mardi 17 avril 2018

UNE ODYSSEE Un père, un fils, une épopée






Titre original : "An Odyssey. A father, a son and an epic." 2017
Auteur : Daniel MENDELSOHN
Traduction : Clotide MEYER et Isabelle D. TAUDIERE
Editions : Flammarion - 2017- 418 pages.

C'est un beau livre.
Voila comment je pourrais résumer le plus simplement possible cet ouvrage que j'ai aimé de bout en bout. 
Un livre passionnant et émouvant, aussi enrichissant intellectuellement qu'humainement, une histoire de père et de fils, dans laquelle toute fille se retrouvera aussi, dédiée par l'auteur à sa mère, bref une histoire de famille, ce qui ne surprendra pas ceux qui ont déjà eu la chance de lire, du même auteur, "Les Disparus".

Professeur de littérature classique dans une université américaine, Daniel Mendelsohn, doit cette année là, animer un séminaire sur "L'Odyssée" pour des étudiants de première année.
Lorsque son père, Jay Mendelsohn, âgé de quatre-vingt-un ans, lui demande d'y assister, il accepte.

Pourtant les rapports père-fils n'ont jamais été simples, mais comme le dit Jay lui-même : "Ton père est ton père" et Daniel est un bon fils.
Ces deux là ont vécu côte à côte durant de longues années, sans se parler vraiment. Le fils, enfant solitaire, sensible et triste a toujours craint ce père, sévère, querelleur, détestant tout signe de faiblesse et qui plus est mathématicien, alors que lui ne comprend rien aux mathématiques.

Pourtant ce même père a su trouver les mots qu'il fallait : "Je sais ce que c'est", lorsque le fils en a eu le plus besoin. 
Il a su, comme il l'a fait pour tous ces enfants, l'encourager dans ses études
Le fils a donc pu se construire, a réussi, comme son père le souhaitait, est devenu un père à son tour, à sa façon.

Durant un semestre, tous les vendredis, ils vont donc se retrouver, au milieu des jeunes étudiants, autour de "l'Odyssée".
On imagine la scène : le fils -le professeur -un peu tendu. Le père, de côté, dans son sweat-shirt blanc à capuche. Les étudiants filles et garçons un peu étonnés, tout au moins au début.
Le professeur évoque des pistes, les étudiants s'en saisissent ou proposent d'autres voies. Le père conteste.

Mais le livre bien sûr, est bien loin de n'être que la description de cette situation un peu cocasse, pas plus qu'il n'est que le récit de ce voyage "Sur les traces d'Ulysse", que Jay et Daniel entreprendront, une fois le séminaire achevé.

 Il est bien au contraire, comme un double parcours initiatique, très équilibré,  dans la connaissance du texte d'Homère d'une part, et dans celle du père par le fils, les deux situations s'éclairant l'une l'autre et révélant la dimension universelle du poème, comme celle de cette quête, complexe, d'un parent par son enfant.

Ceux qui ont lu l'Odyssée seront passionnés par les pistes ainsi ouvertes. Ceux qui ne l'ont pas fait, seront prêts à l'aborder  de la plus meilleure façon.
Chacun ne manquera pas  de se retrouver dans ce fils et dans ce père.

Les plus âgés se souviendront aussi  avec émotion de tout ce que recouvre  les derniers mots du livre :

"C'est ton père".


Ulysse et Laërte. IIème siècle avant J.C.
Musée Barraco. Rome


"Le garçon, l'adulte, l'ancêtre ; les trois âges de "l'homme". Ce qui revient à dire que, parmi les voyages que retrace ce poème, il y a aussi le voyage d'un homme d'un bout à l'autre de la vie, de la naissance à la mort."


Dominique , ClaudiaLucia et Keisha ont également beaucoup aimé !

samedi 7 avril 2018

JOURNAL 1844-1846






Auteur : HENRY DAVID THOREAU
Traduction, présentation et notes : Thierry GILLYBOEUF
Editions : finitude, 2014 - 314 pages-


C'est un objet curieux et complexe que cet ouvrage, rien à voir avec un journal intime habituel avec ses entrées au jour le jour, tout au moins jusqu'aux toutes dernières pages.
Curieux et complexe, car il regroupe le contenu de quatre cahiers sur lesquels  Thoreau travaille durant cette période, mais aussi parce qu'il ne s'agit la plupart du temps, ni d'une rédaction spontanée, ni d'une simple copie d'un texte précédemment travaillé, mais plutôt d'un collage, comme on en faisait avant la généralisation du traitement de texte, de morceaux écrits au préalable, les uns pour préparer une conférence, les autres en vue  de rédiger un livre, le tout émaillé "de réflexions sur le vif,  inscrites pour leur part, dans le temps présent de la rédaction de cet ensemble disparate"*. 
De plus, de nombreuses pages manquent et certaines phrases imprimées commencent au milieu d'un paragraphe, dont ne peut lire le début.

