jeudi 14 mars 2019

PAUSE PRINTANIERE






Il est temps pour moi d'aller voir plus au nord, si ces charmants "coucous" ont déjà refleuri.
Retour début avril.
Bonne fin de mois de mars à toutes et à tous.

vendredi 1 mars 2019

NEMESIS







Auteur : PHILIP ROTH
Editions : Vintage Books. A division of Random House, Inc. New-York -2010- 280 pages.


Comme il aurait été regrettable de laisser sur une étagère de la bibliothèque, ce livre acheté lors d'un beau voyage il y a quelques années, et oublié depuis.


Nous sommes à Newark en 1944. Par un début d' été torride, les enfants de Weequahic,  le quartier juif de la ville, se retrouvent chaque jour nombreux autour d'Eugène Cantor, que tout le monde appelle "Bucky", jeune professeur d'éducation physique, qui assume, durant les vacances, les fonctions d'animateur du terrain de jeux, que fréquentent les  jeunes garçons, qui ne peuvent bénéficier de l'air réputé plus sain de la mer ou de la montagne. Ils ont douze ans ou plus, aiment jouer au foot-ball américain, ou regarder leur maître lancer le javelot.
Celui-ci, âgé d'un peu plus de vingt ans est un athlète accompli, que seule sa vue extrêmement défaillante a empêché d'être enrôlé dans l'armée, comme l'ont été ses deux meilleurs amis, Jake et Dave, qui combattent en ce moment sur le front français.  C'est un dur renoncement pour ce jeune-homme, dont la mère est morte en le mettant au monde et que son père, un voleur, a abandonné pour leur plus grande joie à ses grands-parents maternels : sa grand-mère l'a entouré de tendresse, tandis que son grand-père, mort récemment, lui a transmis un  puissant sens du devoir : Il doit être un homme fort, qui sait maîtriser ses émotions, faire fonctionner son cerveau tout autant que ses bras et ses jambes et ainsi ne permettre à personne  de le diffamer en le traitant de gringalet ou de poule mouillée de juif.

En ce début d'été, Cantor est heureux : il exerce le métier qui lui plaît, il retrouvera bientôt sa presque fiancée, Marcia, une jeune professeure, animatrice durant l'été dans un camps de vacances en montagne. Il se sait apprécié de tous.
Mais, dans le quartier italien de la ville,  un premier cas de poliomyélite  vient d'être enregistré et la vie de tous va bientôt en être bouleversée.


Poumons d'acier. Etats-Unis. Années 50


Racontée près de trente ans plus tard, par l'un des jeunes garçons qui fréquentaient le terrain de jeux, cette histoire est aussi simple que poignante. Ce qui rend cette lecture profondément touchante, c'est le sentiment que l'on acquiert très vite, qu'une catastrophe se prépare, que nombreux sont ceux qui ne pourront s'y soustraire : enfants enlevés en quelques heures, parents pétrifiés  ou qui perdent toute mesure devant ces pertes inimaginables, jeunes adolescents dont on sait, lorsqu' ils  en réchappent, que leur vie en sera cependant définitivement transformée, comme  le sera celle de Cantor.
 Tout au long du roman, Némésis est présente : peut-on échapper à son destin, en quoi sommes-nous responsables du notre et de celui des autres, quel est ce dieu capable de produire de telles horreurs ?

Pourtant, la vie belle et simple continue aussi : personnages positifs, comme celui du père de Marcia ou celui du narrateur, enfants pleins de vie ouverts à toutes les joies que celle-ci peut leur offrir, amour partagé.

Ce très beau et touchant livre sur le destin - celui qui nous est imposé, celui que nous nous imposons- fait découvrir un Philip Roth bien différent du "père" de Zuckerman, dont Tania nous a parlé récemment dans cet article, les précédents et les suivants.

Je me permets de conseiller vivement ce texte à tous les "grands coupables", victimes de leur sens du devoir exacerbé,  qui sans s'en rendre compte et pour leur plus grand mal, ajoutent de la douleur à la douleur.
Une peu modeste façon pour moi, sans doute, de vouloir infléchir leur vie en espérant ainsi les aider à échapper à un avenir inutilement funeste.
 A moins que...



