mercredi 8 août 2018

UNE PAGE D'HISTOIRE


Chaque année, ma mère, une amie commune et moi, passons une journée "entre femmes".
Une journée pour visiter un beau village bourguignon, naviguer sur le canal du Nivernais, déjeuner dans un restaurant au bord de l'eau en prenant tout le temps qui nous est nécessaire.




Cette année notre objectif était un peu plus éloigné et ambitieux : retourner à Saint-Satur, dans le Cher, où maman, alors âgée de douze ans avait vécu durant presque un an, dans  une sorte d'exode à l'envers.




En juillet 1939, ma grand-mère, qui élevait seule sa fille, décida de confier celle-ci à une amie de la famille - Tante Jeanne - pour la durée des vacances. Elle partiraient à Manzat dans le Cantal, avec deux cousines et reviendraient à Paris fin septembre.

 La déclaration de guerre, le trois septembre, changea le cours des évènements.
Si les parents des deux petites cousines vinrent chercher leurs filles, ma grand-mère, craignant les bombardements sur Paris qu'elle supposait imminents, préféra que la sienne, "la prunelle de ses yeux ", reste  loin de la capitale.

En octobre, il fut donc décidé, que Tante Jeanne et ma mère, se rapprocheraient un peu de Paris pour permettre à ma grand-mère de venir les voir, en train, tous les mois ( ce qu'elle fit toute l'année durant).
 Est-ce pour cela qu'elles s'arrêtèrent à Saint-Satur où elles n'avaient aucune attache, mais où il y avait une gare ?  
Est-ce, la nuit tombée qui les firent demander une chambre à l'hôtel du Laurier ? 
Plus personne ne s'en souvient. Mais c'est là qu'elles s'installèrent, peut-être convaincues par l'accueil chaleureux des hôteliers.


Hôtel du Laurier. Saint-Satur. Cher.

Très vite la vie s'organisa. Un logement fut trouvé : deux pièces, dans une petite maison de la rue principale (les volets fermés).




Maman fut inscrite à l'école :




il ne s'agissait pas de plaisanter car c'était l'année du certificat d'études ! Mais là, curieusement l'accueil fut bien moins aimable qu'à l'hôtel.
La directrice, que ma mère appelle encore "la chamelle", s'empressa de créer une "classe des réfugiés", qui regroupait tous les enfants en exil, du plus petit au plus grand, qu'elle confia, bien entendu, à une jeune institutrice parisienne elle aussi réfugiée.
Mais il y a toujours une morale aux histoires  : à la fin de l'année  toutes les "réfugiées", comme les appelaient sur un ton de grand mépris la directrice,  furent reçues au certificat d'études, alors que bon nombre de ses "lumières" échouèrent...

Les courses se faisaient à proximité immédiate : à la boulangerie,



et à la charcuterie :




maman se souvient encore avec horreur des mardis matins, jours où l'on tuait le cochon, et des cris de la  pauvres bête rituellement sacrifiée.

La lessive se faisait au lavoir établi sur un petit ruisseau à l'extrémité de cette rue :




Des relations se créèrent avec d'autres réfugiés comme cette famille corse, les Giorgi, établie non loin de là, dont le plus jeune enfant était très malade.




Les mois passant les choses avaient bien changé. 
Dès le mois de mars un couple de cousins et leur bébé étaient venus retrouver  Tante Jeanne et ma mère, tout ce monde s'installant vaille que vaille dans les deux pièces de l'appartement.
Courant mai, des familles belges bientôt suivies par des familles françaises du nord et de l'est défilaient dans une inextricable pagaille devant la maison :

"On voyait passer des fermes entières avec des vaches, des chevaux, des gens sur des charrettes au milieu des meubles, d'autre poussant des brouettes"...

En juin, la tante Bertine, ma grand-mère et d'autres membres de la famille arrivèrent, les matelas fixés sur le  toit de la voiture... Tout le monde se serra encore plus dans le deux pièces.

