Chaque année, ma mère, une amie commune et moi, passons une journée "entre femmes".
Une journée pour visiter un beau village bourguignon, naviguer sur le canal du Nivernais, déjeuner dans un restaurant au bord de l'eau en prenant tout le temps qui nous est nécessaire.
Cette année notre objectif était un peu plus éloigné et ambitieux : retourner à Saint-Satur, dans le Cher, où maman, alors âgée de douze ans avait vécu durant presque un an, dans une sorte d'exode à l'envers.
En juillet 1939, ma grand-mère, qui élevait seule sa fille, décida de confier celle-ci à une amie de la famille - Tante Jeanne - pour la durée des vacances. Elle partiraient à Manzat dans le Cantal, avec deux cousines et reviendraient à Paris fin septembre.
La déclaration de guerre, le trois septembre, changea le cours des évènements.
Si les parents des deux petites cousines vinrent chercher leurs filles, ma grand-mère, craignant les bombardements sur Paris qu'elle supposait imminents, préféra que la sienne, "la prunelle de ses yeux ", reste loin de la capitale.
En octobre, il fut donc décidé, que Tante Jeanne et ma mère, se rapprocheraient un peu de Paris pour permettre à ma grand-mère de venir les voir, en train, tous les mois ( ce qu'elle fit toute l'année durant).
Est-ce pour cela qu'elles s'arrêtèrent à Saint-Satur où elles n'avaient aucune attache, mais où il y avait une gare ?
Est-ce, la nuit tombée qui les firent demander une chambre à l'hôtel du Laurier ?
Plus personne ne s'en souvient. Mais c'est là qu'elles s'installèrent, peut-être convaincues par l'accueil chaleureux des hôteliers.
| Hôtel du Laurier. Saint-Satur. Cher. |
Très vite la vie s'organisa. Un logement fut trouvé : deux pièces, dans une petite maison de la rue principale (les volets fermés).
Maman fut inscrite à l'école :
il ne s'agissait pas de plaisanter car c'était l'année du certificat d'études ! Mais là, curieusement l'accueil fut bien moins aimable qu'à l'hôtel.
La directrice, que ma mère appelle encore "la chamelle", s'empressa de créer une "classe des réfugiés", qui regroupait tous les enfants en exil, du plus petit au plus grand, qu'elle confia, bien entendu, à une jeune institutrice parisienne elle aussi réfugiée.
Mais il y a toujours une morale aux histoires : à la fin de l'année toutes les "réfugiées", comme les appelaient sur un ton de grand mépris la directrice, furent reçues au certificat d'études, alors que bon nombre de ses "lumières" échouèrent...
Les courses se faisaient à proximité immédiate : à la boulangerie,
et à la charcuterie :
maman se souvient encore avec horreur des mardis matins, jours où l'on tuait le cochon, et des cris de la pauvres bête rituellement sacrifiée.
La lessive se faisait au lavoir établi sur un petit ruisseau à l'extrémité de cette rue :
Des relations se créèrent avec d'autres réfugiés comme cette famille corse, les Giorgi, établie non loin de là, dont le plus jeune enfant était très malade.
Les mois passant les choses avaient bien changé.
Dès le mois de mars un couple de cousins et leur bébé étaient venus retrouver Tante Jeanne et ma mère, tout ce monde s'installant vaille que vaille dans les deux pièces de l'appartement.
Courant mai, des familles belges bientôt suivies par des familles françaises du nord et de l'est défilaient dans une inextricable pagaille devant la maison :
"On voyait passer des fermes entières avec des vaches, des chevaux, des gens sur des charrettes au milieu des meubles, d'autre poussant des brouettes"...
En juin, la tante Bertine, ma grand-mère et d'autres membres de la famille arrivèrent, les matelas fixés sur le toit de la voiture... Tout le monde se serra encore plus dans le deux pièces.
Mais très vite les choses se gâtèrent. On se décida à franchir la Loire pour aller vers le sud.
Les hommes repartis il ne restaient que des femmes : aucune ne savait conduire. Tante Bertine que rien n'effrayait, sortit dans la rue à la recherche d'un chauffeur. Elle revint avec un boulanger qui se mit au volant. Dans le véhicule : six personnes, dont maman bientôt treize ans sur les genoux de sa mère, un chien, des valises et toujours les matelas sur le toit...
On partit sans but précis. On roula durant des jours, tentant d'échapper à la mitraille des avions italiens. Petit à petit l'idée de retourner à Manzat se fit jour.
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| Dans le groupe de droite, ma grand-mère qui tient le chien Bijou, est la deuxième en partant de la droite. A côté d'elle, ma mère. A l'extrémité gauche, la tante Bertine : une forte femme ! |
L'accueil y fut parfait. Le maire se démena. Une maison désaffectée, la maison Mioche, fut mise à la disposition des réfugiés dont le nombre augmentait chaque jour.
La vie s'organisa à nouveau dans l'amitié et la solidarité.
Mais pour peu de temps.
L'armistice signée toute la famille se décida à remonter à Paris... Une nouvelle aventure.
C'est donc cette histoire que nous avons revécue durant cette journée, maman retrouvant pas après pas tous les lieux de ses douze ans.
Le viaduc, qui domine la ville, à l'époque voie de chemin de fer est devenue routier.
La grand rue ne voit plus passer les réfugiés, mais un flot continu de voitures, camions, tracteurs, qui la rende pratiquement invivable.
Quelques commerces subsistent encore dont une mercerie-marchande de laine comme on les aime, en fouillis, des pelotes encore et encore.
En contrôlant mes factures de carte bancaire quelques jours après, j'ai souri en constatant que la propriétaire portait un bien beau nom flamand.
Peut-être la descendante d'une famille belge descendue dans la tourmente et qui elle, n'est jamais remontée ?

























