le suivre, durant quarante-trois ans, tout une vie modeste, mais qui se veut heureuse, malgré quelques grandes douleurs dont parfois, sur le tard, un sentiment, vite écarté, d'infériorité et d'insuffisance.
Car Mevlut, contrairement à ses cousins, ne cherche pas la réussite, même s'il l'espère avec une  touchante naïveté. Il aime ce qu'il a et s'attache à bien faire :  ses études au  lycée que peu à peu il abandonne,  sa famille aussi attentionnée que roublarde, les petits métiers qui complètent ce à quoi il ne pourra jamais renoncer : parcourir les rues d'Istanbul, sa perche sur le dos, pour livrer au domicile de ceux qui répondent à son appel, cette vieille boisson ottomane, qui permet au bon croyant de consommer un peu d'alcool sans jamais s'enivrer.


Un gecekondu. Source : journals.openedition.org

La ville, c'est la tentaculaire Istanbul à cheval sur deux continents. Pas celles des merveilles architecturales qui témoignent de sa grandeur. Non, celle des multiples quartiers, qui peu à peu ont couvert les collines, vague après vague ; les immenses "gecekondu" au-delà des murailles, les quartiers grecs et arméniens vidés depuis longtemps de leurs premiers habitants, les vieilles ruelles au-dessus desquelles penchent encore des maisons de bois, tous ces lieux  où les chiens rodent la nuit, aussi angoissants que de mauvais rêves, et que  Mevluk, voit peu à peu disparaître, jusqu'à ne plus s'y sentir chez lui, remplacés qu'ils sont par d' immenses tours,  après avoir été traversés par des voies rapides à six voies.

C'est ainsi que se déroule sous nos yeux toute une histoire : celle des hommes, dont "l'orgueil reste un problème", surtout s'ils  l'appellent "l'honneur", celles des femmes fines et courageuses,  celle des familles, aussi solidaires qu'étouffantes et qui peu à peu s'ouvrent au monde et y réussissent plus ou moins, celle d'une société marquée par le clanisme et la corruption, celle enfin des luttes politiques et sociales, qui amènent au pouvoir,  le maître que nous connaissons aujourd'hui.


Ce que devient une gecekondu. Source : T24.com.fr

Orhan Pamuk, arrive à tisser tout cela avec une maestria teintée d'humour et une totale empathie, qui donne à ce roman, pourtant cruel, une grande tendresse. 
Le choix qu'il fait de faire alterner  dans le même chapitre la voix du narrateur, toujours précédée de l'image du "bozaci"** et celle de l'un ou l'autre personnage du roman, qui corrige ce qu'il considère être une erreur, atténue un avis, ou donne sa propre vision des choses, ajoute encore au charme du texte.

Un roman puissant et magnifique, dont je vous conseille absolument la lecture.





* Boisson fermentée que l'on boit accompagnée de pois chiches grillés et de cannelle ** Marchand de Boza

mardi 7 mai 2019

JEUNE-FILLE A L'OUVRAGE





Titre original : "Shishû suru Shôjo"-1996
Auteure : YÔKO OGAWA
Traduction : Rose-Marie MAKINO-FAYOLLE
Editions : Actes Sud Babel -2016 -219 pages

Vous êtes fatigué(e) -promis je n'irai pas plus loin dans l'écriture inclusive - ? Vous avez besoin de silence et de paix ? Vous voudriez quitter pour un petit moment votre train-train habituel ?
Je vous propose ce remède, qui en quelques heures de lecture et pour 7,80 €, répondra à toutes vos attentes.

Dix courtes nouvelles, des lieux souvent transitoires et qui peuvent apparaître pourtant comme des refuges - chambre d'hôpital ou d'hôtel , centre d'hébergement, chalet sous la neige, usine où l'on fabrique des grues, salle d'attente d'un aéroport - des personnages qui portent tous leur part d'étrangeté - jeune-fille qui brode toujours les mêmes motifs, femme mûre qui a perdu partie de sa raison, tante autrefois cantatrice, petit ami vétérinaire qui doit autopsier une girafe, jeune-femme asthmatique... -  des moments de vie particuliers  - agonie d'une mère, concours de beauté, rencontre adultère, anniversaire, lendemain d'une opération - et nous voilà transporté dans un autre monde...

On retrouve ici tout ce qui fait le charme, tout au moins pour moi, des livres de Yôko Ogawa : un style sans aucune grandiloquence : les choses sont dîtes simplement mais précisément,  évoquant avec mesure, sans en nier l'intensité, la beauté ou l'étrangeté des lieux et la réalité des sentiments ; une attention portée aux corps avec une précision presque clinique, mais qui ne masque  pas la sensualité qu'ils inspirent ; une forme de neutralité  distante, qui m'a fait souvent hésiter sur le sexe des personnages ;  le goût de la musique et un don personnel pour introduire dans le récit, l'élément étrange qui fait tout basculer.