Mais très vite les choses se gâtèrent. On se décida à franchir la Loire pour aller vers le sud. 
Les hommes repartis il ne restaient que des femmes : aucune ne savait conduire. Tante Bertine que rien n'effrayait, sortit dans la rue à la recherche d'un chauffeur. Elle  revint avec un boulanger qui se mit au volant.  Dans le véhicule : six personnes, dont maman bientôt treize ans sur les genoux de sa mère, un chien, des valises et toujours les matelas sur le toit...

On partit sans but précis. On roula durant des jours, tentant d'échapper à la mitraille des avions italiens.  Petit à petit l'idée de retourner à Manzat se fit jour.


Dans le groupe de droite, ma grand-mère qui tient le chien Bijou, est la deuxième en partant de la droite. A côté d'elle, ma mère. A l'extrémité gauche, la tante Bertine : une forte femme !

L'accueil y fut parfait. Le maire se démena. Une maison désaffectée, la maison Mioche, fut mise à la disposition des réfugiés dont le nombre augmentait chaque jour. 
La vie s'organisa à nouveau dans l'amitié et la solidarité. 




Mais pour peu de temps.
L'armistice signée toute la famille se décida à remonter à Paris... Une nouvelle aventure.

C'est donc cette histoire que nous avons revécue durant cette journée, maman retrouvant pas après pas tous les lieux de ses douze ans.
Le viaduc, qui domine la ville,  à l'époque voie de chemin de fer est devenue routier.
La grand rue  ne voit plus passer les réfugiés, mais un flot continu de voitures, camions, tracteurs, qui la rende pratiquement invivable.   
Quelques commerces subsistent encore dont une mercerie-marchande de laine comme on les aime, en fouillis, des pelotes encore et encore.
En contrôlant mes factures de carte bancaire quelques jours après, j'ai souri en constatant que la propriétaire portait un bien beau nom flamand.
Peut-être la descendante d'une famille belge descendue dans la tourmente et qui elle, n'est jamais remontée ? 


jeudi 2 août 2018

MA VIE EN PEINTURES





Titre original : "EL NERVIO ÒPTICO" -2014-
Auteure : MARIA GAINZA
Traduction de l'espagnol (Argentine) Gersende CAMEREN
Editions : Gallimard - 2018 - 177 pages 

Le beau portrait, intitulé "La petite fille assise", qui figure sur la couverture  de ce livre  est l'oeuvre d'Augusto Schiavoni (1893-1952). Celui-ci aux côtés  d'autres peintres argentins, Candido Lopez, Miguel Carlos Victorica mais également  d'Alfred de Dreux, Gustave Courbet, Hubert Robert, Henri de Toulouse-Lautrec, Foujita, Le Greco, Rothko, constituent la galerie personnelle de Maria GAINZA, historienne et critique d'art.

Chapitre après chapitre, elle nous révèle son contenu,  tout en nous renvoyant aux événements les plus marquants des différentes étapes de sa vie qui leur sont liées, construisant ainsi une "fiction autobiographique", étrange, savante et réjouissante à la fois.

Cette descendante d'une famille aristocratique sur le déclin, dotée depuis l'enfance d'un caractère pour le moins bien affirmé, qui lui a valu  et lui vaut encore, d'entretenir des relations toujours intenses et souvent conflictuelles avec ses plus ou moins proches, sait également poser sur les tableaux  un regard personnel fait d'érudition, de sensibilité et d'un refus affirmé du discours abscons, qui parfois accompagne l'art et sa critique.

Cela nous vaut d'hilarantes anecdotes, comme cette visite, pour deux clients américains,  d'une collection privée,  qu'elle doit faire, après avoir été trempée par l'orage, "en pantoufles blanches poilues", fournies généreusement par l'acide propriétaire, dont le nez aquilin semble aussi tranchant que les paroles.
Mais également de  rapides biographies,  des descriptions personnelles, sans traces de didactisme,  qui m'ont appris beaucoup et qui replacent tel ou tel à sa juste place, sans céder au respect dû aux vaches sacrées de l'époque.

