mercredi 13 juin 2012

JANE EYRE ET LA PRISONNIERE DES SARGASSES



Je suis très reconnaissante aux animatrices du challenge "A year of feminist classics", d'avoir inscrit au programme du mois de mai 2012 deux ouvrages : "Jane Eyre" de Charlotte Brontë, et "La prisonnière des Sargasses" ("Wide Sargasso Sea") de Jean Rhys.
Sans elles, je n'aurais probablement relu le premier et lu le second qu'à des mois ou des années de distance et serais passée à côté d'un rare plaisir littéraire.

Deux auteurs donc, deux vies difficiles marquées par les drames et soutenues par l'écriture.

Charlotte BRONTË tout d'abord, née  en 1816 et morte  à l'âge de 39 ans, au bout de quelques mois d'un mariage heureux, après avoir affronté les décès successifs de sa mère quand elle avait cinq ans, de ses  deux soeurs aînées quand elle en avait neuf, de son frère et de ses deux dernières soeurs à quelques mois d'intervalle en 1848 et 1849, un an après la publication de "Jane Eyre", au moment où le succès s'offre à elle masqué, sous le pseudonyme masculin de Currer Bell.



Jean RHYS, ensuite, née à la Dominique en 1890, envoyée chez sa tante en Angleterre à l'âge de dix-sept ans, dont la longue vie - elle meurt à Exeter en 1979 - est marquée par  le déracinement, l'échec sentimental - elle se marie trois fois et divorce deux fois - la mort d'un enfant, l'alcoolisme.
Solitude et désespoir sont au rendez-vous tout au long de son parcours, même si en 1966, la publication de "La prisonnière des Sargasses" lui assure  enfin la reconnaissance en tant qu'écrivain.


Deux livres ensuite écrits à  cent-dix neuf années de distance, qui tous deux nous décrivent le parcours de deux petites-filles bien mal parties dans la vie.



Jane EYRE, orpheline de père et de mère, confiée à un oncle compatissant qui meurt lui aussi très vite, la laissant aux mains d'une tante revêche qui s'empresse de la placer dans l'une de ces horribles pensions anglaises au sein desquelles les fillettes, mal habillées, mal logées, mal chauffées, mal nourries,  sont dressées,  pour devenir, si elles en réchappent, des femmes soumises aux autres, surtout s'ils sont masculins et à la religion. Jane, prise en affection par la directrice, en ressort cependant éduquée et armée pour la vie. Devenue gouvernante au manoir de Thornfield,  elle rencontre bientôt Monsieur Rochester le maître du domaine, homme tourmenté, avec lequel elle va très vite entretenir une relation étrange. Jane Eyre, confortée tout autant par son sens moral que par celui nécessaire de sa propre dignité, devra surmonter bien des épreuves avant de pouvoir construire une vie telle qu'elle la souhaite.



A l'autre bout du monde, a peu près à la même époque, une autre petite fille, Antoinette COSWAY, vit au domaine de Colibri, à la Jamaïque, avec sa mère. Depuis la mort de leur mari ou père, elles sont rejetées par la bonne société et s'enfoncent dans la solitude. Sa mère richement remariée, Antoinette est placée dans une pension jusqu'à l'âge de dix-sept ans, pension qu'elle ne quitte que pour être mariée à un jeune Anglais, auquel elle apporte toute sa fortune. Celui-ci, mal à l'aise dans ce monde qui lui est profondément étranger,  découvre bientôt les dessous de ce mariage, qui s'écroule. Alcoolisme et démence d'un côté, haine et ressentiment de l'autre, le couple rejoindra malgré tout l'Angleterre. Mais pas de vie construite pour Antoinette, seulement une vie détruite et destructrice.

Deux enfants, deux femmes, dont le destin se croisent de la façon la plus cruelle qui soit, par la volonté de Charlotte BRONTË et surtout de Jean RHYS.
Une double réhabilitation en quelque sorte, puisqu'elle se saisit d'un personnage déterminant par son rôle, mais presque caricaturé dans la forme, pour en faire une héroïne malheureuse et magnifique.

Je ne dirait rien sur les qualités littéraires de ces deux livres : tout a été déjà dit je pense et mieux que je ne le ferais.

