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samedi 14 septembre 2019

LES FANTÔMES DU VIEUX PAYS






Titre original : "The Nix"
Auteur : NATHAN HILL
Traduction : Mathilde BACH
Editions : Gallimard Folio - 2017 - 950 pages

Voici un (très) gros roman, comme je les aime, lu durant cet été, si pauvre par ailleurs en lectures.
Un roman, qui fait fait rire et pleurer et qui nous tient en haleine jusqu'à la dernière page, nous laissant  enfin espérer la paix pour ses deux héros tendres et fragiles. 

D'un côté le narrateur, Samuel Anderson, la trentaine,  jeune professeur de littérature à l'Université de Chicago. Un petit professeur pour le moment, qui semble s'ennuyer ferme, mal dans sa peau et qui se réfugie plus qu'il ne le faudrait dans les arcanes du  monde d"'Elfscape", un jeu vidéo qui le maintient des nuits durant devant l'écran de son ordinateur. Il faut dire qu'il ne s'est jamais remis du départ de sa mère, qui s'est effacée de sa vie alors qu'il avait onze ans.

De l'autre "Calamity Packer,"  la soixantaine, ainsi abusivement surnommée par la presse pour avoir "agressé" le très conservateur sénateur Packer, en campagne présidentielle. Un surnom bien inadapté à cette femme fragile et persuadée depuis son enfance qu'elle n'est qu'une "imposture".

Toute l'intrigue va se nouer lorsqu'il apparaît que "Calamity Packer" n'est autre que Faye Andresen-Anderson, la mère du précédent.



John Bauer :"La princesse et les Trolls" - 1913 - Source : repro-tableaux.com


C'est par une suite de chapitres qui  font alterner, les évènements actuels, ceux de l'enfance de Samuel et les étapes de la vie de sa mère,  que peu à peu la lumière sur leurs vies d'hier et d'aujourd'hui se fera.
Nous allons donc  successivement  partager avec nos héros et ceux qui les entourent, les risques qu'il y a à vivre sur un campus américain aujourd'hui,  l'ennui  d'une existence étriquée dans petite ville de l'Ohio dans les années 1960,  les dangers et pas seulement mentaux qui nous menacent dans le monde virtuel, l'ineptie du monde de l'édition, les affres des pauvres jeunes-filles en proie aux attaques de panique, l'effrayant monde des elfes norvégiens,  la violence des grandes manifestations pourtant pacifistes de Chicago en 1968, la rudesse d'un village  près du cap nord... et bien d'autres choses encore !


Les émeutes de Chicago, lors de la convention démocrate de1968.

Il ya dans ce roman, les doux, les tendres, les innocents et tout autant de veules, de malhonnêtes , de fous furieux.

Certains chapitres sont désopilants, comme celui dans lequel notre pauvre héros affronte l'une de ses étudiantes, tricheuse invétérée. On rit jaune, tellement ce qui est dit ou fait, illustre bien notre époque, mais on rit. 
D'autres sont poignants, comme ceux qui décrivent l'adolescence de Faye, prise en étau entre ses désirs, ses angoisses et le passé de son père mutique, ou l'enfance pleurnicharde de Samuel, illuminée un moment par sa rencontre avec la belle Bethany.

Les personnages sont attachants ou repoussants, les descriptions magistrales, notamment celles des émeutes, ou des combats virtuels sur '"Elfscape", dans lesquels se débat Samuel, tout autant que sa mère le faisait, contre les elfes émigrés avec son père de la lointaine Norvège.

Un vrai plaisir de le lecture, donc, qui nous fait attendre avec impatience, l'éventuel second ouvrage de ce jeune auteur.

Keisha avait également beaucoup aimé. Aifelle également.


mardi 23 avril 2019

EN LIEU SÛR




Titre original : "Crossing in safety" - 1987 -
Auteur : WALLACE STEGNER
Traduction : Eric CHEDAILLE
Editions Gallmeister - 2017- 414 pages

 S'il est quelque chose que chacun de nous ou presque recherche, c'est bien un lieu sûr, où l'on est certain de retrouver gîte et couvert  mais aussi et surtout, la chaleur de bras ouverts, que ce soit ceux de l'amour ou de l'amitié.
Si de plus la nature est belle, si les journées peuvent s'y dérouler entre étude, canotage ou randonnées,  lectures et concerts nocturnes, si tous ceux qui se retrouvent ici pour une heure ou quelques jours sont lettrés, l'esprit ouvert et toujours prêts  à vous rendre la vie plus douce, ce lieu sûr prend sans aucun doute des airs de paradis. Comme il convient, "puisqu'il y est né" un serpent  "pas plus gros qu'une brindille" se faufile aussi parfois.

Si Sallie et Larry Morgan s'y retrouvent aujourd'hui c'est que Charity Lang le leur a demandé et aujourd'hui moins que jamais, ils n'ont pu résister à son appel.
Ils se connaissent depuis longtemps, trente ans au moins. Ils se sont rencontrés à Madison, une petite ville universitaire de l'Est où Sid, le mari de Charity, et Larry, ont trouvé un poste d'assistant. 
Tout les oppose a priori, lieu de naissance, parentèle, statut social,  et pourtant ils auront tout partagé avec autant de  générosité que de simplicité, jusqu'au moment, qui inaugure ce texte, prélude au premier adieu. 
Tout une vie ou presque.


Normann Rockwell : "Thansgiving"


En partie, autobiographique, comme le laisse supposer la dédicace du livre, ce roman en apparence si simple, décrit avec une criante vérité, une époque, un milieu,  deux histoires de couples et celle d'une amitié, tout ceci s'intriquant comme une évidence.
Il y est question d'amour,  de bonheurs, de drames ou de désillusions, de littérature,  de poésie, de fidélité, de dépendance toujours cruelle, mais assumée différemment. On y découvre aussi d'une façon poignante, comment une belle qualité peut devenir un très cruel poison. 

J'ai été particulièrement frappée par la manière dont Wallace Stenger  a su donner vie à ce récit, qui se construit par étapes entre présent et passé. Il sait rendre avec le même densité, la même sobriété,  les joies de la jeunesse, les brusques  malheurs, les petits moments et les détails, qui plus efficacement que de longs développements, soulignent la violence de certaines situations.
Je me suis souvent demandé si un film avait été tiré de ce roman, tant j'ai eu l'impression de "voir" les personnages tout autant que les lieux et suis encore étonnée de constater à quel point certaines scènes me sont précisément restées en mémoire alors que j'ai refermé ce livre depuis plusieurs semaines.