"Rousseau ( Le Douanier*) n'était pas un artiste naïf mais un homme supérieur avec de bonnes raisons de se tenir à distance : il s'était rendu compte que l'air de son ciel mental était plus pur que l'atmosphère raréfiée qui flottait dans les salons de l'avant-garde...
D'un point de vue artistique, les avant-gardes ont pris plus de Rousseau que lui d'elles : on aurait pu s'attendre  à ce que le nouveau adopte à un moment donné les tics des maîtres des lieux (Picasso en premier lieu*), mais il n'en fut jamais ainsi, loin de là".


Le Douanier Rousseau : "La Guerre" (vers 1894). Musée d'Orsay. Paris.


Avec son regard aiguisé, elle nous apprend aussi à aiguiser le notre, nous donnant au passage, la clé de sa démarche.

A propos de cette "Petite-fille assise", dans laquelle elle s'est reconnue au même âge, elle écrit :

"J'étais comme ça à onze ans, les yeux écartés, glacials comme la pointe d'une aiguille, la mine renfrognée, le menton frondeur... Je sais que les raisons qui m'ont poussées vers ce tableau seraient irrecevables aux yeux de l'académie, cette maison aux esprits où règne la peur d'en être exclu, mais au bout du compte les oeuvres réussies ne sont-elles pas des miroirs en miniature ? Une oeuvre réussie ne transforme-t-elle pas la question : "que se passe-t-il ?" en "que m'arrive-t-il ?". Toute interprétation n'est-elle pas une autobiographie ?"


Elle nous invite ainsi à parcourir les musées avec un autre regard, plus conscients peut-être de nos propres réactions et de ce qu'elles impliquent dans notre perception des oeuvres d'art.




Mark Rothko. "Light red over black" (1957)

Source : en-attendant-nadeau.fr

Moins sérieusement, le charme de ce livre,  tient également à l'ironie mordante de  l'auteure, qui émaille son texte de phrases assassines d'une rare efficacité.
Pourquoi, dans ces conditions, au lieu de traduire simplement le titre original - "El Nervio Òptico"-qui correspond si bien au ton de l'ouvrage, avoir choisi pour l'édition française ce : "Ma vie en peintures", chargé d'une neutralité bien peu adaptée au caractère de l'auteure, à la cruauté de bon nombre de ses  anecdotes, comme à son style incisif qui nous porte de bout en bout de l'ouvrage ?   
  
 * toutes les indications entre parenthèses  sont de moi

mercredi 25 juillet 2018

M Train





Titre original : "M Train " 2015
Auteure : PATTI SMITH
Traduction : Nicolas RICHARD
Editions : Gallimard 2016. Folio n° 6438. 287 pages


"Ce n'est pas facile d'écrire sur rien". 

Telle est la première phrase prononcée par le cow-boy "vaguement bel homme" la première fois qu'il pénètre dans le rêve d'une Patti Smith rapidement excédée par sa nonchalante désinvolture.
C'est également ainsi que nous entrons dans ce livre qui pourrait bien "parler de rien" si son auteure, 
chanteuse, musicienne,  photographe,  écrivaine, n'était capable de tirer de "rien" les choses les plus sensibles, nous accordant le rare privilège de partager ce qu'est la vie, quand on est poète.

Patti Smith a aujourd'hui plus de soixante-cinq ans. Elle vit seule à New-york avec ses chats. Elle aime son manteau noir, les cafés et le café, les séries policières et les inspecteurs de police "dont les sautes d'humeur et le caractère obsessionnel" reflètent bien sa "propre nature", Arthur Rimbaud et William Blake, Jean Genet et Sylvia Plath, Frida Kahlo, les plages de l'océan, les maisons délabrées, les polices de caractères, partir au bout du monde pratiquement sans bagages, s'asseoir au bord d'une tombe, rester chez elle et même dans son lit. 