C'est le 12 avril 1955, que le professeur JONAS SALK (1914-1995), a annoncé, que le vaccin qu'il avait mis au point avec son équipe, agissait, libérant ainsi des millions de familles à travers le monde, de la terrible peur que cette maladie, inspirait. 





mercredi 20 février 2019

LE TONNEAU MAGIQUE





Titre original : "The magic barrel" - 1958 -
Auteur : BERNARD MALAMUD
Traduction : Josée KANOUN
Editions :  Payot & Rivages -2018 - 265 pages.

Quittant la Russie tsariste et même plus largement l'Europe et leurs persécutions antisémites, dont nous constatons malheureusement chaque jour l'incroyable retour, Bernard Malamud, nous entraîne aujourd'hui, dans ces treize contes,  à regarder ce que sont devenus, ceux qui ont quitté ces terres inhospitalières pour venir s'installer et faire souche, de l'autre côté de l'Atlantique.

Pas question pour lui de nous raconter leurs vies en détail. Il lui suffit, la plupart du temps de les saisir à un moment de leur existence, très court ou un peu plus long, déterminant dans leurs parcours. Ces moments où tout bascule, pour le meilleur ou pour le pire, sans qu'on puisse, pas plus que le héros, comprendre pourquoi cet incident, cette rencontre, vont avoir un tel poids dans leur vie.

C'est ainsi que nous faisons la connaissance  de toute une troupe d'hommes et de femmes qui ont pour points communs, d'être juifs, plus ou moins âgés, pauvres quand ce n'est pas miséreux, exerçant ou ayant exercé des métiers modestes : cordonnier, mireur d'oeufs, épiciers, boulangers, des gens qui ont travaillé dur pour en tirer peu de choses. Cinq personnages de la génération suivante, qui témoignent déjà d'une première ascension sociale, font exception  par l'âge ou le statut : un jeune-homme qui cherche du travail, deux universitaires partis pour l'Italie, un chef de rayon de  chez Macy et un presque rabbin.

Tous, comme tout le monde, cherchent quelque chose : bien marier sa fille, vivre sa vieillesse en paix dans son logement, avoir un petit travail pour ne pas dépendre de ses enfants, être reconnu par le quartier, trouver l'amour ou la paix, faire du bien.
Beaucoup gardent au fond des yeux une tristesse indicible tout en restant tournés vers la vie.





Bernard Malamud décrit ce monde de cruauté et de tendresse, entre réalité et fantastique, en quelques mots, qui campent le plus simplement et le mieux possible ambiances et personnages.
Ainsi en est-il du début du premier conte :

"Le cordonnier haussa les épaules et continua de contempler par la fenêtre  à demi envahie de givre une bruine de neige qui floutait la vision, en ce mois de février. Ni le blanc halo mouvant ni le souvenir résurgent du village polonais où il avait gâché sa jeunesse ne parvenait à le distraire de Max l'étudiant..."

Ou de  cette description du boulanger, attiré par une voix sortie du passé :

"Attiré comme par magie dans la boutique par la voix, le boulanger parut dans leur dos, en maillot de corps. Ses bras roses et charnus avaient plongé dans la pâte jusqu'au coude. En guise de couvre-chef, il portait crânement un sachet en papier d'emballage enfariné. Ses lunettes de vue étaient embuées d'un voile de farine ainsi que son visage respirant la curiosité..."

Comment mieux évoquer également le pain au parfum de miel que celui-ci  fabrique et qui n'est rien d'autre que "l'oeuvre des pleurs" :

"Trente ans durant, expliqua le boulanger, il n'avait pas eu un sou vaillant. Au point qu'un jour, dans son malheur, il avait pleuré sur la pâte. Depuis son pain était si bon qu'il lui attirait des clients de tous côtés".

Et que dire des songes du presque rabbin, qui pour échapper au malaise que la présence du marieur exerce sur lui, contemple le ciel par la fenêtre ?

"On était encore en février mais l'hiver rendait les armes, ce dont il voyait les signes pour la première fois cette année. Il observait la blanche lune toute ronde vagabonde haut dans le ciel parmi sa ménagerie de nuages et la regarda bouche bée pénétrer une énorme poule et sortir d'elle comme un oeuf qui se serait pondu tout seul".




Ainsi, peu à peu, nous laissons nous saisir par ce monde concret et mystérieux à la fois jusqu'au moment où un mot, une phrase retournent brusquement la situation, nous laissant étonnés, déstabilisés, parfois même un peu hagards, mais toujours enchantés.