Un roman que je vous recommande vraiment, comme Dominique, l'avait fait à mon égard, ce dont je la remercie vivement !


Lac Willoughby. Vermont. USA


"Le bureau était aussi bien tenu que l'atelier. Sur la table se trouvait la machine à écrire portable, son couvercle en place, plusieurs blocs de papier à lettres impeccablement empilés, un vase japonais plein de crayons bien taillés. Au-dessus, sur l'étagère des livres. J'en ai lu les titres à la lumière grise : le Dictionnaire universel d'Oxford, le Thésaurus de Roget, le Dictionnaire des synonymes de  Webster, le Vade-mecum de la littérature anglaise, son pendant pour la littérature américaine, les Citations de Bartlett. Le Rameau d'or de James Frazer, des ouvrages sur les oiseaux, les fleurs, les arbres, les fougères. Un ouvrage était rangé à l'envers, dos contre le mur. Le sortant pour le replacer dans le bon sens, j'ai vu qu'il s'agissait d'un dictionnaire de rimes. Je me suis représenté Sid le dissimulant précipitamment lorsqu'il entendait quelqu'un venir, et j'ai eu honte pour lui. Après un temps, j'ai remis le volume comme il l'avait laissé."


vendredi 1 mars 2019

NEMESIS







Auteur : PHILIP ROTH
Editions : Vintage Books. A division of Random House, Inc. New-York -2010- 280 pages.


Comme il aurait été regrettable de laisser sur une étagère de la bibliothèque, ce livre acheté lors d'un beau voyage il y a quelques années, et oublié depuis.


Nous sommes à Newark en 1944. Par un début d' été torride, les enfants de Weequahic,  le quartier juif de la ville, se retrouvent chaque jour nombreux autour d'Eugène Cantor, que tout le monde appelle "Bucky", jeune professeur d'éducation physique, qui assume, durant les vacances, les fonctions d'animateur du terrain de jeux, que fréquentent les  jeunes garçons, qui ne peuvent bénéficier de l'air réputé plus sain de la mer ou de la montagne. Ils ont douze ans ou plus, aiment jouer au foot-ball américain, ou regarder leur maître lancer le javelot.
Celui-ci, âgé d'un peu plus de vingt ans est un athlète accompli, que seule sa vue extrêmement défaillante a empêché d'être enrôlé dans l'armée, comme l'ont été ses deux meilleurs amis, Jake et Dave, qui combattent en ce moment sur le front français.  C'est un dur renoncement pour ce jeune-homme, dont la mère est morte en le mettant au monde et que son père, un voleur, a abandonné pour leur plus grande joie à ses grands-parents maternels : sa grand-mère l'a entouré de tendresse, tandis que son grand-père, mort récemment, lui a transmis un  puissant sens du devoir : Il doit être un homme fort, qui sait maîtriser ses émotions, faire fonctionner son cerveau tout autant que ses bras et ses jambes et ainsi ne permettre à personne  de le diffamer en le traitant de gringalet ou de poule mouillée de juif.

En ce début d'été, Cantor est heureux : il exerce le métier qui lui plaît, il retrouvera bientôt sa presque fiancée, Marcia, une jeune professeure, animatrice durant l'été dans un camps de vacances en montagne. Il se sait apprécié de tous.
Mais, dans le quartier italien de la ville,  un premier cas de poliomyélite  vient d'être enregistré et la vie de tous va bientôt en être bouleversée.


Poumons d'acier. Etats-Unis. Années 50


Racontée près de trente ans plus tard, par l'un des jeunes garçons qui fréquentaient le terrain de jeux, cette histoire est aussi simple que poignante. Ce qui rend cette lecture profondément touchante, c'est le sentiment que l'on acquiert très vite, qu'une catastrophe se prépare, que nombreux sont ceux qui ne pourront s'y soustraire : enfants enlevés en quelques heures, parents pétrifiés  ou qui perdent toute mesure devant ces pertes inimaginables, jeunes adolescents dont on sait, lorsqu' ils  en réchappent, que leur vie en sera cependant définitivement transformée, comme  le sera celle de Cantor.
 Tout au long du roman, Némésis est présente : peut-on échapper à son destin, en quoi sommes-nous responsables du notre et de celui des autres, quel est ce dieu capable de produire de telles horreurs ?

Pourtant, la vie belle et simple continue aussi : personnages positifs, comme celui du père de Marcia ou celui du narrateur, enfants pleins de vie ouverts à toutes les joies que celle-ci peut leur offrir, amour partagé.

Ce très beau et touchant livre sur le destin - celui qui nous est imposé, celui que nous nous imposons- fait découvrir un Philip Roth bien différent du "père" de Zuckerman, dont Tania nous a parlé récemment dans cet article, les précédents et les suivants.

Je me permets de conseiller vivement ce texte à tous les "grands coupables", victimes de leur sens du devoir exacerbé,  qui sans s'en rendre compte et pour leur plus grand mal, ajoutent de la douleur à la douleur.
Une peu modeste façon pour moi, sans doute, de vouloir infléchir leur vie en espérant ainsi les aider à échapper à un avenir inutilement funeste.
 A moins que...



C'est le 12 avril 1955, que le professeur JONAS SALK (1914-1995), a annoncé, que le vaccin qu'il avait mis au point avec son équipe, agissait, libérant ainsi des millions de familles à travers le monde, de la terrible peur que cette maladie, inspirait. 





mercredi 20 février 2019

LE TONNEAU MAGIQUE





Titre original : "The magic barrel" - 1958 -
Auteur : BERNARD MALAMUD
Traduction : Josée KANOUN
Editions :  Payot & Rivages -2018 - 265 pages.

Quittant la Russie tsariste et même plus largement l'Europe et leurs persécutions antisémites, dont nous constatons malheureusement chaque jour l'incroyable retour, Bernard Malamud, nous entraîne aujourd'hui, dans ces treize contes,  à regarder ce que sont devenus, ceux qui ont quitté ces terres inhospitalières pour venir s'installer et faire souche, de l'autre côté de l'Atlantique.