De quoi décourager, lecteur ou lectrice a priori...


Thoreau peint par sa soeur Sophia vers 1839

Source : The New-York times.


Mais, il s'agit de Thoreau. D'un jeune Thoreau de moins de trente ans.
Mais il s'agit aussi du moment où, après le brusque décès de son frère très aimé, John,  deux ans auparavant, Il souhaite, dans un élan fraternel,  mettre au clair et publier le récit initiatique du voyage  entrepris avec celui-ci, à la fin de l'été 1839, sur les Concord et Merrimarck Rivers.
Le moment où il décide également - l'avenir démontrera que ce n'est pas rien- de s'installer au bord de l'étang de Walden.


Walden Pond. Concord. Massachussets.
Source : Bettmann/Getty. Images

Si je me suis lancée dans l'aventure avec quelques craintes, il m'a fallu très peu de temps pour comprendre qu'elles étaient infondées.
C'est en fait un grand plaisir de passer ainsi du coq à l'âne en une telle compagnie.

On commence par  méditer sur cette belle phrase sur l'amour :

"Il n'est rien de trop petit pour ne pas être l'objet du plus grand amour."

On poursuit un petit renard sur la glace :

" Le renard manifestait une fascination presque humaine pour l'inconnu- Quand je patinais à ses trousses, il filait à toute vitesse, mais dès que je m'arrêtais et restais immobile comme une souche, bien que sa peur ne fût pas calmée, une loi étrange mais inflexible de sa nature le poussait à s'asseoir sur son arrière-train."

On saute sur notre  embarcation et on remonte le courant en admirant le rivage :

" Le bétail était dans le fleuve jusqu'au ventre et nous faisait songer à Rembrandt."

On philosophe sur l'amitié :

"Mon ami me connaît face à face, mais beaucoup, n'osent me croiser qu'à l'abri de l'autorité d'autrui-renforcée par un invisible corps d'amis et de relations empreints de sagesse. A ceux -là je dis adieu, nous ne pouvons demeurer seuls au monde." 

On regrette, avec lui, la prolixité de trop d'écrivains :

"Hélas le papier n'est pas cher et les auteurs n'ont pas à effacer un livre avant d'en écrire un autre."

On profite du silence :

"Le silence est la communion d'une âme avec elle-même."

On définit le philosophe :

"Etre philosophe ce n'est pas avoir de subtiles pensées et fonder une école, mais, ce qui est bien plus rare, mener une vie de simplicité, d'indépendance, de magnanimité et de confiance- comme devraient la mener tous les hommes."

On constate, déjà, ce qu'est devenu l'homme :

"Les hommes sont devenus les outils de leurs outils."

On observe, dépité, les changements du monde :

"D'aucuns ont pensé que les rafales du vent n'apportent plus au voyageur la fragance naturelle et originelle de la terre, mais que nous respirons une athmosphère polluée - que la disparition de nombreuses plantes indigènes parfumées à cause du bétail qui le broute et des porcs qui fouissent, que l'extinction depuis la colonisation du pays de nombreuses espèces végétales aux doux arômes et d'herbes médicinales, qui embaumaient jadis l'athmosphère et la rendaient salubre, est à l'origine de nombreuses maladies parmi les répandues aujourd'hui."

On prépare une conférence sur Carlyle, on écrit des poèmes, on botanise,

On apprend au passage que les motifs de son installation à Walden, étaient peut-être moins romantiques que  la légende veut nous le faire croire,

Mais toujours on regarde et on admire :

"En mai,le pollen du pin a commencé à recouvrir l'étang de sa poussière."


Source : cdi-doisneau.fr

Je pourrais continuer ainsi à l'infini,  tant sont grandes son intelligence, sa culture et sa sensibilité et contemporaines beaucoup de ses pensées et de ses craintes.
J'espère vous avoir convaincue de tenter cette aventure et même peut-être de la poursuivre.
Le tome suivant est déjà paru...