Elle rêve beaucoup, dialogue avec  son dessus de lit qu'elle aimerait bien faire taire mais "contrairement à une télécommande, il est tout à fait impossible d'éteindre un dessus de lit à motifs floraux", croit aux présages, consulte les tarots.

Elle se souvient de sa vie avec Fred, son amour parti trop tôt, de leurs enfants petits, de sa mère à l'écriture tremblante.

Elle vit sa solitude, aime sa routines, assume "son identité solitaire", mais supplie encore : 

"Reviens, pensai-je. Tu es parti trop longtemps. Reviens donc. J'arrêterai de voyager, je ferai ta lessive."

Elle vit "les choses comme elles sont",  enrichies par son regard de poétesse :
.
"I have smoothed the hem of the robe of Parsifal.
Watched Giotto's sheep wander from a fresco.
Prayed before holy icons unveiled, surviving time.
Held shavings swept from the hut of Geppetto.
Unzipped a body bag and beheld the face of my brother. 
Witnessed the acolyte scatter petals over  a dying poet.
I saw the smoke of incense form the shape of the days.
I saw my love return to God.
I saw things as they are."*

Vous l'aurez compris c'est un très beau livre,  dont il vaut mieux cependant choisir l'édition brochée si l'on souhaite admirer les photos, majoritairement de l'auteure, qui accompagnent le texte.


* "J'ai lissé l'ourlet de la robe de Parsifal./ J'ai regardé le mouton de Giotto s'échapper d'une fresque./ Prié devant les saintes icônes dévoilées, survécu au temps./ Gardé les copeaux de la cabane de Gepetto./ Ouvert la fermeture éclair d'une housse mortuaire et regardé le visage de mon frère./ J'ai vu la fumée de l'encens définir la forme de ma journée./ J'ai vu mon amour retourner auprès de Dieu./ J'ai vu les choses telles qu'elles sont./"

mercredi 18 juillet 2018

DE DELACROIX A GAUGUIN


 C'est sous ce titre que le musée de Grenoble présentait du 17 mars au 17 juin dernier, cent-quinze feuilles du XIXème siècle, tirées de son fonds de dessins anciens.

De grands noms : Delacroix et Gauguin bien sûr mais aussi, Corot, Fantin-Latour, Puvis de Chavannes, ainsi que de nombreux autres artistes moins connus, mais qui témoignent tout aussi bien, de l'éclectisme des mouvements artistiques de ce siècle - Romantisme, Réalisme, Impressionnisme, Symbolisme- comme de son goût des voyages dans le temps - Moyen-Age, Renaissance - et l'espace : l'Orient visité ou rêvé, l'Italie, Tahiti, et même beaucoup plus simplement, la France  dont on veut immortaliser le patrimoine  le plus modeste, comme les figures pittoresques.

Si vous n'êtes pas rebutés par la mauvaise qualité de mes photos, je vous propose donc d'admirer quelques-unes de ces oeuvres.

Commençons par la France et son histoire très revisitée avec ce dessin de Pierre-Charles Comte (1823-1895), qui, s'inspirant d'une nouvelle d'Abel Hugo, frère de Victor, nous présente la naissance d'Henri de Navarre au château de Pau.
A droite son grand-père s'apprête à baptiser le nourrisson dans la religion catholique, au vin de Jurançon. Ceci explique peut-être la joyeuse nature de notre bon roi Henri IV !
J'ai été un peu étonnée par ce baptême catholique, mais en effet, Henri de Navarre s'est converti au protestantisme plus tard, l'abjurant ensuite à deux reprises, au moment de la Saint-Barthélémy tout d'abord, puis, une fois reconverti au protestantisme, pour devenir roi de France.




L'Histoire, ces artistes la cherche aussi dans les paysages qui les entourent et dont ils veulent souligner la beauté menacée, donnant du pays une image romantique très appréciée.