Pas question pour lui de nous raconter leurs vies en détail. Il lui suffit, la plupart du temps de les saisir à un moment de leur existence, très court ou un peu plus long, déterminant dans leurs parcours. Ces moments où tout bascule, pour le meilleur ou pour le pire, sans qu'on puisse, pas plus que le héros, comprendre pourquoi cet incident, cette rencontre, vont avoir un tel poids dans leur vie.

C'est ainsi que nous faisons la connaissance  de toute une troupe d'hommes et de femmes qui ont pour points communs, d'être juifs, plus ou moins âgés, pauvres quand ce n'est pas miséreux, exerçant ou ayant exercé des métiers modestes : cordonnier, mireur d'oeufs, épiciers, boulangers, des gens qui ont travaillé dur pour en tirer peu de choses. Cinq personnages de la génération suivante, qui témoignent déjà d'une première ascension sociale, font exception  par l'âge ou le statut : un jeune-homme qui cherche du travail, deux universitaires partis pour l'Italie, un chef de rayon de  chez Macy et un presque rabbin.

Tous, comme tout le monde, cherchent quelque chose : bien marier sa fille, vivre sa vieillesse en paix dans son logement, avoir un petit travail pour ne pas dépendre de ses enfants, être reconnu par le quartier, trouver l'amour ou la paix, faire du bien.
Beaucoup gardent au fond des yeux une tristesse indicible tout en restant tournés vers la vie.





Bernard Malamud décrit ce monde de cruauté et de tendresse, entre réalité et fantastique, en quelques mots, qui campent le plus simplement et le mieux possible ambiances et personnages.
Ainsi en est-il du début du premier conte :

"Le cordonnier haussa les épaules et continua de contempler par la fenêtre  à demi envahie de givre une bruine de neige qui floutait la vision, en ce mois de février. Ni le blanc halo mouvant ni le souvenir résurgent du village polonais où il avait gâché sa jeunesse ne parvenait à le distraire de Max l'étudiant..."

Ou de  cette description du boulanger, attiré par une voix sortie du passé :

"Attiré comme par magie dans la boutique par la voix, le boulanger parut dans leur dos, en maillot de corps. Ses bras roses et charnus avaient plongé dans la pâte jusqu'au coude. En guise de couvre-chef, il portait crânement un sachet en papier d'emballage enfariné. Ses lunettes de vue étaient embuées d'un voile de farine ainsi que son visage respirant la curiosité..."

Comment mieux évoquer également le pain au parfum de miel que celui-ci  fabrique et qui n'est rien d'autre que "l'oeuvre des pleurs" :

"Trente ans durant, expliqua le boulanger, il n'avait pas eu un sou vaillant. Au point qu'un jour, dans son malheur, il avait pleuré sur la pâte. Depuis son pain était si bon qu'il lui attirait des clients de tous côtés".

Et que dire des songes du presque rabbin, qui pour échapper au malaise que la présence du marieur exerce sur lui, contemple le ciel par la fenêtre ?

"On était encore en février mais l'hiver rendait les armes, ce dont il voyait les signes pour la première fois cette année. Il observait la blanche lune toute ronde vagabonde haut dans le ciel parmi sa ménagerie de nuages et la regarda bouche bée pénétrer une énorme poule et sortir d'elle comme un oeuf qui se serait pondu tout seul".




Ainsi, peu à peu, nous laissons nous saisir par ce monde concret et mystérieux à la fois jusqu'au moment où un mot, une phrase retournent brusquement la situation, nous laissant étonnés, déstabilisés, parfois même un peu hagards, mais toujours enchantés.

"Considéré par Philip Roth comme un chef-d'oeuvre fondateur, ce recueil est un classique en Amérique."
On comprend vite pourquoi.

mardi 5 février 2019

L'HOMME DE KIEV





Titre original : "The fixer "1966.
Auteur : BERNARD MALAMUD
Traduction : Gérard et Solange de LALENE
Editions : Rivages poche 2015 - 428 pages


Je dois bien avouer, qu'avant d'écouter une émission de France-Culture sur Bernard Malamud, à l'occasion de la publication, dans une récente traduction, de son recueil de nouvelles "Le Tonneau magique", je n'avais jamais entendu parler de cet auteur.
Apprenant ainsi, par la même occasion, qu'il était considéré avec Saul Bellow et Philip Roth comme l'un des trois plus grands auteurs juifs-américains de notre époque, j'ai pensé qu'il était amplement temps de combler cette lacune.

En choisissant " L'homme de Kiev", je ne me doutais pas que j'allais être ainsi projetée dans une histoire totalement angoissante et si bien construite et écrite, qu'elle allait me donner l'occasion de ressentir jusqu'à la crainte, le sentiment d'oppression croissant qui accompagne pratiquement chaque page de ce texte. Une expérience que je  n'avais pas encore vécue avec une telle intensité, au bout pourtant de quelques dizaines d'années de lectures.


Marc Chagall. "En route ou le Juif Errant" 1923-1925

Yakov Bok, trente ans au début du roman, est un pauvre réparateur juif qui vit dans un shtetl non loin de Kiev. Très jeune orphelin de père et de mère, élevé à l'orphelinat, marié à Raisl qui ne lui a donné aucun enfant en cinq années de mariage et qui vient de s'enfuir avec un goyim, il décide, malgré les réticences de son beau-père, le doux Schmel, de quitter les territoires réservés pour s'en aller à Kiev.
Son seul désir, avant même celui d'échapper  à son extrême pauvreté et peut-être encore plus à la honte que son statut de mari trompé et sans enfant qui fait de lui "un étranger sur terre", est clair  :
Il veut savoir  "ce qui se passe dans le monde".
Car Yakov bien que pratiquement sans instruction est intelligent et curieux. Dans son shtetl il a lu un peu tout ce qui lui tombait sous la main - une grammaire russe, un livre de biologie élémentaire, un vieil atlas - et surtout  les "Oeuvres choisies" de Spinoza, qui l'ont profondément marqué. Il ne se reconnait pas dans le dieu de ses ancêtres, si indifférent à son sort, préférant celui du philosophe.
Et de toute façon, à partir, que risque-t-il ?