* Thierry Gillyboeuf présentation de l'ouvrage, page 9.

mardi 27 mars 2018

LA NOTE AMERICAINE




Titre original : "Killers of the Flower MOON. The osage murder and the Birth of the FBI." -2017-
Auteur : DAVID GRAAN
Traduction : Cyril GAY
Edititions : Globe, l'école des loisirs -2018- 363 pages.
                         

Voici un livre plein de passion et de violences, écrit avec une rigueur et une sorte de détachement clinique, qui donnent plus de force encore aux évènements qu'il relate. 
Loin des fake-news qui nous inondent, nous sommes ici dans le temps de la recherche et de l'objectivité, du respect et de l'empathie aussi.


Source : Nation Osage


Cette histoire, qui se déroule dans les années vingt, touche les survivants d'une tribu indienne, les Osages, dépouillés de leurs terres, comme toutes les tribus le furent, parqués, soit-disant pour leur bien dans une réserve de l'Oklahoma, où les descendants des colons qui les avaient spoliés, les auraient  bien volontiers oubliés.

Mais voilà, le destin est parfois facétieux, et ces terres se sont transformées en aubaine, riches qu'elles sont du pétrole que leur sous-sol renferme. 
Chaque Osage a reçu les droits d'exploitation d'un lot, transformant chacun d'eux en un riche héritier.
Dans ces circonstances, plus question, vous le comprendrez, de les oublier !




C'est dans ce contexte que se déroule une série de meurtres très ciblés, qui vont faire l'objet d'enquêtes plus ou moins bâclées, jusqu'au jour où, à Washington, un jeune et ambitieux jeune-homme, Edgar HOOVER pour ne pas le nommer, va comprendre que cette histoire devrait lui permettre d'asseoir enfin son pouvoir, par le truchement, sur place de ces agents.

C'est l'un d'entre-eux, Tom WHITE, animé par un courage et un sens de la justice à toute épreuve, qui  constitue l'équipe chargée de mener l'enquête et qui portera celle-ci  jusqu'à son terme.


Tom White (à gauche) et Edgar Hoover. Source : histoty.com


Inutile de compter sur moi pour vous en dire plus, si ce n'est que la réalité, dépasse, ici, largement la fiction !

Ce livre m'a passionnée à plus d'un titre :
 -parce qu'elle décrit le destin incroyable de cette tribu,
- parce qu'elle nous montre une  jeune nation où brigands et voyous ont la main sur tout, 
- parce qu'à côté de ceux-ci se dressent des figures pleines de vertu,
- mais aussi parce qu'elle décrit les ravages, laissés sur des générations, par des crimes restés, d'une  certaine façon  impunis.

C'est une histoire totalement hors du commun, une enquête extraordinaire et en disant ceci je pense tout autant à celle menée à l'époque par Tom WHITE et son équipe, qu'à celle conduite aujourd'hui par David GRAAN, qui, je l'espère aidera des plaies encore vives à cicatriser.


Où trouveras-tu donc une caverne assez sombre
Pour couvrir ton visage farouche , Conspiration n'en cherche point ;
Cache-le sous le masque de la bienveillance et de son sourire caressant.

William Shakespeare
Jules César     

mercredi 21 mars 2018

CELUI QUI VA VERS ELLE NE REVIENT PAS




Titre original : "All who go do not return" Graywolfpress -2015-
Auteur : SHULEM DEEN
Traduction : Karine REIGNIER-GUERRE
Editions : Globe, l'école des loisirs -2017- 409 pages.


Il m'a suffi  d'un regard sur la couverture pour savoir que ce livre était fait pour moi.
Ce qu'ont  immédiatement confirmé la lecture de la présentation de l'ouvrage au dos ce celle-ci et la phrase qui inaugure le premier chapitre :

"Je ne suis pas le premier à avoir été banni de notre communauté". 

C'est en effet à un long et douloureux parcours que nous invite l'auteur, tout en nous faisant découvrir "l'une des communautés hassidiques, les plus extrêmes et les plus isolées des Etats-Unis", dans laquelle il a vécu la fin de son adolescence et les presque deux premières décades de son âge adulte.