Ainsi en est-il de ses "Massifs d'arbres laissant voir un château sur les collines "de Jean-Baptiste Corot (1796-1875) où  l'utilisation  estompée du fusain, donne au paysage en clair-obscur,  une atmosphère de conte.




 L' "Eglise de Fleury"de Hubert Clerget (1818-1889), dessinateur et lithographe, auteur de plusieurs planches illustrant l'ouvrage de L.L. Buron, "Vieilles églises de France", qui comme bon nombre d'autres artistes, trouve dans le développement des guides de voyages, un débouché lucratif pour ses dessins, offre au contraire une vision plus réaliste, mieux adaptée à ces volumes.

De la même façon mais dans un style différent, François Victor Sabatier (1823-1891), architecte diocésain de Nice puis de Fréjus, nous propose dans ce dessin de "La porte de la Reine" à Aigues-Mortes, une vision tout à la fois précise et intemporelle de ces deux tours du XIIIe siècle.
Rien ne bouge autour, elles sont juste là.




Le présent, et même l'instant c'est, à l'inverse ce que veut saisir Johan Barthold Jongkind (1819-1891) dans cette aquarelle de "l'Isère à Grenoble". En quelques gestes rapides, il réussit à évoquer à la fois le vaste panorama  du quai qui trente-deux ans plus tard portera son nom, et l'atmosphère entre pluie et soleil de ce bord de rivière.
Ce que les impressionnistes traduiront bientôt en peinture, Jongkind comme d'autres, l'ont déjà saisi sur leurs carnets à dessin, s'affirmant ainsi  en véritables précurseurs.



Déjà, cinquante-ans plus tôt, Eugène Delacroix (1798-1863) s'était servi de ces mêmes carnets si faciles à transporter, pour fixer ces instantanés baptisés "Figures algériennes", pris dans les rues d'Oran et d'Alger, qui lui  permettaient de garder trace d'un personnage comme "le petit juif d'Oran" (en bas au centre), d'une attitude ou du détail d'une babouche.




 Loin des bords de l'Isère c'est l'aquarelle encore, qui donne à Ernest Constant Simon (1845-1895), qui se définit bien joliment lui-même comme "aquarelliste de voyage", la possibilité de  conserver cette vue d'un Assouan aujourd'hui transformé.




Bien que très nombreux, les paysages et croquis de voyages ne sont pas les seuls témoignages de cette période.
La figure humaine y a aussi toute sa place dans  des dessins, qui sont une oeuvre en elle-même comme ce beau "Portrait de Marie-Joséphine Achard", par François Louis Français (1814-1897),




ou dans des croquis préparatoires à une oeuvre peinte de  beaucoup plus grande envergure, qui nous permettent de suivre le processus créatif de chacun.

C'est le cas  de cette "Etude de draperie" (vers 1820), version la plus aboutie des dix-neuf esquisses et études que  le jeune Delacroix a produites avant de peindre la figure de la Vierge  dans le tableau "La Vierge du Sacré-Coeur", dont Géricault lui avait confié la réalisation.












De même cette belle sanguine avec rehauts de craie blanche, du peintre  Alexandre Laemlein (1813-1871), ne constitue qu'une  première étape du travail de son auteur. 
Cette image esquissée d'après un modèle vivant, une fois dotée d'une  robe et d'ailes, deviendra un ange (beaucoup moins beau selon moi !),  dans le tableau intitulé "L'Echelle de Jacob".












 



Quant à "L'enfant endormi" (vers 1879) de Puvis de Chavannes (1824-1898), si vrai et dodu, il semble perdre toute matérialité,  dans la composition mystique du "Pauvre pêcheur".




Enfin parmi toutes ces visages humains comment oublier ce "Néophyte" de Gustave Doré (1832-1883), inspiré du Spiridion de George Sand, montrant le frère Angel, dont on partage l'effroi, égaré qu'il est au milieu des figures de cauchemar que constituent les moines séniles qui l'entourent  ?