Source : cornettedesaintcyr.fr

J'aurais du mal à expliquer pourquoi, mais ces textes sont pour moi des textes du silence.
Talent particulier de l'auteure ? Témoignages d'une civilisation, dont je ne sais à peu près rien ? Je suis bien incapable de répondre à ces questions.

Je suis sortie de la lecture de ces nouvelles aussi  paisible et revigorée qu'après avoir passé une journée seule chez moi à vivre à mon rythme, avec en plus l'impression très agréable d'être partie "ailleurs", un lieu indéfini, aussi bizarre qu' un rêve.

La lecture de ce livre m'a en outre permis de découvrir  le blog "Lire le Japon", consacré à la littérature japonaise et à tout ce qui parle de ce pays. On y retrouve bien sûr des auteurs japonais, ceux qui écrivent pour les adultes comme ceux qui le font pour les enfants, mais également des écrivains étrangers qui aiment le Japon.

mardi 30 avril 2019

WASHINGTON SQUARE








Auteur : HENRY JAMES  -1881- 177 pages.
Traduction : Claude GRIMAL
Editions : NRF Bibliothèque de La Pléiade.



Un lieu principal, New-York et particulièrement un quartier, Washington-Square, qui vient de sortir de terre à l'intention des classes fortunées.

Une période de temps restreinte, autour des années 1850, qui voit la ville se développer et se transformer à toute allure et ses habitants abandonner de plus en plus les valeurs traditionnelles.

Quatre personnages majeurs :
     Le père, le docteur Austin  Sloper, homme brillant et énergique, qui malgré tout son talent, largement reconnu dans le meilleur monde, n'a pu empêcher la mort de son fils de trois ans,  déjà paré de toutes les vertus, ni celle de sa  jeune, ravissante et très chère épouse emportée deux ans plus tard.

     Sa fille cadette et unique rescapée de la famille, Catherine, âgée d'une vingtaine d'années au début du roman, qui après toutes ces merveilles, lui apparaît si terne.

      La tante enfin, Mrs Penniman, veuve d'un pasteur, qui vit avec eux depuis les dix ans de Catherine et dont le caractère, romaneque à outrance, va conduire à bien des abus.

     Enfin, un  beau jeune-homme  peu scrupuleux, Moris Townsend, dont il ne faut pas être grand clerc pour comprendre, que l'intérêt très vif qu'il porte à Catherine est  beaucoup moins éthéré que ses propos lui laissent entendre.

Telle est la trame, plutôt conventionnelle de ce court roman.


"The Heiress", William Wyler. 1949.   Le docteur Austin Sloper.


Mais voilà, son auteur est Henry James et le conventionnel de la situation va très vite être oublié.
Car se joue ici un véritable drame, celui de Catherine, la gentille, la craintive, la respectueuse, la silencieuse, dont les seuls excès sont ceux de sa vêture.

Traitée avec ironie par son père, qui fort de l'autorité  qu'il sait avoir sur elle, l'observe avec une attention dédaigneuse comme il le ferait d'un cobaye de laboratoire ; transformée en marionnette par sa tante qui compte, à travers elle, vivre les situations échevelées qu'elle n'a pas connues avec son ecclésiastique époux ; manipulée par son prétendant qui voit en elle au premier regard, la parfaite oie blanche dont il pourra tirer partie, Catherine leurs apprendra avec ténacité que les faibles ont cependant des armes et qu'il suffit de peu de choses, quelques mots, pour réduire à néant, confiance et respect.

Un roman lu en deux jours avec avidité, presque une pièce de théâtre (il en a été tiré une d'ailleurs, ainsi que plusieurs films), dont la saveur tient autant à la cruauté des situations, qu'à la beauté et l'efficacité du style de son auteur.


"The Heiress", William Wyller. 1949; Catherine et Moris Townsend


"Catherine demeura seule dans son fauteuil près du feu - elle y demeura pendant plus d'une heure, perdue dans ses méditations. Sa tante lui semblait agressive et stupide, et le fait de s'en apercevoir si clairement - de juger Mrs Penniman de manière si tranchée - lui donnait le sentiment d'être vieille et sévère. Elle ne lui en voulait pas de l'avoir accusée de faiblesse ; cela ne l'avait pas touchée, car elle n'avait pas le sentiment d'être faible, et elle ne se sentait pas blessée d'être mésestimée. Elle avait un immense respect pour son père, et lui déplaire lui semblait un délit analogue à la profanation d'un grand sanctuaire ; mais sa résolution avait lentement mûri, et ses prières, elle en était convaincue, avaient purifié cette résolution de sa violence.
La soirée avançait, et la lampe avait baissé sans qu'elle l'eût remarqué ; ses yeux restaient fixés sur son terrible projet. Elle savait que son père était dans son bureau - qu'il s'y trouvait depuis le début de la soirée ; de temps en temps, elle s'attendait à l'entendre se déplacer. Elle pensait qu'il apparaîtrait peut-être au salon, comme il le faisait parfois. Finalement l'horloge sonna 11 heures, et la maison fut plongée dans le silence ; les domestiques étaient allés se coucher. Catherine se leva et se dirigea lentement vers la porte du bureau, devant laquelle elle attendit un moment sans bouger. Puis elle frappa et attendit à nouveau."