Contrairement à ce que pourraient nous faire croire ces hommes en caftan noir et chapeau de fourrures qui déambulent devant nos yeux, nous ne sommes pas dans un quartier orthodoxe de Jérusalem, ni dans des temps fort anciens, mais à New SquareConté de Rockland, Etat de New-York, des années 1980 à aujourd'hui .


Isidore Kaufmann (1853-1921). "Un garçon de la yeshiva". 


Né à Brooklyn en 1974, de parents devenus ultra-orthodoxes mais dont la prime jeunesse l'a été un peu moins, Shulem DEEN, après quelques épisodes houleux,  choisit lui-même à 13 ans, d'entrer dans la yeshiva de la communauté Skver de New-Square.
Il compte y étudier la Loi et s'adapte sans trop de mal à ce monde replié sur lui même, dans lequel l'autorité du Rebbe ne peut être contestée, pas plus que sont contestables  les vérités enseignées par la Torah et le Talmud.



Marc Chagall : "Le rabbin"

Source : Artvalue.com


Car la communauté, contrairement aux principes hassidiques des premiers temps, adhèrent totalement à cette injonction :


"Tout ce qui est nouveau est interdit par la Torah".

Pas d'enseignement de l'anglais, ni des mathématiques, ni de matières  professionnelles profanes.
Ici, on ne parle, on n'écrit on ne lit qu'en yiddish, on n'étudie que les textes et leurs commentaires.
Pas de télévision ni de radio bien sûr, pas de cinéma non plus  et encore moins d'ordinateur.
La règle en ce monde : on ne pose pas de questions, puisque les réponses sont déjà toutes là.



Menahem Krief (1928) "Le mariage hassidique"


Mais voilà Shulem DEEN ne peut s'empêcher de la faire. 
Son mariage arrangé lorsqu'il  a 19 ans, sa famille s'agrandissant la nécessité de gagner sa vie, la découverte de la médiathèque de la ville voisine, puis celle de l'informatique qui le passionne, ses discussions avec un ami, sa révolte devant des actes d'intolérance, tout simplement la curiosité de son esprit, vont peu à peu le conduire à remettre en question tout ce sur quoi il avait fondé sa vie.

Le chemin ne sera pas simple, la communauté ne sera pas tendre et le mot est faible.
La conclusion temporaire très cruelle, pour cet homme qui se sent profondément père.
Mais il a tenu, mais il a su s'entourer et entourer, il continue à lutter et attend, en nous donnant cette magnifique leçon de courage et de patience, de mesure et de loyauté.     
   
J'espère que Shulem DEEN,  dans les années qui viennent, nous donnera de ses nouvelles et de celles  ses enfants.


Dominique a également beaucoup aimé.


mardi 13 mars 2018

MARY SOMMERVILLE





Autoportrait de Mary Sommerville
Sommerville Collège. Oxford. Grande-Bretagne


Pas de compte-rendu de lecture aujourd'hui, mais un article "perroquet", qui ne fait que remettre en forme ce que j'ai lu ici, mais qui, je l'espère, vous fera découvrir une femme d'exception, comme cela a été le cas pour moi.
C'est Humboldt qui m'a mis sur la piste, pour avoir dîné avec elle lors d'un séjour qu'il fit à Londres en 1827.

Mary Sommerville, est née le 26 décembre 1780 à Jedburgh, en Ecosse.
Fille du vice-amiral William George Fairfax, elle passe son enfance à Burntilsland, dans un état de "pauvreté distinguée" et reçoit tout d'abord une éducation si sommaire, que son père la considère alors qu'elle a dix ans, comme "une sauvage".
Envoyée durant une année dans la pension huppée de Musselburgh, elle n'y apprend que des rudiments d'écriture, de grammaire anglaise et française ainsi que les bases du calcul.
A son retour, elle profite des moments où elle n'est pas occupée par ses devoirs de fille - apprendre la couture, broder sur un abécédaire, s'initier aux bonnes manières, danser - pour lire Shakespeare dans la bibliothèque de son père et poursuit ainsi son éducation de manière assez chaotique, alternant enseignement pour quelques mois dans des institutions, leçons à domicile données par le maître d'école du village, participation plus ou moins clandestine aux cours de mathématiques du précepteur de son frère, apprentissage du grec et du latin chez ses oncles, rencontres formatrices... toutes occasions bonnes à saisir, sans parler du travail personnel dans lequel elle s'abîme dès que cela lui est possible.