Il va l'apprendre très vite.  Embauché comme gestionnaire d'une briqueterie, par un russe membre des "Cent-noirs", un groupuscule violemment antisémite, sans que celui-ci bien entendu ne se doute de ses origines, il va bientôt  se trouver accusé du meurtre, supposé rituel, d'un gamin  de douze ans, dont le corps a été retrouvé, lardé de coups de couteau, dans une grotte non loin de l'usine.
A partir de là, son destin est scellé.


Piranese. Les prisons imaginaires

 Perdre sa liberté, être traité avec une cruauté sans égale, devenir une loque chevelue aux ongles trop longs,  manquer mourir de dénuement, craindre pour sa vie et sa raison c'est le chemin sur lequel nous l'accompagnons pas après pas. Clamer malgré tout sans faillir son innocence, continuer à proclamer son statut de libre penseur, résister au chantage, trembler pour sa communauté et accepter de faire front pour elle, tel est aussi l'autre versant de son parcours.

Avec lui nous vivons cette obscurité, seulement éclairée par le lumineux personnage du procureur Bibikov. Nous assistons à un déchaînement de haine antisémite, utilisée par Nicolas II, l'église orthodoxe et leurs sbires, pour canaliser la colère d'un peuple  toujours bafoué. Nous constatons avec effroi avec quelle facilité tous et chacun y adhérent.

Ce personnage innocent, malchanceux, courageux, nouvelle image d'un Job sans dieu, restera longtemps dans ma mémoire, comme son auteur, qui a écrit ici un très grand roman. 

J'ai bien l'intention de poursuivre rapidement la lecture de son oeuvre.


vendredi 23 novembre 2018

LES BEAUX MARIAGES





Titre original : "The custom of the country"
Auteure : EDITH WHARTON
Traduction : Suzanne MAYOUX
Editions : Les Belles Lettres -2018- 562 pages

Ah, comme elle est belle et désirable, Ondine Spragg ! Aussi ondoyante et charmante, que son prénom peut le laisser espérer. Comme elle est volontaire aussi et comme sait bien obtenir tout ce qu'elle désire, habituée qu'elle est à faire plier ceux qui l'entourent, ses parents en tout premier lieu,  des "parents-cariatides", qui n'ont existé que pour elle et qui n'ont jamais su rien lui refuser.
Son pouvoir sur eux a su si bien jouer qu'ils sont à présent installés à New-York, non pas dans leur maison, ils n'en ont pas les moyens, mais dans un hôtel assez chic cependant pour faire croire que c'est un choix et non une nécessité. N'y rencontre-t-on pas tous ceux qui comptent ?  C'est du moins ce qu'elle espère. Car son projet est simple : réussir.

Réussir, dans ce monde là et à cette époque, cela signifie pour une jeune-femme, faire un beau mariage et pour Ondine, qui est  très ambitieuse, faire même un très beau mariage.


Mr and Mrs I.N. Phelps Stokes
John Singer Sargent (1856-1925)

Elle va parfaitement y parvenir, tout au moins aux yeux des autres.
Epouser Ralph Marvell, dont la maison s'ouvre sur Washington Square, c'est pénétrer dans ce que la haute-société  new-yorkaise a de meilleur, de plus aristocratique même.
Ralph Marvell a une seule ambition : écrire. Le monde des affaires lui est totalement étranger. Il faut dire qu'il a été élevé ainsi, dans cette oisiveté distinguée, pétrie d'intelligence, de culture et de sensibilité. Il connaît tous les codes, les respecte, mais sait aussi les bousculer - n'est-ce pas justement ce qu'il fait en épousant Ondine ?- tant il est confiant en leur valeur, confiant également en cette jeune épouse si belle mais un peu frustre, qu'il saura guider jusqu'à  lui.

Mais il n'a pas compris :  pour Ondine, ce qui compte c'est l'argent et ce qu'il procure : toilettes, bijoux, voyages en Europe, dîners, sorties, respectabilité, ou tout au moins ce qui pour elle en tient lieu... Tout ce qui permet de se mettre en scène et de se faire admirer. 
Pas exactement ce que lui-même apprécie, promenades solitaires autour de Florence, cieux à admirer d'autant mieux que l'on est deux, partages silencieux devant les beautés du monde. Quant à la respectabilité il en est l'image même.

La chute sera brutale et même plus que cruelle, mais l'histoire n'est pas finie, du moins pour Ondine.


Portrait de Lady Helene Vincent, vicomtesse d'Abernan
John Singer Sargent (1856-1925)

Très vite, elle se met en chasse de nouvelles proies :  les unes s'échapperont, d'autres succomberont.
Mais elle, ne change pas : toujours belle, toujours incapable de comprendre les valeurs des autres, toujours imperméable à la ruine et aux malheurs qu'elle sème autour d'elle avec une totale insensibilité, elle continue à avancer ou plutôt à boucler la boucle, en devenant ce qu'elle n'a jamais cessé d'être : une arriviste, toujours insatisfaite. 

C'est un livre cruel que celui-ci. Un livre ou la critique n'épargne aucun bord, ni les femmes ni les hommes enchaînés les uns aux autres par "les moeurs de leur pays", décrivant tout à la fois la fin d'un monde et le début du suivant, celui dans lequel nous sommes.

Pour l'écrire il a fallu toute l'expérience d'Edith Wharton, toute son ironie, toute sa lucidité, tout son art de l'écriture, auquel, m'a-t-il semblé la traduction ne rend pas toujours hommage.

Edith Wharton et Henry James étaient amis. En les lisant, on comprend pourquoi. 
Je sors de leur lecture toujours emplie de la plus grande admiration.


Une fois de plus je ne saurais trop vous conseiller de ne lire la quatrième de couverture qu'après avoir lu le livre. Celle-ci m'a semblé particulièrement intrusive et, comment-dire, inadaptée quant à sa conclusion ? 


mardi 23 octobre 2018

LES SAISONS DE LA NUIT




Auteur  : COLUMN MC CANN
Titre originel : "THE SIGHT OF BRIGHTNESS"
Traduction : Marie-Claude PEUGEOT

Il y a la ville, la grande ville, la métropole celle qui peu à peu dévore, les champs, les forêts et  s'insinue sous terre, sous les rivières aussi profondes et larges soient-elles, qui étend ses réseaux sur et sous le sol, avant de s'attaquer au ciel en édifiant d'immenses buildings, tours, gratte-ciel, qui peu à peu grignotent l'horizon.

