Auteur : HENRY DAVID THOREAU
Traduction, présentation et notes : Thierry GILLYBOEUF
Editions : finitude, 2014 - 314 pages-
C'est un objet curieux et complexe que cet ouvrage, rien à voir avec un journal intime habituel avec ses entrées au jour le jour, tout au moins jusqu'aux toutes dernières pages.
Curieux et complexe, car il regroupe le contenu de quatre cahiers sur lesquels Thoreau travaille durant cette période, mais aussi parce qu'il ne s'agit la plupart du temps, ni d'une rédaction spontanée, ni d'une simple copie d'un texte précédemment travaillé, mais plutôt d'un collage, comme on en faisait avant la généralisation du traitement de texte, de morceaux écrits au préalable, les uns pour préparer une conférence, les autres en vue de rédiger un livre, le tout émaillé "de réflexions sur le vif, inscrites pour leur part, dans le temps présent de la rédaction de cet ensemble disparate"*.
De plus, de nombreuses pages manquent et certaines phrases imprimées commencent au milieu d'un paragraphe, dont ne peut lire le début.
De quoi décourager, lecteur ou lectrice a priori...
Thoreau peint par sa soeur Sophia vers 1839
Source : The New-York times.
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Mais, il s'agit de Thoreau. D'un jeune Thoreau de moins de trente ans.
Mais il s'agit aussi du moment où, après le brusque décès de son frère très aimé, John, deux ans auparavant, Il souhaite, dans un élan fraternel, mettre au clair et publier le récit initiatique du voyage entrepris avec celui-ci, à la fin de l'été 1839, sur les Concord et Merrimarck Rivers.
Le moment où il décide également - l'avenir démontrera que ce n'est pas rien- de s'installer au bord de l'étang de Walden.
Walden Pond. Concord. Massachussets.
Source : Bettmann/Getty. Images
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Si je me suis lancée dans l'aventure avec quelques craintes, il m'a fallu très peu de temps pour comprendre qu'elles étaient infondées.
C'est en fait un grand plaisir de passer ainsi du coq à l'âne en une telle compagnie.
On commence par méditer sur cette belle phrase sur l'amour :
"Il n'est rien de trop petit pour ne pas être l'objet du plus grand amour."
On poursuit un petit renard sur la glace :
" Le renard manifestait une fascination presque humaine pour l'inconnu- Quand je patinais à ses trousses, il filait à toute vitesse, mais dès que je m'arrêtais et restais immobile comme une souche, bien que sa peur ne fût pas calmée, une loi étrange mais inflexible de sa nature le poussait à s'asseoir sur son arrière-train."
On saute sur notre embarcation et on remonte le courant en admirant le rivage :
" Le bétail était dans le fleuve jusqu'au ventre et nous faisait songer à Rembrandt."
On philosophe sur l'amitié :
"Mon ami me connaît face à face, mais beaucoup, n'osent me croiser qu'à l'abri de l'autorité d'autrui-renforcée par un invisible corps d'amis et de relations empreints de sagesse. A ceux -là je dis adieu, nous ne pouvons demeurer seuls au monde."
On regrette, avec lui, la prolixité de trop d'écrivains :
"Hélas le papier n'est pas cher et les auteurs n'ont pas à effacer un livre avant d'en écrire un autre."
On profite du silence :
"Le silence est la communion d'une âme avec elle-même."
On définit le philosophe :
"Etre philosophe ce n'est pas avoir de subtiles pensées et fonder une école, mais, ce qui est bien plus rare, mener une vie de simplicité, d'indépendance, de magnanimité et de confiance- comme devraient la mener tous les hommes."
On constate, déjà, ce qu'est devenu l'homme :
"Les hommes sont devenus les outils de leurs outils."
On observe, dépité, les changements du monde :
"D'aucuns ont pensé que les rafales du vent n'apportent plus au voyageur la fragance naturelle et originelle de la terre, mais que nous respirons une athmosphère polluée - que la disparition de nombreuses plantes indigènes parfumées à cause du bétail qui le broute et des porcs qui fouissent, que l'extinction depuis la colonisation du pays de nombreuses espèces végétales aux doux arômes et d'herbes médicinales, qui embaumaient jadis l'athmosphère et la rendaient salubre, est à l'origine de nombreuses maladies parmi les répandues aujourd'hui."
On prépare une conférence sur Carlyle, on écrit des poèmes, on botanise,
On apprend au passage que les motifs de son installation à Walden, étaient peut-être moins romantiques que la légende veut nous le faire croire,
Mais toujours on regarde et on admire :
"En mai,le pollen du pin a commencé à recouvrir l'étang de sa poussière."
Source : cdi-doisneau.fr |
Je pourrais continuer ainsi à l'infini, tant sont grandes son intelligence, sa culture et sa sensibilité et contemporaines beaucoup de ses pensées et de ses craintes.
J'espère vous avoir convaincue de tenter cette aventure et même peut-être de la poursuivre.
Le tome suivant est déjà paru...
* Thierry Gillyboeuf présentation de l'ouvrage, page 9.
un des mes auteurs fétiche, mais j'ai fait le choix d'une édition plus condensée chez l'éditeur de Walden : le mot et le reste car je n'étais pas certaine de lire tout le journal au fil des années
RépondreSupprimerComme toi j'ai apprécié de pouvoir picorer, on n'est en rien obligé de lire au fil des pages et on peut y aller à saut et gambades comme dirait Montaigne
C'est tout à fait cela : "A sauts et à gambades" ! L'esprit de Thoreau semble d'ailleurs fonctionner ainsi, ce qui donne beaucoup de charme à ses écrits.