En 1804, elle épouse un lointain cousin, le capitaine Samuel Greig, consul de Russie à Londres où elle s'installe. Elle n'y est pas heureuse car son mari, sans pourtant la brimer,  partage largement les préjugés de l'époque contre les femmes instruites.
Mais en 1807, celui-ci décède. Elle retourne en Ecosse avec ses deux enfants  et se remet d'autant mieux à l'étude, notamment des mathématiques, que son héritage lui permet maintenant de le faire sans contraintes.

En 1812, elle se remarie avec son cousin, le docteur William Sommerville, qui contrairement à son premier mari, l'encourage et l'aide à aborder les sciences physiques. Elle étudie ou approfondit ainsi les mathématiques, l'astronomie, la physique, la chimie, la microscopie, le magnétisme, la géographie, la botanique, la géologie... 
Ils ont quatre enfants et mènent une existence riche en voyages et rencontres, qui lui permet d'entrer en relation avec  les écrivains, les artistes , les scientifiques les plus brillants de son temps, comme ce fut le cas notamment pour Turner et  Humboldt.
Installée avec sa famille à Chelsea elle devient  le professeur de mathématiques d'Ada Byron, plus connue sous le nom de Lovelace, aujourd'hui considérée comme une pionnière de la science informatique.

En 1826, elle publie un premier article : "Les propriétés magnétiques des rayons ultraviolets sur le spectre solaire", bientôt suivi en 1831 par "The mechanism of the heavens", traduction dans tous les sens du terme, de l'oeuvre de Pierre-Simon Laplace  "La mécanique Céleste".
C'est ce premier ouvrage qui la rend célèbre :

"J'ai traduit l'oeuvre de Laplace de l'algèbre au langage commun"

dit-elle et c'est ce style simple, net et précis, qui sera à l'origine de sa popularité.

Elle publie ensuite d'autres ouvrages de son cru :

- "On the connexion of the physical Sciences" (1834), dans lequel elle plaide pour l'interdisciplinarité et qui lui vaut d'entrer à la "Société Royale d'Astronomie" en même temps que Caroline Herschel.

- "Physical Geography" , (1848), qui "présente de grandes affinités avec la vision humboldtienne des sciences et du monde naturel" (A.Wulf), avec lequel elle remporte la médaille Victoria de la Société Royale de Géographie.

- "Molecular and Microscopic Science" (1869), qui lui demande dix ans d'efforts.

Dans la sixième édition de "On connexion of Physical Sciences", elle pose de l'existence d' une planète perturbant Uranus,  ce qui amène John Couch Adams  à chercher et découvrir Neptune.



Neptune
Source : Nasa.gov


En 1838,  elle s'installe en Italie avec son mari. Ils y passeront le plus clair de leur temps jusqu'à leurs morts, tout en continuant à correspondre avec l'élite scientifique de leur temps.

Quatre année avant sa mort elle signe, sans succès, la pétition de John Stuart Mill en faveur du suffrage des femmes.

Elle meurt  le 28 novembre 1872 à Naples, où elle repose dans le cimetière anglais.

L'année suivante paraît son autobiographie "Personnal recollections", dont l'intérêt repose autant sur ce qu'elle révèle de son caractère, que pour l'aperçu qu'elle donne des milieux littéraires et scientifiques de son époque.

C'est ainsi que celle qu'on appelait "La rose de Jedburgh" dans sa jeunesse, en référence à ses manières douces et polies,  est devenue  "la Reine de la Science"

Aujourd'hui, le "Collège Sommerville" à Oxford, un établissement supérieur à Brisbane, une salle du parlement d'Edimbourg, une île,  un astéroïde -le 5771 Sommerville-,  un cratère lunaire, un billet de la banque d'Ecosse, portent son nom ou son effigie et témoignent encore de sa remarquable carrière.


mercredi 7 mars 2018

L'INVENTION DE LA NATURE








Titre original :"The invention of Nature"-2015-
Auteure : ANDREA WULF
Traduction : Florence Hertz
Editions : Noir sur Blanc -2017- 636 pages.