"Considéré par Philip Roth comme un chef-d'oeuvre fondateur, ce recueil est un classique en Amérique."
On comprend vite pourquoi.

jeudi 14 février 2019

LA MAISON DE VERRE





Titre original : "Rumah Kaca" - 1988 -
Auteur : PRAOMEDYA ANANTA TOER
Traduction : Dominique Vitalyos
Couverture : David Pierson
Editions : Zulma -2018- 567 pages

Quatrième et dernier tome du "Buru Quartet", dont je vous avais déjà parlé ici et , "La maison de verre" en est à la fois la synthèse et la conclusion.
Synthèse, car toute l'histoire qui nous a été racontée par Minke, ce jeune aristocrate indigène éduqué à l'européenne, qui peu à peu  prend conscience des conséquences dramatiques de la colonisation et ne cesse plus alors de travailler au réveil de la conscience de ses semblables en développant une presse en malais, en apportant une aide juridique aux plus démunis et en mettant sur pied une organisation qui fédère les revendications montantes,  y est reprise  par Jacques Pangemanann, le policier que nous avions déjà croisé précédemment, et qui ici, devenu narrateur,  nous entraîne dans le récit de sa mission et de sa déchéance




Conclusion également, car cette mission n'est autre que la neutralisation implacable de Minke et de son oeuvre ainsi que de toutes les tentatives menées par son peuple pour se libérer un tant soit peu du joug colonial. Quant à la déchéance elle est celle d'un homme à l'origine honnête, admirateur de Minke, mais qui par étapes, compromission après compromission, choisit de préserver son statut d'indigène "accroché à une situation sociale d'Européen", "afin que tous ses acquis ne soient pas anéantis par des intrigues coloniales capables d'atteindre des recors de bassesse dans l'histoire des hommes".
Un double inverse de Minke en quelque sorte.




Mais l'attrait de ce livre ne tient pas qu'à ces deux premiers aspects, synthèse et conclusion, ni à la reprise des grands thèmes qui ont fait la richesse des tomes précédents : cruauté de la colonisation, causes d'une telle soumission, marche chaotique vers la libération, découverte d'un monde qui reste à la plupart d'entre nous étranger. Il est ici également lié à l'introduction d'éléments autobiographiques, qui font que le roman ("Buru Quartet"), écrit par Praomedya Ananta Toer dans des circonstances très semblables, devient ici l'oeuvre de Minke et le trésor caché de Pangemanann
Un certain vertige nous prend alors, car nous comprenons que tout en restant dans le premier quart du XXe siècle, au moment où les colons craignent d'être ébranlés, et nous savons qu'ils le seront tellement qu'ils perdront, nous partageons déjà  par anticipation les déconvenues futures  d'un pays,  l'Indonésie, formellement libéré, mais toujours enfermé dans les jeux délétères du pouvoir et des ambitions.





Magnifiquement construits et écrits, ces quatre tomes ont été pour moi une grande découverte. Eclairée par le dernier, je pense que le les relirai dans quelques temps, libérée des complexités, liées  à ma méconnaissance du contexte, qui parfois ont entravées cette première lecture.
Je vous conseille vivement de vous lancer dans cette belle aventure, qui éclaire autant le destin d'un peuple que celui de  beaucoup d'autres.


Tania nous a parlé du premier tome ici
Papillon des deux premiers et 





A quoi correspondent les Indes orientales Néerlandaises ?


Les Indes Néerlandaises (nom d'usage), en rouge sur cette carte, sont l'ensembles des îles que les Pays-Bas contrôlaient en Asie du Sud-Est entre 1800 et 1945/1949. Elles avaient été précédemment sous la coupe  de La Compagnie Néerlandaise des Indes Orientales. Aujourd'hui il s'agit des territoires de l'Indonésie.
Pour le détail de son'histoire, dont une partie recoupe les évènements traités dans les quatre tomes du Buru Quartet cf https://fr.wikipedia.org/wiki/Indes_orientales_néerlandaises


Qui est Praomedya Ananta Toer, dit Pram, (1925-2006) ?




Né  en 1925 et décédé en 2006 à Java, Pram est un journaliste, romancier et auteur de nouvelles. Son oeuvre compte Cinquante oeuvres traduites en plus de quarante langues. Seuls huit de ses romans et recueils de nouvelles  sont traduits en français. C'est à ce jour l'écrivain indonésien contemporain le plus connu.