Pour l'irriguer, il a fallu des hommes, des blancs, des noirs des dits rouges ou jaunes, des qui parlent anglais-fort peu-,  irlandais, italien, russe, que sais-je encore, qui défoncent le sol à coups de pique ou de mines, qui charrient les gravats, qui sautent aussi parfois en même temps que la roche, qui perdent un membre ou la vie et pour ceux qui s'en sortent, à terme la santé.

Pour la construire, il en a fallu d'autres encore, souples, habiles, indifférents au vide qui pourtant les entourent.


Ouvrier sur un chantier routier, en fin de journée. Yukon Canada. Cliché personnel.

Tous se sont plaints, tous ont été moqués, ritals ou négros, mais tous ont été fiers. Et puis il faut bien vivre, nourrir la famille que l'on retrouve le soir dans les quartiers où les autres, ceux que la ville enrichit, ne veulent pas vivre, nourrir aussi  les illusions de ceux qui sont restés au pays, le vrai, celui qu'on rêve de retrouver, qu'il s'appelle Géorgie, ce sud profond, ou Irlande ou tant d'autres encore.

Les uns ont  vécu, ont aimé, ont perdu leurs amours, sont  devenus  vieux, raides, essoufflés et pourtant  son restés joyeux.
D'autres ont cru tout avoir : amour, enfant, et même suffisamment d'argent  pour ne plus se sentir pauvre. La vie semblait pouvoir être belle, puis tout brusquement s'est écroulé.

Ils  sont devenus des clochards, des épaves : ils son sales, sentent mauvais, boivent, se piquent ou avalent trop de cochonneries. Pourtant ils ne sont pas SDF, ils ont un abri là, dans le ventre de la terre, ou ils conservent la trace des visages ou des lieux qu'ils ont aimés.

Source : Journal "L'Alsace".

Je ne dirai pas plus de ce très beau livre, construit autour de deux personnages dont on soupçonne jusqu'au bout ou presque les liens sans les comprendre et dont on découvre la vie de chapitre en chapitre, chacun d'entre-eux en étant le centre successivement.

C'est un livre qui marque, qui nous fait regarder avec plus d'attention et de respect, ceux qui travaillent sur les chantiers les plus durs et dont la couleur n'a guère changé, comme ceux que nous trouvons de plus en plus nombreux dans nos villes, assis à la porte du supermarché, grommelant et gesticulant en arpentant nos rues, affalés sous le poids de leur vie et de tout ce qu'ils avalent, pour l'oublier sur les bancs qui peuvent encore les accueillir. 

C'est un livre plein d'humanité que je n'oublierai pas.


Durant encore une quinzaine de jours mes parutions risquent fort d'être courtes et mes commentaires sur vos blogs assez irréguliers...  Il faut savoir s'adapter et c'est ce que j'essaie de faire, mais je tenais tout de même à m'en excuser auprès de vous.


vendredi 12 octobre 2018

RODERICK HUDSON





Titre original : RODERICK HUDSON. 1876.
Auteur HENRY JAMES
Traduction : Anne BATTESTI
Editions : Bibliothèque de  La Pléiade. Gallimard. 354 pages


Il est des livres qui me font contrairement à d'autres, perdre tout esprit critique. Il me suffit d'en lire quelques lignes et je sais que je poursuivrai, sans sauter un mot, jusqu'à la dernière, en n'éprouvant que plaisir et admiration.
"Roderick Hudson" est de ceux-là.

 Second roman de Henry James et premier "au décor international", cet ouvrage nous entraîne  à la suite du riche et jusque là désoeuvré  Rowland Mallet, qui découvre brusquement sa vocation de mécène, en admirant la statuette qu'un jeune-homme, Roderick Hudson, a sculpté puis offert à la cousine chez qui Rowland passe quelques jours avant de quitter l'Amérique pour l'Europe.

Roderick est beau, "impulsif, spontané, sincère" et incapable de résister à la proposition qui lui est faite, de quitter Northampton, Nouvelle-Angleterre,  autrefois épicentre "d'un calvinisme intransigeant" bien peu "propice aux épanouissements artistiques".
D'autant plus que les ambitions du jeune-homme ne sont pas minces : "Faire aussi bien que Michel-Ange", sinon rien.

Si Roderick est enchanté, sa mère l'est beaucoup moins : veuve, ayant déjà perdu un fils aîné, elle a toujours vécu à Northampton et son seul rêve est de voir le seul enfant qui lui reste, s'y établir,  devenir un  homme de loi respecté et mener une vie aussi pieuse et terne que la sienne.
Miss Garland, la jeune cousine fille de pasteur, qui séjourne pour quelques temps chez Mrs Hudson,  n'a probablement pas d'autre ambition pour lui, mais y renoncera si le bonheur de Roderick nécessite son départ à l'autre bout du monde.


Northampton. Massachussetts

Bien sûr leur arrivée en Europe et particulièrement à Rome, où s'installent les deux jeunes-gens, est une véritable extase. Roderick travaille, Rowland pourvoie à tous ses besoins, veille aussi sur lui conscient à l'extrême de sa responsabilité,  devant Mrs Hudson et Miss Garland qui lui font totalement confiance pour veiller sur leur idole.
 Troublé d'avoir appris les fiançailles de cette dernière avec son cousin, Rowland met de côté les sentiments que celle-ci lui a inspirés au premier coup d'oeil et ne peut que se remémorer la beauté cachée de cette jeune-femme intelligente, secrète et droite.

Mais Rome, est dangereuse pour une âme passionnée, égotiste, inconstante.
Et Roderick Hudson n'est pas Ulysse acceptant de se faire attacher au mât de son navire pour échapper aux chants des sirènes. La belle et capricieuse Miss Light va rapidement se révéler la plus dangereuse d'entre elles.