C'est un livre érudit, foisonnant et passionné que celui-ci, qui veut réhabiliter la mémoire d'un savant de premier plan, aujourd'hui oublié par beaucoup, notamment dans les pays anglo-saxons.
Prise selon ses propres mots par une véritable "frénésie humboldtienne", Andréa Wulf, ne se contente pas de nous conter la vie hors du commun de ce petit homme de génie, simple et hautain, sarcastique et généreux, courageux et terriblement bavard. Elle nous offre aussi, dans sa lancée les portraits de tous ceux, Simon Bolívar, Charles Darwin, Henry David Thoreau, Georges Perkins Marsh, Ernst Haeckel, John Muir, qui, influencés pas sa pensée,  lui ont donné une suite, jusqu'à nos modernes écologistes, qui ont toujours autant de mal à faire comprendre que la terre est une et que nos actions la modèlent au delà du raisonnable.
Il en ressort, un ouvrage un peu hybride entre biographie(s) et essai, dans lequel on se perd parfois, mais que l'on quitte avec tristesse, parce que le(s) héro(s), comme celle qui les décrit,  nous sont devenus profondément sympathiques tant est grand leur courage et profonde leur volonté de savoir et de transmettre.



Friedrich Georg Weitsch-Alexander von Humboldt-
Staatische Museum. Berlin.


Alexander von Humboldt donc. 


Né le 14 septembre 1769 , fils d'un "officier de l'armée prussienne, chambellan à la cour ", trop vite orphelin de ce  père "charmant et affectueux", élevé avec son frère aîné Wilhelm sous la férule d'une mère "froide, rigide et distante", qui a le bon goût de leur donner tout de même, "en guise d'amour maternel... la meilleure éducation qui puisse alors se trouver en Prusse"
L'aîné, philosophe et linguiste deviendra ambassadeur et pour un temps ministre de l'éducation, fondant l'université de Berlin qui porte son nom et celui de son frère, se mariera.
L'autre, resté célibataire, entamera, selon les voeux de sa mère une carrière de haut-fonctionnaire, puis, celle-ci ayant fort heureusement pour ses deux fils, quitté ce monde, pourra enfin assouvir sa passion du voyage  et des sciences.

C'est de sa première expédition aux Amériques, entamée en 1799, qui le conduira successivement en Nouvelle-Grenade  -Vénézuela puis au retour de Cuba, Colombie et Equateur actuels-,  au Pérou, enfin au Mexique et aux Etats-Unis, qu'il tirera à son retour en 1804 et pratiquement jusqu'à la fin de sa longue vie, le matériau de ses nombreux ouvrages, qui embrassent la plus grande partie des champs de la connaissance de son temps : botanique, zoologie, géologie, géomagnétisme, astronomie, études des courants marins  et des cultures anciennes.... 

Il lui faudra attendre vingt-cinq ans, pour entamer son second périple à travers la Russie, jusqu'au  pied du mont Altaï. Il a alors soixante ans, a compris qu'il ne pourrait jamais réaliser son rêve d'escalader l'Himalaya, comme il l'avait fait autrefois du volcan Chimborazo, les anglais lui barrant la route de l'Inde de peur qu'il ne dénonce, comme il l'avait fait au retour à son retour d'Amérique, les méfaits du colonialisme et de l'esclavagisme.

Entre ces deux voyages et après le dernier, il mène une vie d'érudit, rédigeant notamment les trente-quatre volumes de son "Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent" et les quatre tomes, de son "Cosmos", adulé dans toute l'Europe, correspondant avec tout ce que le monde compte d'hommes d'influence, ami de Goethe, mais aussi chambellan auprès des rois de Prusse, qui lui assurent ses maigres revenus.

Il quitte le monde, le 6 mai 1859, presque nonagénaire,  considéré par "bien des gens", tout simplement comme "le plus grand homme depuis le Déluge".



Géographie des plantes équinoxiales.
Tableau physique des Andes et Pays voisins dressé par Alexander von Humboldt.

Il faut dire qu'il a découvert beaucoup de choses, qui aujourd'hui sont les fondements de notre rapport à la nature, de notre vision du monde.
 C'est lui, qui le premier a perçu la nature comme un ensemble vivant, se préoccupant surtout des relations entre les choses, qui a jeté les bases de l'étude des écosystèmes, qui a dressé la carte des isothermes, qui a dénoncé les ravages de la déforestation et de l'agriculture intensive.
C'est également lui, qui "subjugué par la" plénitude de la vie universellement répandue", a permis le développement d'une approche de la nature plus subjective, qui aujourd'hui reste de celle de beaucoup d'entre nous.