Homme engagé, resté fidèle malgré les surveillances et la censure constante qu'il a dû subir tout au long de sa vie, il a été emprisonné à trois reprises. D'abord, durant deux ans (1947-1949) sous le gouvernement colonial hollandais, puis un an sans jugement (1960), sous celui de Soekarno, enfin de 1965 à 1979, au bagne de Buru, sous la dictature de Soharto, d'où il sort sous la pression internationale. C'est là, qu'il racontera à ses codétenus, puis écrira les deux premiers tomes du "Buru Quartet" .
Il ressemble beaucoup à son héros Raden Mas Minke ... dont il transpose la vie à une époque légèrement antérieure.

 Sources : Editions Zulma/Wikipedia. 

mardi 5 février 2019

L'HOMME DE KIEV





Titre original : "The fixer "1966.
Auteur : BERNARD MALAMUD
Traduction : Gérard et Solange de LALENE
Editions : Rivages poche 2015 - 428 pages


Je dois bien avouer, qu'avant d'écouter une émission de France-Culture sur Bernard Malamud, à l'occasion de la publication, dans une récente traduction, de son recueil de nouvelles "Le Tonneau magique", je n'avais jamais entendu parler de cet auteur.
Apprenant ainsi, par la même occasion, qu'il était considéré avec Saul Bellow et Philip Roth comme l'un des trois plus grands auteurs juifs-américains de notre époque, j'ai pensé qu'il était amplement temps de combler cette lacune.

En choisissant " L'homme de Kiev", je ne me doutais pas que j'allais être ainsi projetée dans une histoire totalement angoissante et si bien construite et écrite, qu'elle allait me donner l'occasion de ressentir jusqu'à la crainte, le sentiment d'oppression croissant qui accompagne pratiquement chaque page de ce texte. Une expérience que je  n'avais pas encore vécue avec une telle intensité, au bout pourtant de quelques dizaines d'années de lectures.


Marc Chagall. "En route ou le Juif Errant" 1923-1925

Yakov Bok, trente ans au début du roman, est un pauvre réparateur juif qui vit dans un shtetl non loin de Kiev. Très jeune orphelin de père et de mère, élevé à l'orphelinat, marié à Raisl qui ne lui a donné aucun enfant en cinq années de mariage et qui vient de s'enfuir avec un goyim, il décide, malgré les réticences de son beau-père, le doux Schmel, de quitter les territoires réservés pour s'en aller à Kiev.
Son seul désir, avant même celui d'échapper  à son extrême pauvreté et peut-être encore plus à la honte que son statut de mari trompé et sans enfant qui fait de lui "un étranger sur terre", est clair  :
Il veut savoir  "ce qui se passe dans le monde".
Car Yakov bien que pratiquement sans instruction est intelligent et curieux. Dans son shtetl il a lu un peu tout ce qui lui tombait sous la main - une grammaire russe, un livre de biologie élémentaire, un vieil atlas - et surtout  les "Oeuvres choisies" de Spinoza, qui l'ont profondément marqué. Il ne se reconnait pas dans le dieu de ses ancêtres, si indifférent à son sort, préférant celui du philosophe.
Et de toute façon, à partir, que risque-t-il ?

Il va l'apprendre très vite.  Embauché comme gestionnaire d'une briqueterie, par un russe membre des "Cent-noirs", un groupuscule violemment antisémite, sans que celui-ci bien entendu ne se doute de ses origines, il va bientôt  se trouver accusé du meurtre, supposé rituel, d'un gamin  de douze ans, dont le corps a été retrouvé, lardé de coups de couteau, dans une grotte non loin de l'usine.
A partir de là, son destin est scellé.


Piranese. Les prisons imaginaires

 Perdre sa liberté, être traité avec une cruauté sans égale, devenir une loque chevelue aux ongles trop longs,  manquer mourir de dénuement, craindre pour sa vie et sa raison c'est le chemin sur lequel nous l'accompagnons pas après pas. Clamer malgré tout sans faillir son innocence, continuer à proclamer son statut de libre penseur, résister au chantage, trembler pour sa communauté et accepter de faire front pour elle, tel est aussi l'autre versant de son parcours.

Avec lui nous vivons cette obscurité, seulement éclairée par le lumineux personnage du procureur Bibikov. Nous assistons à un déchaînement de haine antisémite, utilisée par Nicolas II, l'église orthodoxe et leurs sbires, pour canaliser la colère d'un peuple  toujours bafoué. Nous constatons avec effroi avec quelle facilité tous et chacun y adhérent.

