mercredi 12 juin 2019

LE MUSEE DES NOURRICES ET DES ENFANTS DE L'ASSISTANCE PUBLIQUE


De plus en plus, et c'est très bien, les écomusées fleurissent dans nos villes et nos campagnes.
Le Parc Naturel Régional du Morvan, a choisi pour établir le sien, une solution particulièrement intéressante.
Plutôt que de tout regrouper sur un même site, le choix a été fait de répartir sur l'ensemble du territoire quatre  "maisons" ("des hommes et des paysages", "du seigle"", "des Galvachers" - les charretiers migrants du Morvan -, "du patrimoine oral de Bourgogne"), et trois musées : "Vauban"- le prestigieux enfant du pays-, "de l'élevage et du Charolais" - en hommage aux bêtes blanches qui paissent dans les prairies-  et celui qui nous concerne aujourd'hui et le plus émouvant de tous :" le Musée des Nourrices et des Enfants de l'Assistance Publique".


Maquette du musée


 Celui-ci, aménagé de manière très novatrice, dans une ancienne maison du bourg d'Alligny-en-Morvan (615 habitants),  se veut "un espace de mémoire, de réflexion et de partage" qui permet de retracer "à partir d'archives historiques et de témoignages sensibles",  "le parcours de ces enfants, ces femmes et ces hommes, qui ont contribué à l'histoire si particulière du Morvan".


Morvandelle et son enfant accueilli.


Car, de tout temps, le Morvan a été un pays pauvre et tout ce qui permettait d'apporter de l'argent et des bras était bienvenu.

C'est ainsi qu'en parcourant la rampe montante qui guide nos pas, en pénétrant dans les trois petites maisons qui traitent chacune d'un aspect particulier du problème, nous pouvons découvrir  à côté de l'évolution du statut de la législation concernant les enfants placés,  la vie quotidienne de ceux-ci, parfois bêtes de somme parfois enfants aimés, les caractéristiques des familles qui les accueillaient et les avantages que celles-ci tiraient de ce "métier".

Enfin,  toute une partie du musée, est consacrée à ce que l'on pourrait considérer comme "l'industrie" des "nourrices sur lieu" ces femmes pauvres, qui  partaient à Paris pour découvrir un mode de vie luxueux, dont elles bénéficiaient et qui faisaient vivre ainsi leur famille à distance, au prix de la perte de leur liberté, d'une longue séparation avec leurs proches, et du devenir souvent tragique de leur propre enfant.


"Une nourrice sur lieu".


Quelques chiffres pour illustrer l'ampleur  et sous certains aspects la cruauté de cette histoire :

-  Entre 1807 et 1891, 46 700 enfants ont été placés dans le Morvan, par les services parisiens de l'aide à l'enfance. Ceux-ci ne représentent d'ailleurs qu'un peu plus du quart, des enfants accueillis, puisqu'il faut ajouter à ce chiffre celui des enfants placés par les hospices de Bourgogne et surtout celui des enfants mis en nourrice par leurs propres parents, chez des nourrices dîtes "sur place";

- 35 600 d'entre eux ont survécus (76%) ;

- Ces  enfants étaient placés dans les milieux les plus modestes : 49% chez des ouvriers agricoles, 43 % chez des "paysans".

- Prés de 900 femmes sont parties comme " nourrices sur lieu". Environ 450, de leurs enfants sont morts durant leur absence !

- En 14 mois de présence dans une famille parisienne, une "nourrice sur lieu" gagnait quatre fois plus qu' une "nourrice sur place", salaire auquel il faut ajouter les cadeaux, parfois si peu adaptés, faits par leurs patrons, vêtements, jouets, objets précieux ;

- Une partie des "nourrices sur lieu", restait beaucoup plus longtemps dans les familles : "nourrices sèches", elles ont créé avec les enfants dont elles s'occupaient des liens parfois tendres et étroits.



Onglier, donné en cadeau par ses patrons,
à une "nourrice sur place"


Mais à côté de ces chiffres, le plus émouvant restent les témoignages :

Objets, comme ces colliers que devaient porter les enfants placés, avec la médaille sur laquelle était gravé leur "matricule" ou les carnets de suivi, sur lesquels était inscrit leur parcours, pas toujours simple ;






Vêtements, comme ces cartons de "vêtures" donnés par l'administration  jusque dans les années 1960
parfois utilisés pour tous les enfants de la famille ;






Archives orales ou écrites, toujours pudiques et poignantes, qui témoignent le plus souvent d'une vie cruelle - manger et dormir à part, trop travailler, ne faire l'objet d'aucune attention-, même si certains enfants ont connu une vie beaucoup plus facile, quand ce n'est pas totalement familiale.

Le plus célèbre enfant placé du Morvan, reste certainement Jean Genet, confié à la famille Régnier, des artisans d'Alligny en Morvan. Arrivé bébé, puis élève doué, il y passe une enfance choyée , jusqu'à la mort brutale de Madame Régnier. Tout se complique alors pour lui vers l'âge de dix ans, lorsqu'il " prend conscience de sa condition d'enfant abandonné." Il commence alors "à voler et à fuguer" ,  rejoint une école de typographie, puis à quinze ans la colonie pénitentiaire de Mettray, qu'il quittera à 18 ans.


Jean Genet, enfant, dans les bras de madame Régnier.