Dominique avait également énormément aimé ce livre.

Grand Teton National Park. Etats-Unis.

mercredi 28 février 2018

LES SOEURS MATERASSI







Titre original : "Sorelle Materassi" -1934-
Auteur : ALDO PALAZZESCHI
Traduction : Gérard Loubinoux et Emmanuelle GENEVOIS
Editions : Le Promeneur /Folio n°2188 - 374 pages -


Les soeurs Materassi ? 
Toutes les dames de la haute-société florentine étaient capables de les nommer.
C'était auprès d'elles et nul part ailleurs qu'elles se fournissaient en lingerie fine et faisaient réaliser le trousseau de leurs filles. Il leur fallait pour cela, prendre leur auto, se rendre à Santa Maria a Converciano, quelques maisons dans la plaine rassemblées autour d'une église.
C'est dans l'une d'entre elles, une maison de maître tout de même,  que se tenaient Teresa et Carolina, la cinquantaine, "courbées sur leur métier", attentives jusqu'au soir à produire ce qu'il y avait de plus délicat, de plus beau.


Musée de la Broderie. Pistoia. Italie

Parfois c'était aussi "Un prélat de Florence", entouré d'une nuée de dévotes, qui venaient leur rendre visite. Il faut dire que sortaient de leurs mains des merveilles.


Devant d'autel. Musée de la Broderie. Pistoia. Italie.

C'est ainsi, pièce après pièce, fil après fil, qu'elles avaient "d'abord endigué la ruine" de leur famille "avant de la relever et d'en mener une reconstruction digne d'éloges solennels".
La débauche de leur père, la douleur de leur mère avaient ainsi fait "pousser des filles sages et tranquilles, affrontées à la dureté de la vie, à ses luttes, chargées de chagrins, laborieuses, dépouillées de toute aspiration à la joie". 
Elles ne s'étaient pas marié, bien sûr.
Mais maintenant tout était réparé, c'était leur prestige et leur orgueil
Elles pouvaient vivre tranquilles avec Niobé, leur "bonne et joviale" servante.

Bien sûr, il y avait  aussi Giselda, la cadette, revenue vivre avec elles après un mariage désastreux. C'est elle qui administrait le domaine, effectuait en ville les livraisons, sous le regard peu amène  de ses deux aînées, qui ne manquaient jamais de lui reprocher son échec, bien mérité selon elles.

Quant à Augusta, qui s'en souciait encore ? Elle était la troisième, "moins intelligente qu'elles, peu entreprenante", ne possédant "pas non plus la beauté et la vivacité de Giselda". Assembleuse dans une fabrique de chaussures, elle s'était mariée "avec un manoeuvre des chemins de fer", était partie vivre "en" Ancône, avait eu un enfant, aussitôt doté par ses tantes "de vêtements délicieux,... des béguins, des petites robes, choisis ou exécutés par elles-mêmes, d'un raffinement aristocratique".




Tout aurait pu continuer ainsi. Mais le destin joue parfois de curieux tours.
Augusta, devenue brusquement "veuve et indigente" puis "frappée par un mal violent", les pousse à quitter maison et métiers. A peine sont-elles arrivées qu'elle meurt, après leur  avoir confié son fils, Remo, âgé de quatorze ans, à peu près illettré, mais si beau, si raisonnable, si mystérieux...
Comment résister à l'appel d'une mourante ?

Est-il nécessaire de préciser, que leur vie ne sera jamais plus la même ?  Que Remo va éveiller en elles des sentiments, des sensations, dont elles ne soupçonneront même pas pas la nature ? Qu'une route, pleine d'embûches s'ouvrent sous leurs pieds, qui deviendra vite un vrai chemin de croix ?

Face à ses femmes simples, qu'il sait dresser comme "des singes", Remo, saura conduire sa vie selon ses intérêts, leur distribuant  avec parcimonie, mais avec une maestria sans pareille, à qui des marques de tendresse, à qui les reflets de sa virilité

J'ai beaucoup aimé ce livre, tout emprunt  d'ironie , qui dépeint si bien ce coin de Toscane, ce petit monde clos, ces vies bridées, construites sur des chimères, la fragilité des âmes qui se croient fortes, les pouvoirs magnétiques de la beauté.

Je vous le recommande vivement !