Ce personnage innocent, malchanceux, courageux, nouvelle image d'un Job sans dieu, restera longtemps dans ma mémoire, comme son auteur, qui a écrit ici un très grand roman. 

J'ai bien l'intention de poursuivre rapidement la lecture de son oeuvre.


mercredi 30 janvier 2019

LA VIE MOUVEMENTEE D'HENRIETTE CAMPAN




Auteure : GENEVIEVE HAROCHE-BOUZINAC
Editions : Flammarion - 2017 - 491 pages


Naître, à Paris en 1752 et mourir soixante-dix ans plus tard à quelques lieues de là, peut en soi, expliquer une vie mouvementée. D'autant plus quand le destin vous place à côté de la reine Marie-Antoinette, pour ensuite vous mener tout aussi près de Joséphine de Beauharnais et de son illustrissime époux.

Pourtant, rien a priori ne destinait Jeanne Louise Henriette Genet à une vie aussi trépidante. Fille aînée du très lettré "chef du bureau des interprètes" à Versailles et aînée de ses cinq enfants, elle passe son enfance dans une famille unie et aimante, auprès d'un père lettré, ouvert aux idées nouvelles - il entretient notamment les meilleurs rapports avec Benjamin Franklin -, qui lui fait donner, comme à ses autres descendants, une très solide éducation basée sur d'excellents principes : 

"faire bon usage de leur raison et cultiver leurs talents". 

Son statut d'aînée lui vaut en outre quelques privilèges : son père "qui l'appelle "la miss", "la valorise, la complimente devant ses amis, l'emmène déjeuner avec lui chez ses confrères".

C'est ainsi qu'à  seize ans, Henriette "lit vers et prose en français mais aussi en anglais et en italien, et qu'elle s'exprime parfaitement", sans oublier de jouer de la harpe et  de manier le crayon.

Mais la famille est malgré tout modeste. Aussi "quand la comtesse de Périgord, dame d'honneur des filles de Louis XV, entend parler de miss Genet" et propose à son père d'en faire la lectrice de "Mesdames cadettes", celui-ci ne peut qu'accepter, bien que conscient de "la servitude" qu'il impose ainsi à sa "fille chérie".
Ce premier poste lui permet bientôt de rencontrer la jeune dauphine, Marie-Antoinette, qui, devenue reine, en fait sa seconde  femme de chambre une dizaine d'années plus tard la première.  Un poste clé pour connaître tous les secrets de la souveraine, en apprécier les défauts, mais aussi les qualités. Tout en étant ouverte aux idées nouvelles, sans en approuver les excès, elle reste fidèle à sa maîtresse tout au long des évènements révolutionnaires, la suivant aux Tuileries, participant à la préparation de la fuite de la famille royale, lui rendant visite aux Feuillants, sans être autorisée à la suivre au Temple.

Commence alors pour elle durant plusieurs années une vie difficile. Son mariage avec Henri Campan se révèle désastreux, tant avant qu'après la naissance de leur seul fils Henri, des membres de sa proche famille périssent durant la Terreur, laissant des enfants encore à élever, et son frère cadet très aimé part aux Etats-Unis où il s'établit.


François Gérard -1802-
Portrait d'Hortense de Beauharnais. Musées Nationaux de la Malmaison

Nous sommes alors en 1794,  elle a quarante-deux ans et il lui faut gagner sa vie, nourrir son fils, s'occuper de ses nièces, mais aussi rembourser les dettes de son insupportable mari.
C'est alors que cette femme, courageuse, déterminée, persévérante mesurée, loyale, bienveillante, décide d'ouvrir un institut pour les filles à Saint-Germain, à proximité de celui que le précepteur de son fils, crée quelques rues plus loin. Bientôt sa soeur  cadette Sophie se propose d'accueillir chez elle les mères en visite des petits pensionnaires, achevant ainsi un ensemble pédagogique qui va vite séduire de nombreux parents.
Si au début l'école ne comporte qu'une dizaine d'élèves dont ses nièces,  très vite d'autres  fillettes ou jeunes-filles viennent étoffer le groupe, qui dépasse bientôt la centaine :  la fille de  James Monroe, l'ambassadeur des Etats-Unis en France,  bientôt suivie par celles de l'ambassadeur des Etats-Unis en Angleterre,  puis de jeunes espagnoles et polonaises. Les françaises ne sont  pas en reste non plus,  jeunes émigrées de retour avec leurs parents, enfants  de ce milieu intermédiaire  entre tiers-état et petite noblesse, dont Henriette est elle-même issue. Un matin une belle créole, dont le mari a été exécuté durant la terreur, vient même lui confier sa fille : Hortense de Beauharnais. Elle sera suivie quelques années plus tard par les soeurs, Caroline et Pauline, de celui - Napoléon Bonaparte - que sa mère a épousé entretemps.