Pour terminer, attardons-nous enfin sur ces deux beaux dessins de Gauguin, dont le trait, comme les couleurs et les sujets tranchent au milieu des autres oeuvres.

Le premier, "Paraha", seul feuillet conservé  d'un cahier intitulé : "Chez les Maories,  Sauvageries", représente contrairement à ce qu'indique son titre, un poisson papillon appelé également Chétodon raton-laveur. Incroyablement présent,  on croirait le voir nager parmi les vaguelettes des lignes écrites.




Enfin, cette jeune et gracieuse maorie dessinée vers 1892,  lors de son premier séjour à Tahiti, est l'une des plus anciennes représentations de l'"Eve tahitienne", non pas tentée par une pomme, mais par les paroles que lui glisse à l'oreille un mystérieux lézard ailé (en haut à gauche).
Peut-être est-elle l'incarnation du rêve de Gauguin (et de certains autres ?) : retourner aux sources primitives d'une humanité déjà corrompue  par une modernité trop envahissante.





Merci aux rédactrices et rédacteurs des commentaires qui accompagnaient chacune des oeuvres. Ils m'ont permis de mieux les comprendre  et ont fourni matière à une grande partie de ce texte.

samedi 23 juin 2018

LES TENDRES PLAINTES









Titre original : "Yasashi Ogawa " -1996-
Auteure : YÔKO OGAWA
Traduction : Rose -Marie MAKINO-FAYOLLE et Yukari KOMETANI
Editions : Actes Sud -2010- 241 pages.


Il y a des couvertures de livres auxquelles je suis incapable de résister. Et de toute façon comment pouvoir le faire, lorsqu'elle s'accompagne d'un titre si doux, évocateur,  d'une musique si raffinée et si touchante ?

Nous sommes au Japon, d'abord à Tokyo, puis dans la montagne où Ruriko, vient brusquement s'établir dans le chalet de vacances de son enfance. Elle y fait très vite la connaissance de ses voisins, Nitta  et Kaoru et du vieux chien de cette dernière.
Tous trois partagent la pratique de métiers rares et artistiques, calligraphie pour Ruriko, lutherie pour Nitta et Kaoru qui est son apprentie.

Au fil des jours et des rencontres, promenades, repas, chargés d'un mélange troublant de chaleur et de respect, ils comprennent à demi-mots que chacun est venu ici pour oublier une douleur intime  qui marque encore leur vie. Pas de grands mots, pas de pleurs bruyants non plus, juste quelques paroles, quelques gestes, quelques regards.


Une année va passer, des liens tenus vont se tisser, Ruriko, troublée, cherche sa place.


Certains poursuivront leur vie, d'autres se retrouveront à devoir la construire dans une solitude encore beaucoup plus radicale qu'avant.




Bien que ce livre soit chargé de passion, pour un autre que soi ou pour la musique, le sentiment qui m'a dominée en le lisant est celui de sérénité, triste souvent, mais sérénité tout de même.
Tout y concourt : la nature très présente, les activités des protagonistes avec tout ce qu'elles demandent, concentration, habileté, sensibilité, la musique évoquée, écoutée,  jouée, le calme qui met du baume sur les blessures des uns et des autres.

Pourtant il y a aussi ce troublant contraste entre l'extrême civilité, toute orientale, montrée par chacun, qui suppose une maîtrise de soi digne des héros de Jane Austen et la violence des  comportements et des sentiments, qui fait régner de manière souterraine, une tension qui irrigue également tout le livre.

Alors que tout ici respire la sensibilité des êtres,  j'ai pensé aux "Vestiges du jour" de Kazuo ISHIGURO, d'origine japonaise lui-aussi et comme à la lecture de ce dernier, j'ai été touchée au plus profond.


mardi 19 juin 2018

UN BLOG EN POINTILLE...