Ce qui m'a intéressée dans cette double lecture c'est en premier lieu, chronologiquement parlant, le personnage de Jane EYRE, de l'enfant révoltée à la femme qui sait ce qu'elle veut ou ne veut pas, qui semble prête à plier, mais qui, chaque fois est capable de ramasser ses forces pour agir selon ses désirs.
C'est celle qui crie haut et fort "Injustice, injustice !" et ajoute, pour que les choses soient bien claires :

"On suppose les femmes généralement calmes mais les femmes sont comme les hommes; elles ont besoin d'exercer leurs facultés, et, comme à leurs frères, il leur faut un champ pour leurs efforts. De même que les hommes, elles souffrent d'une contrainte trop sévère, d'une immobilité trop absolue. C'est de l'aveuglement à leurs frères plus heureux de déclarer qu'elles doivent se borner à faire des poudings, à tricoter des bas, à jouer du piano et à broder des sacs."


C'est ensuite la découverte progressive du lien entre les deux ouvrages : je me suis interrogée, étonnée, ai douté de mes impressions, puis ai profité sans plus hésiter de ma lecture. La "folle mystérieuse" s'est déconstruite alors  pour devenir une femme reniée par tous, "le cancrelat blanc", celle qu'on nomme du nom de sa mère.

Refermant "La prisonnière des Sargasses", on se prend à rêver d'une vraie rencontre entre Jane EYRE et Antoinette COSWAY.
Nul doute que Jane soit choquée par la sensualité d'Antoinette et que celle-ci regarde avec commisération, la jeune-femme austère sanglée dans ses habits puritains.
Nul doute encore que parcourant la lande avec Jane, Antoinette apprécie les beautés de l'Angleterre. Nul doute non plus que Jane ne se mette à rêver en écoutant Antoinette parler des fleurs de son pays.
Nul doute non plus, que prenant le temps de se connaître, l'une et l'autre compatissent à leurs destins liés.
Peut-être auraient elles mieux compris l'injustice de leur sort, peut-être la force de Jane aurait-elle aidé Antoinette à revivre, peut-être auraient-elles décidé  de s'épauler l'une l'autre plutôt que de répondre aux souhaits de leur frère, "maître" ou mari ?
Tant de possibles.....

14 commentaires:

  1. Je retrouve avec beaucoup de bonheur tes chroniques littéraires. J'avoue qu'elles m'ont manqué mais je comprends très bien qu'on ait envie de faire des pauses littéraires. Tu te doutes que j'aime particulièrement la rencontre que tu organises avec beaucoup de finesse entre ces deux livres, ces deux parcours. Je reprendrai ton chemin à mon tour un peu plus tard.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci, Anis. C'est vrai qu'en ce moment le temps me manque. Je pense que tu seras très heureuse à la relecture en parallèle de ces deux ouvrages. Je pense que n'en lire qu'un seul c'est manquer quelque chose d'important.

      Supprimer
  2. Bilan complet et exemplaire: je m'incline et retourne toute penaude à mes écrits fichtrement simples( pour ne pas dire simplets)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci Phillisine... Mais c'était une belle expérience qui méritait de ma part un petit effort.

      Supprimer
  3. Une belle analyse, je n'ai lu que le premier et ignorais tout du second, merci de me faire découvrir cette auteure !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'espère aue tu trouveras le temps de lire cet ouvrage, qui est d'ailleurs très court. C'est pour moi une belle découverte.

      Supprimer
  4. What an interesting comparison. I must now re-read both books!!!!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Re-read them, Sallie ! It's a big pleasure.

      Supprimer
  5. Un billet passionnant Annie, qui m´a fait connaître Jean Rhys.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci, Alba ! Lance-toi dans cette lecture, tu ne le regretteras pas.

      Supprimer
  6. J'aime beaucoup Jean Rhys et je trouve qu'on ne la reconnait pas suffisamment comme auteur.
    Bon week end.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Pour l'instant je n'ai lu que "La prisonnière des Sargasses", qui m'a bien donné envie de lire tous les autres.

      Supprimer
  7. Comme beaucoup, j'ai lu et beaucoup aimé Jane Eyre et je ne connaissais pas Jean Rhys. Un billet qui met en lumière deux destins qui trouveront bien des échos encore aujourd'hui.

    RépondreSupprimer
  8. Oui, es choses avancent mais certainement pas assez vite dans de nmbreux pays.

    RépondreSupprimer