Rome

A partir de ce moment les événements vont s'enchaîner, inéluctables. Les caractères d'abord esquissés vont peu à peu se dévoiler, en miroirs inversés.
D'un côté la facilité, une certaine paresse, l'incapacité à résister à toute tentation, une attention forcenée à soi et à ses états d'âme, que le génie est sensé excuser. 
De l'autre, le sens du devoir, la générosité, la capacité à se maîtriser, une attention sensible aux autres, qui semblent naturelles et comme dues à ceux qui en sont tellement dépourvus.
Pourtant pas de manichéisme. L' âme la plus cruelle n'est pas la plus noire. Chacun va au bout de lui -même, plus ou moins enchaîné à l'autre, les yeux ouverts.
Aucun d'eux, aucune d'elles ne sortira vainqueur de l'aventure, chacun accomplira son destin avec éclat ou modestie selon le cas. 
Et tous les coeurs seront brisés.


Alexandre Calame (1810-1864) Montagne en Suisse. Crayon et fusain sur papier.


Je ne sais pas ce qu'il faut le plus admirer dans ce livre du contraste.
La construction sage, en chapitres équilibrés -le roman a paru tout d'abord en feuilleton dans la presse - qui  nous conduit implacablement vers la fin.
Le style pour moi parfait, qui sans aucune fioriture, sans un mot de trop,  avec précision et délicatesse, sait rendre l'enchaînement des événements comme les nuances et les variations violentes ou subtiles des sentiments.
La connaissance des tourments des âmes, ceux que certains s'infligent et infligent, ceux que les autres supportent et qui laissent à jamais coupables, malgré leur juste révolte, ceux qui ont toujours cherché à aimer, malgré tout, fidèlement.

Vous l'aurez compris je n'oublierai pas ce livre  et je suis profondément heureuse de savoir qu' il me reste encore de nombreux romans d'Henry James à découvrir.

samedi 29 septembre 2018

CIRCE



Titre original : CIRCE - 2018-
Auteure : MADELINE MILLER
Traduction : Christine AUCHE
Editions : Rue Fromentin 2018. 436 pages.

C'est un livre pour tous. Passionnés de mythologie, lecteurs d'Homère et d'Ovide, ou, à l'inverse, tous ceux qui en sont restés à leurs souvenirs de collège, sans avoir envie d'en savoir beaucoup plus.

Voici donc, revue par Madeline Miller, l'histoire de Circé, premier enfant du Titan Hélios et de  la belle naïade Persé, fille d'Océan.
Ne sachant trop comment la définir, on la qualifie de "nymphe",  titre qui lui confère quelques pouvoirs, bien éloignés cependant de ceux des déesses.
Circé n'a pas de chance : comment peut-elle si terne avec de tels parents ? Pourquoi a-t-elle cette voix criarde qui indispose toute sa parentèle ? Son père la tolère, sa mère la raille,  ses frère et soeur jumeaux puînés la tarabustent, la traitant même de chèvre. Seul le cadet, AEétés, semble l'aimer, tout au moins un moment.

Solitaire, sensible, compatissante, naïve, "gentille" en un mot, elle se découvrira puissante, blessée dans son premier amour. Aider Prométhée à la barbe de Zeus, transformer sa rivale en un redoutable monstre, Scylla, et surtout "être assez bête pour l'admettre", lui vaudront l'exil pour des temps infinis.


Scylla. Plaque en terre cuite, deuxième quart du Ve siècle av J-C
Paris, musée du Louvre.

Mais Circé est forte. Indépendante, courageuse. Même si elle se laisse encore duper -toujours se faire aimer -elle progresse, avance, défie, se défend, mais aussi accepte et s'accepte.
Vivant entre hommes et dieux,  elle se méfie des uns comme des autres.
Elle sait tout autant punir qu'aimer.

Dédale comme Ulysse la touchent. Les hommes féroces et lâches la révoltent et paient le prix de leur bassesse. Dieux et déesses ne la font pas plier.


Pourceau. Bronze. Ve siècle av J-C
The Walters art-museum. Baltimore. Etas-Unis.

Madeline Miller trace ici un beau portrait de femme, qui pourrait d'ailleurs être tout aussi bien un beau portrait d'homme.
Non pas celui d'un être parfaitement adapté aux normes, mais au contraire, celui d'une personne singulière qui, pas à pas, souvent rudes, arrive à se libérer du regard des autres, à assumer, en tentant de les réparer aussi, ce qu'elle pense être ses fautes, pour vivre la vie qu'elle veut sienne.

Chez Dédale comme chez Ulysse, ce n'est ni leur prestance, ni leurs talents qui lui importent, mais leurs mains sales et leurs cicatrices.
Tout ce qui dit qu'ils ont travaillé, combattu, souffert et donc vécu.
Tel est son cas.

Peu à peu, après des milliers d'années tout de même, elle franchit le pas et devient ce qu'elle souhaite. Tout au moins on l'espère.


Ulysse chez Circé. Grisaille. Nicolas Gosse et Auguste Vinchon. XIXe siècle.

Paris. Musée du Louvre.

J'ai pris un vrai  plaisir à lire ce livre, admirant la manière dont l'auteure utilise sa redoutable érudition, sans nous accabler. Bien au contraire, les brèves biographies des principaux personnages regroupées en fin d'ouvrage nous éclairent, simples révisions pour certains, découvertes pour d'autres, et les évènements si librement contés enlèvent tout poids à ce que l'on aurait pu craindre être un pensum.

Transformer cette redoutable sorcière en une femme sensible est-il légitime ? Je laisse à chacun le soin d'en juger. Pour ma part, cela ne m'a pas gênée, une fois accepté le fait que cet ouvrage est un roman.

Faire de Circé une icône du féminisme, comme certains critiques l'ont plus ou moins largement évoqué est-il pertinent ?
Ayant eu la sage idée de les lire après avoir terminé le livre, je n'ai pas été embarrassée par le poids d'une telle charge, n'ayant par ailleurs jamais douté du courage des femmes.

Employer parfois un langage décalé ? Le péché m'a semblé plutôt véniel, comparativement ce qui reste pour moi, au-delà du grand plaisir de la lecture, les deux principaux  bénéfices de cet ouvrage :

 - Permettre à chacun une lecture personnelle : se laisser conter une belle histoire ou plus profondément découvrir sous celle-ci une aventure humaine, aussi juste aujourd'hui qu'elle l'était au moment où ces textes furent récités ou rédigés.