Si le succès de Madame Campan est rapide, il s'explique tout autant par sa personnalité impeccable que par la qualité du projet pédagogique  qu'elle propose à  l'opposé de celui qui sévissait encore quelques années auparavant dans les couvents. 
Dans un cadre bien agencé et confortable, d'une propreté parfaite, elle accueille ses pensionnaires, avec tendresse :

"Cajoler, chérir, exprimer ses sentiments, dire son affection et la redire", voilà la priorité  pour des enfants souvent traumatisées par les évènements récents qu'elles ont vécus.

Veillant à éviter de "faire apparaître des différences liées à la fortune", elle offre à toutes le même parcours, susceptible de leur offrir "un projet de vie utile" et même pourquoi pas d'envisager leur éducation comme "une préparation, peut-être à gagner sa vie" .
Pour ce faire rien n'est négligé : savoir s'exprimer avec justesse,  lire et savoir en rendre compte,  pratiquer les "belles-lettres", connaître l'Histoire, pour éviter de croire aux romans, "peignant sous une apparence de vérité le monde tel qu'il n'est pas", ne pas ignorer la géographie et les sciences  pour mieux comprendre le monde,   être musicienne, savoir pratiquer le dessin qui pourrait se révéler un utile gagne-pain,  faire du théâtre, mais aussi apprendre à  être une maîtresse de maison responsable.
C'est un véritable plan d'éducation qui se dessine ainsi : "Liberté de penser, liberté d'action, vertu, courage et solidarité".

Si l'on considère les liens  souvent très étroits qu'elle garde sa vie durant avec bon nombre de ses élèves, qui lui expriment dans un style parfait toute leur tendresse, et la manière dont certaines feront face à des destins  en partie glorieux,  en partie tragiques, on peut considérer que ce plan a été un succès.


François Gérard
Eglé Auguié Ney d'Elchingen, princesse de la Moskova
Epouse du maréchal Ney et nièce de Madame Campan.

Mais les années passent.  Le premier consul est devenu empereur. Se piquant également d'éducation il souhaite créer ses propres institutions pour élever les filles ou les orphelines de ses soldats. Madame Campan doit quitter Saint-Germain pour le château d'Ecouen, première "Maison impériale" dont elle devient la surintendante.  Elle tente de poursuivre son projet rogné par les principes impériaux, guère favorables à l'éducation des filles. Elle met au point sur le papier, un véritable système éducatif national pour les filles, qui concernerait la France c'est à dire  l'Europe toute entière, mais que malheureusement elle ne pourra jamais appliquer.
D'autres maisons sont créées, sur lesquelles, à son grand dam, elle perd toute main. Puis l'Empire, malgré ses sursauts tombe. Elle n'est plus rien ou presque. Ses finances, comme toujours sont bien basses.  Les deuils, souvent des plus proches s'accumulent.
Mais elle ne fléchit pas et se tourne vers l'écriture, qu'elle avait déjà préalablement pratiquée notamment pour rédiger ses "Mémoires sur la vie privée de marie-Antoinette, reine de France et de Navarre", dont elle a retardé la publication.

"Faisons-nous roseaux, écrit-elle..., respirons l'air de la campagne, aimons nos amis, mettons du prix à être aimés".

Jusqu'à la fin, cette femme remarquable saura se tenir debout, avec grâce. 

J'ai beaucoup aimé ce livre d'une extrême richesse, fruit d'une  réelle recherche historique. Bien sûr je me suis parfois perdue parmi tous les noms et prénoms de ses nombreux et surtout nombreuses protagonistes, mais j'ai vraiment  apprécié la rigueur et le charme de l'ensemble.
Non seulement j'y ai découvert la vie et l'oeuvre de cette femme hors du commun, mais j'ai eu également ainsi l'occasion de pouvoir redécouvrir d'une manière très  vivante une large page d'histoire dont les détails s'étaient effacés de ma mémoire.
Un très bon moment.


mercredi 23 janvier 2019

YAAK VALLEY, MONTANA






Titre original : "Fourth of July Creek"- 2014 -
Auteur : SMITH HENDERSON
Editions : Belfond. 10/18; -2016 - 641 pages

Si vous pensez en regardant cette couverture et ce titre, que je vais vous parler à nouveau des beautés de la vallée du Yaak et de ses habitants, écolos militants toujours sur la brèche pour défendre leur vallée, détrompez-vous ! Ce n'est qu'un truc d'éditeur pour appâter le chaland ! 