Un petit-fils à garder, une maman à visiter, un jardin à bichonner, des confitures à préparer.... Voici venu le temps des pointillés ! 
J'aurai toujours plaisir à vous lire. J'espère qu'il en sera de même pour vous quand je publierai.

Bel été à toutes et à tous !

mardi 5 juin 2018

BURU QUARTET Tomes 2 et 3





Tome 2 : "Enfants de toutes les nations"
Tome 3 : "Une empreinte sur la terre"
Auteur : PRAMOEDYA ANANTA TOER
Traduction : Dominique VITALYOS
Couvertures : David PEARSON
Editions : Zulma, 2017 et 2018 -501 et 659 pages-

















C'est bien connu : "Quand on aime on ne compte pas ". Que dire alors lorsqu'on est prise de passion ?
La passion, cependant étant chose toute personnelle, j'ai donc choisi, pour ne pas vous accabler, de rendre compte en même temps des tomes 2 et 3 de la tétralogie de PRAMOEDYA ANANTA TOER pour laquelle je vous ai déjà fait part de  mon enthousiasme dans un billet précédent.

 Autant vous le dire tout de suite, celui-ci n'a pas diminué à la lecture de ces plus de 1100 pages.

Minke, notre jeune aristocrate javanais, partagé entre son admiration pour l'Europe et son sens de la justice poursuit de manière chaotique son  existence d'indigène lettré et occidentalisé. Ses premières expériences ont été terribles et l'ont mis en marche. 
Celles qui suivent et que nous découvrons dans ces volumes, lui permettent, degré après degré, de découvrir  les souffrances de son peuple ou plus exactement des peuples qui, conquêtes après conquêtes, ont permis de construire les Indes Néerlandaises et d'en approcher également ce qui en fait les limites : multi-ethnicité mâtinée de racisme,  structures sociales quasi de castes, goût effréné pour les marques avilissantes  de respect, habitudes de soumission au plus fort en cascade, qu'il soit "pur blanc", métis, ou  "bupati"*.  
Tout en restant attaché aux apports des occidentaux : les sciences, les rapports entre hommes et femmes, une attitude d'action et non de soumission, il  découvre ainsi, petit à petit,  l'étendue des méfaits des colonisateurs, avec lesquels cependant il doit continuer à frayer dans un jeu de chat et de la souris, qui lui vaut des inimitiés des deux bords.

Ce n'est pas une progression rectiligne que la sienne, chaque expérience remettant en cause ses certitudes.  
Que ce soit le choix de la langue dans laquelle il se doit d'écrire, la question principale étant alors : "Ecrire mais pour qui ?", où les actions qu'il doit poser pour aider son peuple d'abord à s'organiser pour se défendre, puis accéder à l'éducation avant de pouvoir se libérer.  Créateur du premier syndicat des "Indes" et patron du premier journal indigène, Minke va aller de victoires  en déconvenues tout aussi retentissantes les unes que les autres.

Ce "séducteur" progressiste, toujours appuyé voire guidé par des figures féminines d'exception, a  autant de mal à bâtir sa vie personnelle cruellement marquée par la mort et une épreuve intime qu'il a du mal à accepter, sans parler de ses persécuteurs, qui le suivent pas à pas, sans jamais de lasser.

Tout cela est bien compliqué me direz-vous. C'est un fait. 
Mais c'est aussi ce qui fait tout l'attrait de cette oeuvre : la ou plutôt les complexités, de la situation politique et sociale, des peuples indonésiens, du personnage principal...
Et pour ne rien gâcher, comme dans le premier volume, on retrouve la beauté des paysages, la splendeur des cérémonies, la cruauté des situations, le courage des protagonistes...

Et dire qu'il va me falloir attendre le mois de septembre, date de sortie du dernier tome, pour découvrir la conclusion de cette  histoire !



* Bupati : régent, haut-fonctionnaire indigène, le plus souvent issu de la noblesse, comme le père de Minke,nommé par les Néerlandais pour administre une région dite "Régence".