 - Amener lectrices et lecteurs aux textes anciens pour les découvrir ou les approfondir.
  

 Pas de doute pour moi, il faut lire "Circé", puis retourner parmi les dieux et les hommes dont nous parlent Homère, Ovide et tant d'autres.

 

vendredi 4 mai 2018

L'APPEL DU FLEUVE





"Perfume River" - 2016 -
Auteur : ROBERT OLEN BUTLER
Traduction : Jean-Luc PININGRE
Editions : Actes Sud - 2018 - 270 pages.


C'est à nouveau une histoire de pères et de fils et même d'arrière-petit-fils. Deux pères, trois fils, un arrière-petit-fils.
Une histoire de couples aussi,  ceux des grands-parents et des parents surtout.
Une histoire de loyauté, de fidélité, de culpabilité,
Une histoire d'incompréhensions.
Une histoire marquée par la violence des sentiments, des actes, des rancoeurs.
C'est tout compte-fait l'histoire d'une famille ordinaire,  les Quilan, dans laquelle, comme souvent, chacun s'est enfermé dans un rôle.


Source : seomix.fr

Les grands-parents vivent à Thomasville en Georgie. William et Peggy sont plus qu'octogénaires. William, dit Senior, a toujours été un homme rude, accroché à ses souvenirs de guerre, faite aux côtés du général Patton.  Ses fils doivent plier, quitte à les écraser ou les perdre.
Peggy se voue à son mari, joue son rôle de femme soumise et de mère tendre, manipulant parfois, mais tous ont déjà compris.

Le fils aîné Robert, soixante-dix ans aujourd'hui, forment avec son épouse Darla un couple d'universitaires à Tallahassee, Floride. Robert est aussi un vétéran du Viet-Nam, rejoint dans l'espoir d'obtenir ainsi l'affection de son père.

Jimmy, le cadet vit près de Toronto, avec Linda son épouse. Ils travaillent avec succès le cuir. Jimmy n'a jamais fait aucune guerre. C'était son choix, affirmé jusqu'à la rupture avec son père, sa famille et son pays. Depuis des décennies il ne donne plus de nouvelles.

William continue à remâcher souvenirs et rancoeurs, mépris,  sans jamais plier.
Robert a fait sa vie, mais surtout ne veut plus  penser à ce qui s'est passé là-bas. Le dire encore moins, pas plus à son père qu'à sa femme ou son frère, qui ne comprendraient pas. C'est tout au moins ce qu'il croit.
Jimmy ne regrette pas ses choix.

Et puis, William est brusquement hospitalisé. Peggy saisit l'occasion pour contacter Jimmy. Robert, pour satisfaire sa mère, le fait aussi de son côté.

Comme en miroir, un autre Robert, "Bob", hante les mêmes parages. Un homme brisé par un père dément.

En quelques jours, tout va se dénouer, d'une manière ou d'une autre, ou presque.




J'ai pris beaucoup de plaisir à lire ce livre écrit sans aucun pathos. Beaucoup de plaisir aussi à découvrir peu à peu ces fidélités qui s'imposent ainsi d'une manière ou d'une autre, sur plusieurs générations. Beaucoup de plaisir également à comprendre comment chacun peut "croire que" et à quel point on peut ainsi se tromper souvent.
Malgré ce sujet grave on sourit aussi parfois, devant les ridicules notamment alimentaires de notre époque, devant tous les petites manipulations qu'on découvre tout en les connaissant déjà...
C'est en fait un livre profond et juste, qui m'a donné envie de mieux connaître cet écrivain.
Je vous le recommande chaudement donc.


mardi 17 avril 2018

UNE ODYSSEE Un père, un fils, une épopée






Titre original : "An Odyssey. A father, a son and an epic." 2017
Auteur : Daniel MENDELSOHN
Traduction : Clotide MEYER et Isabelle D. TAUDIERE
Editions : Flammarion - 2017- 418 pages.

C'est un beau livre.
Voila comment je pourrais résumer le plus simplement possible cet ouvrage que j'ai aimé de bout en bout. 
Un livre passionnant et émouvant, aussi enrichissant intellectuellement qu'humainement, une histoire de père et de fils, dans laquelle toute fille se retrouvera aussi, dédiée par l'auteur à sa mère, bref une histoire de famille, ce qui ne surprendra pas ceux qui ont déjà eu la chance de lire, du même auteur, "Les Disparus".

Professeur de littérature classique dans une université américaine, Daniel Mendelsohn, doit cette année là, animer un séminaire sur "L'Odyssée" pour des étudiants de première année.
Lorsque son père, Jay Mendelsohn, âgé de quatre-vingt-un ans, lui demande d'y assister, il accepte.

Pourtant les rapports père-fils n'ont jamais été simples, mais comme le dit Jay lui-même : "Ton père est ton père" et Daniel est un bon fils.
Ces deux là ont vécu côte à côte durant de longues années, sans se parler vraiment. Le fils, enfant solitaire, sensible et triste a toujours craint ce père, sévère, querelleur, détestant tout signe de faiblesse et qui plus est mathématicien, alors que lui ne comprend rien aux mathématiques.

Pourtant ce même père a su trouver les mots qu'il fallait : "Je sais ce que c'est", lorsque le fils en a eu le plus besoin. 
Il a su, comme il l'a fait pour tous ces enfants, l'encourager dans ses études. 
Le fils a donc pu se construire, a réussi, comme son père le souhaitait, est devenu un père à son tour, à sa façon.

Durant un semestre, tous les vendredis, ils vont donc se retrouver, au milieu des jeunes étudiants, autour de "l'Odyssée".
On imagine la scène : le fils -le professeur -un peu tendu. Le père, de côté, dans son sweat-shirt blanc à capuche. Les étudiants filles et garçons un peu étonnés, tout au moins au début.
Le professeur évoque des pistes, les étudiants s'en saisissent ou proposent d'autres voies. Le père conteste.

Mais le livre bien sûr, est bien loin de n'être que la description de cette situation un peu cocasse, pas plus qu'il n'est que le récit de ce voyage "Sur les traces d'Ulysse", que Jay et Daniel entreprendront, une fois le séminaire achevé.