Ici la vallée du Yaak, n'est qu'un cadre, les enfants ne sont pas proprets et les adultes, "de parfaits anarchistes", plus portés sur l'alcool, la drogue et la paranoïa que sur la défense de l'environnement.

Pete, dans la trentaine est assistant social, comme l'a été l'auteur. Une rareté. Comme il le dit lui-même : "On est plutôt des femmes d'habitude"
Divorcé et père de Rachel qui veut être appelée Rose, une gamine frêle au tout début de l'adolescence, il s'inquiète de la voir partir au Texas avec sa mère, dont il n'ignore pas les failles. 
Ce n'est pas son seul souci.  Son frère, Luke, en probation, vient de tabasser son référent et a pris la fuite, Pete a lui-même coupé ou presque tout lien avec son père, son travail ne le conduit que dans des familles dysfonctionnelles : pères absents, mères droguées, jeunes en révolte, enfants terrorisés qui espèrent trouver en lui la planche qui ferait leur salut. Même sa petite amie a un passé bien lourd. Lui-même vit seul dans sa cabane et boit beaucoup trop. Assez pour déprimer.

La rencontre fortuite dans une école, avec Ben un gamin souffreteux, dépenaillé, visiblement perdu et son désir de l'aider, vont le conduire jusqu'au père, Jeremiah Pearl, une sorte d'illuminé qui applique à la lettre le conseil de Thoreau, qui figure en exergue du livre :

"Si je tenais pour certain qu'un homme se rendait chez moi dans l'intention délibérée de faire mon bien, je m'empresserai de fuir."

Jeremiah, s'il fuit, menace auparavant, n'hésitant pas à saisir son arme.

La découverte par Pete de mystérieuses pièces percées va rendre sa tâche encore plus complexe.
Bientôt tout va s'accélérer, le conduire sur les routes du nord au sud du pays, le plonger dans la l'angoisse, lui faire découvrir la folie, le faire basculer du côté des coupables, lui faire comprendre aussi, dans la douleur, que chacun a sa vie

Vous l'aurez compris c'est un roman noir et haletant, un roman du côté des perdants. La brutalité règne ici en maître. La tendresse affleure souvent. Tout est rendu dans un style cinématographique qui laisse peu de choses de côté.
Les chapitres, qui égrainent les rapports de Pete et de ceux dont il a la charge, alternent avec de mystérieux interrogatoires durant lesquels, quelqu'un, qui s'enquiert de Pete et de sa fille, interroge un autre, qui a suivi l'histoire.
Le constat est cruel pour tous. Seuls les Cloninger qui accueillent sans barguiner tous les éclopés que Pete leur confie, apparaissent comme un point stable dans ce monde. Les liens que Pete arrivent à nouer avec Ben et Cecil, un gamin marqué à vie par la déchéance de sa mère, sont réels mais fragiles. Ceux avec sa fille encore plus.
Si l'amour est présent, ses formes sont le plus souvent déviantes,  quant à l'espoir il reste suspendu.

Un livre poignant.

"Pete s'assoit sur une  banquette  près de la vitre. Il promène distraitement sur la table un nickel frappé d'une croix gammé quand la serveuse vient enfin lui apporter un verre d'eau, des couverts et un menu.
Elle observe les infirmiers en train de charger la victime à l'intérieur de l'ambulance.
"Paraît qu'il est mort.
- Je crains que oui, en effet.
- Ca me donne envie de cracher par terre.
- Je parie que vous pouvez faire mieux que ça."
La vie ne l'a pas épargnée - ça se voit aux signes de l'âge qui marquent son visage, à son front creusé de sillons - mais la réflexion de Pete lui arrache un sourire rare. Il a identifié cette femme, une vérité profonde inscrite en elle, et elle se sent valorisés d'être regardée ainsi, de sentir sa force de caractère reconnue.
"Oh oui, bien mieux que ça, Qu'est-ce que je vous sers, joli coeur ?""