SupprimerVous pensez bien que je vais me précipiter sur ces journaux, moi qui suis une inconditionnelle de Thoreau depuis des décennies !
RépondreSupprimerUne remarque supplémentaire : ici, c'est en avril que le pollen des pins laisse des traces sur l'eau ou sur les routes, c'est selon.
Bon week end.
Et vous allez être gâtée car le journal, si je me souviens bien, comprend 39 volumes !
SupprimerLa référence au pollen des pins m'a bien plu même si c'est au pollen des noisetiers que mon mari et moi nous sommes intéressés ce printemps pour le site phenoclim.
bien plue bien entendu !
SupprimerAh mais voilà qui me tente, bien sûr j'ai lu Walden (et à relire, c'est sûr, un jour) et ses essais sont là sur les étagères, parus chez Le mot et le reste dont parle Dominique, quant au journal, il semble qu'un volume de larges extraits existe à la bibli (denoel, 2001). Au moins je saurai ce qu'il en est.
RépondreSupprimerC'est en effet une bonne idée. Pour ma part je ne sais pas si j'arriverai au bout de tous les volumes au fur et à mesure de leur parution, mais pour l'instant cela me plaît beaucoup.
SupprimerTrès tentant, merci pour toutes ces belles citations, Keisha.
RépondreSupprimerEt j'en ai noté bien d'autres !Bonne semaine, Tania !
SupprimerAnnie, excuse-moi pour la confusion des prénoms !
SupprimerBonne journée.
Oh merci Annie, je connais peu Thoreau, hélas.
RépondreSupprimerMon mari espagnol me dit qu'on ne peut tout savoir, c'est vrai, je vis et lis plus en espagnol qu'en français, mais cela me désole souvent. Alors votre blog, ainsi que plusieurs autres me procurent des pistes si intéressantes de lecture.
Je note avec enthousiasme ce titre, les extraits que vous y avez mis sont plus que tentants.
Merci, Colo ! Vous m'amenez à la poésie et suis heureuse de savoir que de mon côté je vous suis utile ! Bonne semaine.
SupprimerI am more than a little embarrassed to learn about the publication of these journals (by an iconic American author) here on your blog all the way from France. But I should not be surprised since you are the most adventurous reader I know! The quotes you choose to highlight are thought provoking as his work always is ... and amazingly appropriate to the present day. Timeless!
RépondreSupprimerA further confession: I read Walden only within the last year. I try to read classic books that I've heard of, know a little bit about, but have never actually read. (In order to further my inadequate education in my old age).
Thank you, Sallie. As usual, you are very kind !
SupprimerI do the same with many French (or Russian !) classic authors. I prefer old writers to younger ones !
Voilà qui est fort tentant, autant ton billet que les renseignements dans les commentaires. Je verrai ce que je choisis comme formule. (tu crois que les 39 volumes vont être édités ?)
RépondreSupprimerMerci Aifelle. Je pense que les 39 volumes vont être édités. Pour le moment le quatrième vient de paraître et je ne connais pas le rythme des parutions. On peut commencer par la version courte et puis ensuite emportée par l'enthousiasme, soit tout lire au fur et à mesure de la publication, soit ne lire que les années qui nous intéressent le plus. De toute manière on ne s'ennuiera pas !
SupprimerUne de mes grosses lacunes ! Ton beau billet me donne envie de le lire. Dominique achève de me convaincre en le comparant à Montaigne. Il faut, je suppose, commencer pas Walden ?
RépondreSupprimerOui, bien sûr, mais aussi par "Dans les forêts du Maine" ou par le récit du voyage avec son frère sur les rivières Merrimack et Concord.
SupprimerSi tu choisis Walden, je te conseille vivement d'éviter la vieille traduction de 1922 de L.Fabulet chez Gallimard, qui est très pénible. Choisis plutôt celle de Brice Matthieusent, qui date de 2010 aux éditions "Le mot et le reste". Cela change la vie !
Merci !
Supprimerje renchéris sur Annie, l'édition chez le mot et le reste est parfaite, je n'ai pas le courage d'Annie pour le journal et chez le même éditeur il y a un condensé, enfin déjà très conséquent, qui m'a apporté beaucoup de plaisir , ils ont aussi les principaux essais de Thoreau sur la marche, l'automne, qui est très bien car ces textes là sont disséminés un peu partout et du coup cela fait acheter ou chercher une dizaine de livre alors que là c'est regroupé et parfaitement bien traduit
SupprimerDe belles citations. Je n'ai lu que des textes courts et des extraits de Thoreau, je ne suis pas prête pour le Journal :)
RépondreSupprimerLe mieux est de commencer par le récit du voyage avec son frère ou par "Dans les forêts du Maine"... le reste suivra !
SupprimerLes lacunes que vous décrivez en début de compte-rendu inspirent, je trouve, un côté vrai (nature) au document et serait plutôt de nature à m'y pousser.
RépondreSupprimerJe note la citation sur «être philosophe» : "... mener une vie de simplicité, d'indépendance, de magnanimité et de confiance" n'empêche pas de s'attacher à des pensés subtiles... ;-)
Mais je comprends l'idée de Thoreau. J'espère avoir l'occasion de parcourir ce journal.
Bien sûr les pensées subtiles ne sont jamais interdites, mais j'aime beaucoup la simplicité de sa définition !
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