 Il est bien au contraire, comme un double parcours initiatique, très équilibré,  dans la connaissance du texte d'Homère d'une part, et dans celle du père par le fils, les deux situations s'éclairant l'une l'autre et révélant la dimension universelle du poème, comme celle de cette quête, complexe, d'un parent par son enfant.

Ceux qui ont lu l'Odyssée seront passionnés par les pistes ainsi ouvertes. Ceux qui ne l'ont pas fait, seront prêts à l'aborder  de la plus meilleure façon.
Chacun ne manquera pas  de se retrouver dans ce fils et dans ce père.

Les plus âgés se souviendront aussi  avec émotion de tout ce que recouvre  les derniers mots du livre :

"C'est ton père".


Ulysse et Laërte. IIème siècle avant J.C.
Musée Barraco. Rome


"Le garçon, l'adulte, l'ancêtre ; les trois âges de "l'homme". Ce qui revient à dire que, parmi les voyages que retrace ce poème, il y a aussi le voyage d'un homme d'un bout à l'autre de la vie, de la naissance à la mort."


Dominique , ClaudiaLucia et Keisha ont également beaucoup aimé !

samedi 7 avril 2018

JOURNAL 1844-1846






Auteur : HENRY DAVID THOREAU
Traduction, présentation et notes : Thierry GILLYBOEUF
Editions : finitude, 2014 - 314 pages-


C'est un objet curieux et complexe que cet ouvrage, rien à voir avec un journal intime habituel avec ses entrées au jour le jour, tout au moins jusqu'aux toutes dernières pages.
Curieux et complexe, car il regroupe le contenu de quatre cahiers sur lesquels  Thoreau travaille durant cette période, mais aussi parce qu'il ne s'agit la plupart du temps, ni d'une rédaction spontanée, ni d'une simple copie d'un texte précédemment travaillé, mais plutôt d'un collage, comme on en faisait avant la généralisation du traitement de texte, de morceaux écrits au préalable, les uns pour préparer une conférence, les autres en vue  de rédiger un livre, le tout émaillé "de réflexions sur le vif,  inscrites pour leur part, dans le temps présent de la rédaction de cet ensemble disparate"*. 
De plus, de nombreuses pages manquent et certaines phrases imprimées commencent au milieu d'un paragraphe, dont ne peut lire le début.

De quoi décourager, lecteur ou lectrice a priori...


Thoreau peint par sa soeur Sophia vers 1839

Source : The New-York times.


Mais, il s'agit de Thoreau. D'un jeune Thoreau de moins de trente ans.
Mais il s'agit aussi du moment où, après le brusque décès de son frère très aimé, John,  deux ans auparavant, Il souhaite, dans un élan fraternel,  mettre au clair et publier le récit initiatique du voyage  entrepris avec celui-ci, à la fin de l'été 1839, sur les Concord et Merrimarck Rivers.
Le moment où il décide également - l'avenir démontrera que ce n'est pas rien- de s'installer au bord de l'étang de Walden.


Walden Pond. Concord. Massachussets.
Source : Bettmann/Getty. Images

Si je me suis lancée dans l'aventure avec quelques craintes, il m'a fallu très peu de temps pour comprendre qu'elles étaient infondées.
C'est en fait un grand plaisir de passer ainsi du coq à l'âne en une telle compagnie.

On commence par  méditer sur cette belle phrase sur l'amour :

"Il n'est rien de trop petit pour ne pas être l'objet du plus grand amour."

On poursuit un petit renard sur la glace :

" Le renard manifestait une fascination presque humaine pour l'inconnu- Quand je patinais à ses trousses, il filait à toute vitesse, mais dès que je m'arrêtais et restais immobile comme une souche, bien que sa peur ne fût pas calmée, une loi étrange mais inflexible de sa nature le poussait à s'asseoir sur son arrière-train."

On saute sur notre  embarcation et on remonte le courant en admirant le rivage :

" Le bétail était dans le fleuve jusqu'au ventre et nous faisait songer à Rembrandt."

On philosophe sur l'amitié :

"Mon ami me connaît face à face, mais beaucoup, n'osent me croiser qu'à l'abri de l'autorité d'autrui-renforcée par un invisible corps d'amis et de relations empreints de sagesse. A ceux -là je dis adieu, nous ne pouvons demeurer seuls au monde." 

On regrette, avec lui, la prolixité de trop d'écrivains :

"Hélas le papier n'est pas cher et les auteurs n'ont pas à effacer un livre avant d'en écrire un autre."

On profite du silence :

"Le silence est la communion d'une âme avec elle-même."

On définit le philosophe :

"Etre philosophe ce n'est pas avoir de subtiles pensées et fonder une école, mais, ce qui est bien plus rare, mener une vie de simplicité, d'indépendance, de magnanimité et de confiance- comme devraient la mener tous les hommes."

On constate, déjà, ce qu'est devenu l'homme :

"Les hommes sont devenus les outils de leurs outils."

On observe, dépité, les changements du monde :

"D'aucuns ont pensé que les rafales du vent n'apportent plus au voyageur la fragance naturelle et originelle de la terre, mais que nous respirons une athmosphère polluée - que la disparition de nombreuses plantes indigènes parfumées à cause du bétail qui le broute et des porcs qui fouissent, que l'extinction depuis la colonisation du pays de nombreuses espèces végétales aux doux arômes et d'herbes médicinales, qui embaumaient jadis l'athmosphère et la rendaient salubre, est à l'origine de nombreuses maladies parmi les répandues aujourd'hui."

On prépare une conférence sur Carlyle, on écrit des poèmes, on botanise,

On apprend au passage que les motifs de son installation à Walden, étaient peut-être moins romantiques que  la légende veut nous le faire croire,

Mais toujours on regarde et on admire :

"En mai,le pollen du pin a commencé à recouvrir l'étang de sa poussière."


Source : cdi-doisneau.fr

Je pourrais continuer ainsi à l'infini,  tant sont grandes son intelligence, sa culture et sa sensibilité et contemporaines beaucoup de ses pensées et de ses craintes.
J'espère vous avoir convaincue de tenter cette aventure et même peut-être de la poursuivre.
Le tome suivant est déjà paru...




* Thierry Gillyboeuf présentation de l'ouvrage, page 9.