Christian en avait parlé, avec un peu moins d'enthousiasme que moi,  ici.

mardi 23 avril 2019

EN LIEU SÛR




Titre original : "Crossing in safety" - 1987 -
Auteur : WALLACE STEGNER
Traduction : Eric CHEDAILLE
Editions Gallmeister - 2017- 414 pages

 S'il est quelque chose que chacun de nous ou presque recherche, c'est bien un lieu sûr, où l'on est certain de retrouver gîte et couvert  mais aussi et surtout, la chaleur de bras ouverts, que ce soit ceux de l'amour ou de l'amitié.
Si de plus la nature est belle, si les journées peuvent s'y dérouler entre étude, canotage ou randonnées,  lectures et concerts nocturnes, si tous ceux qui se retrouvent ici pour une heure ou quelques jours sont lettrés, l'esprit ouvert et toujours prêts  à vous rendre la vie plus douce, ce lieu sûr prend sans aucun doute des airs de paradis. Comme il convient, "puisqu'il y est né" un serpent  "pas plus gros qu'une brindille" se faufile aussi parfois.

Si Sallie et Larry Morgan s'y retrouvent aujourd'hui c'est que Charity Lang le leur a demandé et aujourd'hui moins que jamais, ils n'ont pu résister à son appel.
Ils se connaissent depuis longtemps, trente ans au moins. Ils se sont rencontrés à Madison, une petite ville universitaire de l'Est où Sid, le mari de Charity, et Larry, ont trouvé un poste d'assistant. 
Tout les oppose a priori, lieu de naissance, parentèle, statut social,  et pourtant ils auront tout partagé avec autant de  générosité que de simplicité, jusqu'au moment, qui inaugure ce texte, prélude au premier adieu. 
Tout une vie ou presque.


Normann Rockwell : "Thansgiving"


En partie, autobiographique, comme le laisse supposer la dédicace du livre, ce roman en apparence si simple, décrit avec une criante vérité, une époque, un milieu,  deux histoires de couples et celle d'une amitié, tout ceci s'intriquant comme une évidence.
Il y est question d'amour,  de bonheurs, de drames ou de désillusions, de littérature,  de poésie, de fidélité, de dépendance toujours cruelle, mais assumée différemment. On y découvre aussi d'une façon poignante, comment une belle qualité peut devenir un très cruel poison. 

J'ai été particulièrement frappée par la manière dont Wallace Stenger  a su donner vie à ce récit, qui se construit par étapes entre présent et passé. Il sait rendre avec le même densité, la même sobriété,  les joies de la jeunesse, les brusques  malheurs, les petits moments et les détails, qui plus efficacement que de longs développements, soulignent la violence de certaines situations.
Je me suis souvent demandé si un film avait été tiré de ce roman, tant j'ai eu l'impression de "voir" les personnages tout autant que les lieux et suis encore étonnée de constater à quel point certaines scènes me sont précisément restées en mémoire alors que j'ai refermé ce livre depuis plusieurs semaines.

Un roman que je vous recommande vraiment, comme Dominique, l'avait fait à mon égard, ce dont je la remercie vivement !


Lac Willoughby. Vermont. USA


"Le bureau était aussi bien tenu que l'atelier. Sur la table se trouvait la machine à écrire portable, son couvercle en place, plusieurs blocs de papier à lettres impeccablement empilés, un vase japonais plein de crayons bien taillés. Au-dessus, sur l'étagère des livres. J'en ai lu les titres à la lumière grise : le Dictionnaire universel d'Oxford, le Thésaurus de Roget, le Dictionnaire des synonymes de  Webster, le Vade-mecum de la littérature anglaise, son pendant pour la littérature américaine, les Citations de Bartlett. Le Rameau d'or de James Frazer, des ouvrages sur les oiseaux, les fleurs, les arbres, les fougères. Un ouvrage était rangé à l'envers, dos contre le mur. Le sortant pour le replacer dans le bon sens, j'ai vu qu'il s'agissait d'un dictionnaire de rimes. Je me suis représenté Sid le dissimulant précipitamment lorsqu'il entendait quelqu'un venir, et j'ai eu honte pour lui. Après un temps, j'ai remis le volume comme il l'avait laissé."