Aujourd'hui encore, dans les villages,  on rencontre de ses "vieux enfants", restés là où ils avaient été placés.
Certains, sales, souvent alcoolisés, semblent sortis d'une autre époque. D'autres ont fait leur vie de belle manière, poussés par leurs parents nourriciers.
Tout le monde sait que le vieux Monsieur X  est un enfant de l'Assistance Publique. Certains se souviennent encore d'une arrière-grand-mère, qui a fait construire à son retour de Paris, la belle maison familiale, que l'on nomme "maison de nourrice", beaucoup plus raffinée que ses proches voisines.

Un musée passionnant et très émouvant qui décrit globalement des vies de misère
Misère de ces enfants, abandonnés, qui se sont toujours sentis autres, misère aussi de toute une région, qui aujourd'hui sait parler de son histoire avec beaucoup de talent.

Musée des nourrices et des enfants de l'Assistance publique
Le Bourg 58230 Alligny-en-Morvan
 TEL : 03.86.78.44.05
MAIL : accueil@museedesnourrices.fr
du 1er mars au 11 novembre :
du mercredi au dimanche de 10h à 18h
fermé le samedi matin

En juillet et août :
tous les jours de 10h à 18h, sauf le mardi
fermé le samedi matin

Toutes les photos et la plupart des textes en italique proviennent du musée







11 commentaires:

  1. Pauvreté, nécessité, vies données, vies abandonnées… A travers ton billet se dit le passé d'une région que je ne connais pas. C'est très bien qu'un tel musée - des maisons - témoigne de tout cela. Merci, Annie.

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    1. J'ai trouvé cela très bien en effet, d'autant plus que le phénomène est plus que prégnant dans
      cette région. Il est très émouvant et intéressant de lire les commentaires laissés sur le livre d'or : beaucoup de personnes concernées, qui sont sorties certainement allégées après cette visite. Bonne fin de semaine, Tania !

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  2. je trouve ça passionnant : la mémoire d'une région, d'une tradition qui était d'une dureté implacable combien de fois dans les romans lis t'on : la nourrice de l'enfant ......
    un lieu de mémoire pour des femmes qui parfois ont perdu leur propre enfant et se voyait offrir la possibilité de monnayer ce malheur, je n'ose penser à la souffrance de ces femmes

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  3. Je trouve que le visage de la "nourrice sur lieu " devenue "nourrice sèche" est très expressif à cet égard. Ces femmes perdaient souvent leur propre nourrisson et un jour ou l'autre également, en retournant dans le Morvan, les enfants qu'elles avaient allaités et parfois élevés à Paris. Leur famille n'était plus vraiment leur famille, elles avaient vécu autre chose. Elle étaient ni de là, ni d'ailleurs. Poignant !

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  4. Cela doit être très touchant. On sent beaucoup d'émotion dans votre texte. J'ai beaucoup de respect pour ces femmes qui donnaient beaucoup et, semble-t-il, recevait si peu.
    Bonne journée.

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    1. En effet ! Ma mère que j'accompagnais avait les yeux humides du début à la fin de la visite et les témoignages consignés dans le livre d'or montraient bien que de nombreux visiteurs avaient été également très émus. Bon week-end à vous !

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  5. Bonjour Annie, me voilà bien en retard sur les blogs...beaucoup d'amis/famille-visiteurs qui restent longtemps (bon, sur l'île on ne vient pas pour un jour, c'est normal, oui, oui).

    Très émouvant et magnifique à la fois ton billet. L'histoire d'une région, il est important de la connaître, de la faire revivre, c'est fort et terrible aussi.
    Je me disais en te lisant qu'en soi être nourrice est un métier des plus humains, généreux; offrir une partie de soi pour qu'un bébé grandisse.
    Mais, mais, il y a tout le reste que tu relates, tout ce qu'engendre la pauvreté extrême. L'émotion des visiteurs, de ta mère nous gagne, me gagne.
    Merci aussi pour les illustrations, bon week-end Annie!

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  6. Ne te fais pas de soucis, chère Colo, je pense que nous sommes toutes dans le même cas et cela ne fait que commencer !
    Je suis heureuse de savoir que cet article t'a intéressée. J'ai été très frappée par la qualité de ce musée en pleine campagne, car le Morvan est vraiment une région très rurale !
    Ce qui m'a émue, c'est qu'ensuite j'en ai parlé autour de moi. La jeune-femme qui vient deux fois par semaine faire le ménage (et bien plus, affectueusement) chez ma mère, m'a ainsi dit qu'enfant elle ne comprenait pas pourquoi elle pouvait tutoyer les parents de sa mère mais devait vouvoyer ceux de son père. Il lui a fallu du temps pour comprendre que c'étaient en fait ses parents nourriciers... c'était juste il y a vingt ans !

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  7. C'est un musée qui aborde un sujet pénible, particulier à cette région, que je ne soupçonnais pas, qui me surprend. C'est bien de le signaler et le développer ici, merci Annie.

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  8. C'était avec plaisir Christian. Chaque région a ainsi une histoire secrète passionnante à découvrir !

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  9. Bonjour Annie, j'ai lu votre article avec beaucoup d'intérêt, quand j'étais en vacances. J'ai beaucoup aimé le Morvan, visité jadis... Je n'imaginais pas que cette région (de la Bourgogne, je ne me trompe pas? Il me semble qu'Autun était dans le Morvan...) avait été aussi pauvre, près de la bourgogne opulente. Ou supposée telle.

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